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Face au poids démographique et à la diversité de l'islam en France, les autorités vont devoir s'adapter.
Face au poids démographique et à la diversité de l'islam en France, les autorités vont devoir s'adapter.
©Reuters

Souplesse

Pourquoi il n'y a pas d'autre choix que de s'adapter à l'islam à moins de vouloir demander aux musulmans de partir (et jusqu'où le faire sans se renier)

Il va sans dire que l'islam doit se conformer aux principes républicains et laïcs. Cependant ces derniers ne constituent pas des réponses à eux-seuls. C'est ainsi que les pouvoirs publics sont de temps à autre amenés à faire preuve de pragmatisme, notamment lorsqu'il s'agit de financer des lieux de prière.

Philippe d'Iribarne

Philippe d'Iribarne

Diplômé de l'école X-Mines, Philippe d'Iribarne est directeur de recherche au Cnrs, spécialisé dans la diversité des cultures politiques. Auteur de quatorze ouvrages, dont L'islam devant la démocratie (Gallimard, 2013), il a notamment travaillé pour le Secrétariat général de la présidence de la République.

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Atlantico : Que serait un islam de France "réussi", selon vous ?

Ghaleb Bencheikh : Je ne suis pas sûr qu’il faille accoler des épithètes au mot islam, car ce qu’il faut qualifier, ce sont les déviants, et non les "modérés". Mais piégés que nous sommes par le vocabulaire, nous n’y échappons pas. Des formules telles qu’ "islam de beauté, d’intelligence et de spiritualité" sont préférables. Si je demeure musulman en dépit de tout, ce n’est pas par dogmatisme, mais parce que l’islam a porté une civilisation brillante, impériale, à l’architecture palatiale et humaniste. Une civilisation de la connaissance. Ce qu’écrit Eric Zemmour, sur le tiers du Coran qui serait un appel à la violence, relève du mensonge éhonté. Des passages belligènes existent, certes, mais pas en aussi grande quantité et ils nous posent problème. Nous devons les circonscrire dans le temps et dans l’espace et déclarer leurs incidences sociales et éthiques plus que caduques, mais les décréter dévitalisées et inapplicables.

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Un islam de France "réussi", ce serait donc un islam banalisé, harmonisé, savant, qui ne serait pas ethnicisé. Ce serait un islam "caméléonesque" avec les institutions républicaines, un islam dont les adeptes ne se prévalent pas de leur vision du monde pour l’imposer à leurs concitoyens.

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Philippe d’Iribarne : Il existe deux manières de concevoir ce qu’on appelle l’islam de France.

  • Comme dans le judaïsme, il peut s’agir d’un conseil qui représente l’ensemble des tendances de l’islam. Un conseil qui n’aurait pas seulement un rôle d’organisation, mais aussi de référent théologique, ce qui existe dans l’islam chiite, mais pas dans l’islam sunnite.
  • Autrement, il pourrait s’agir d’un islam qui ne représenterait pas la totalité de des musulmans de France, mais qui serait tout de même un islam en France, en ce sens qu’il se trouverait en bonne harmonie avec les conceptions et les valeurs de la République.

Il me semble que la seconde option est plus réalisable, notamment lorsque l’on écoute des imams comme ceux de Bordeaux ou de Drancy. Une grande partie des musulmans semble vouloir aller dans cette direction, mais il faut bien garder en tête qu’il ne s’agirait que d’une partie seulement. Le reste me paraît utopique.

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Aujourd’hui cependant, l’Etat et une partie de la population musulmane de France ne s’entendent pas sur un certain nombre principes, notamment le port du voile ou la séparation du religieux et du temporel. Jusqu’où l’Etat peut-il aller dans le sens d’un compromis, afin que ces musulmans acceptent de s’inscrire dans un cadre républicain ?

Ghaleb Bencheikh : L’Etat doit faire preuve d’autorité. En 1989, deux jeunes filles à peine nubiles s’étaient présentées voilées au collège de Creil. Les responsables musulmans n’ont rien fait pour les en dissuader. A supposer qu’il faille en arriver à s’enchaîner aux références scripturaires coraniques – chose qu’il ne faut surtout pas faire- on se rendrait compte que c’est l’acquisition du savoir qui prime, et non le fait de se couvrir la tête.

Du côté de l’Etat, rien n’a été fait. La République a cédé dans un premier temps puis  a légiféré  au bout de quinze ans de tergiversations. D’un côté comme de l’autre il y a eu désengagement, et de régression en régression on en est arrivé à la burqa. C’est pourquoi je dis que les valeurs de la République ne se négocient pas. Faisons en sorte par les divers moyens qui sont à notre portée que l’intelligence et le bon sens finissent par l’emporter.

Philippe d’Iribarne : Pour les salafistes, les musulmans modernistes sont des apostats. A l’inverse, les modernistes considèrent les salafistes les plus virulents comme des barbares. Face à cette réalité, l’Etat français ne peut pas grand-chose.

Autant un gouvernement peut louer des terrains, accorder des permis de construire dans l’idée de savoir qui sera l’imam, ce qu’il dira, et s’il respectera l’idée républicaine, autant il n’a pas intérêt à imiter ce qu’ont fait les pays nordiques : réputés ouverts au multiculturalisme, ce sont eux qui, proportionnellement, ont fourni le plus de candidats au djihad. Mais croire que l’on peut "acheter" des salafistes en échange de concessions, cela me semble totalement illusoire.

Quels efforts de la part de l’Etat  sont acceptables, lesquels ne le sont pas ? L’aide à la construction de mosquées est-elle ce qu’on peut appeler un compromis ?

Ghaleb Bencheikh : C’est un compromis, en ce sens que les pouvoirs publics pourraient répondre qu’en l’absence de lieux de culte, les musulmans n’ont qu’à prier chez eux. Certains pourraient leur dire également qu’au lieu de rassembler des fonds pour construire une énième mosquée, ils pourraient en faire de même pour une école, puisque l’acquisition du savoir prime sur le culte. Mais s’il est important aux yeux d’une communauté d’avoir sa mosquée, il n’y a pas de mal à ce que la collectivité finance un centre culturel attenant à un lieu de prière. Un maire de bonne volonté préfèrera toujours que les prières se tiennent dans un lieu propre et transparent plutôt que dans la rue ou dans une cave.

Le problème ne vient-il pas en partie du fait que les pouvoir public n’ont jamais assumé cette main tendue envers la communauté musulmane, réalisée notamment au travers de constructions de mosquées déguisées en subventions à des associations ?

Ghaleb Bencheikh : La transparence serait une manière de montrer que le politique et le religieux peuvent travailler en bonne intelligence. En ne cherchant pas à dissimuler cette aide, les pouvoir publics montreraient ainsi qu’ils ne se courbent pas devant l’ "islamisation" de la France, mais qu’ils cherchent à régler un problème. Lorsque les choses sont nommées, verbalisées, les concitoyens sont rassurés. Dans une situation de crise et de chaos, il faut s’interroger sur les manquements : voyez la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Ce mouvement n’avait rien de religieux, il n’aspirait qu’à un peu plus de liberté, d’égalité et de fraternité, dans une logique républicaine et tout ce qu’il y a de plus laïc. Cela n’a rien donné, aucun des leaders – ou presque - n’est arrivé en politique. Dès lors, rien d’étonnant à ce que la génération qui a suivi donne aujourd’hui des monstres tels que ceux que nous avons vu à l’œuvre.

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