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Près de 550 000 entreprises ont été créées en France en 2012 selon l'Insee.
Près de 550 000 entreprises ont été créées en France en 2012 selon l'Insee.
©Reuters

Petite entreprise deviendra grande

Pourquoi les entreprises françaises ne parviennent-elles pas à grossir ?

Près de 550 000 entreprises ont été créées en 2012 selon l'Insee. Mais en axant sa politique sur les grands groupes, la France pénalise les petites sociétés qui ne parviennent pas à grossir comme en Allemagne ou en Italie.

Emmanuel Combe

Emmanuel Combe

Emmanuel Combe est vice-président de l'Autorité de la concurrence et professeur affilié à ESCP-Europe. Il est également professeur des universités.

Spécialiste des questions de concurrence et de stratégie d’entreprise, il a publié de nombreux articles et ouvrages, notamment sur le modèle low cost (Le low cost, éditions La Découverte 2011). Il tient à jour un site Internet sur la concurrence.

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Atlantico : 549 975 entreprises ont été créées en 2012 selon l’Insee, des chiffres qui marquent une stabilisation par rapport à 2011. Mais les entreprises françaises éprouvent-elles de difficultés à grossir ?

Emmanuel Combe: La France se caractérise par une certaine  vitalité dans la création d'entreprises, notamment avec le phénomène des « auto-entrepreneurs » : nous ne manquons pas de nouvelles entreprises dans notre pays, même dans un contexte de crise économique. Le problème me semble être ailleurs :  si beaucoup d'entreprises se créent, celles qui survivent ont tendance à croître plus  lentement qu’ailleurs et à rester parfois même de petite taille.  Nous avons peu de grosses PME et encore moins de nouveaux géants en France.

Une étude comparative avait été menée en 2004 par trois chercheurs sur la croissance des entreprises naissantes au cours de la période 1980/ 2000. Les résultats sont éloquents :  aux Etats-Unis, une entreprise qui naît et survit, voit sa taille multipliée, par 60 au bout de 7 ans. En Italie, elle voit sa taille multipliée par 30 après 7 ans. Au Royaume-Uni, sa taille est multipliée par 35 en l’espace de 7 ans. En France par contre, sa taille est seulement multipliée par 3 en 7 ans. Le grand problème de la France n'est donc pas celui de  la création d'entreprise, mais la difficulté qu’ont les petites entreprises à grandir par la suite.

D'ailleurs, il suffit de regarder le classement des grandes entreprises au cours du temps pour se rendre compte que les géants français d'aujourd'hui sont souvent les géants d’hier. Il y a assez peu d’outsiders dans le CAC40 depuis 30 ans. Où sont les Google, les Amazon, les Easyjet français... ? Dans l’industrie du logiciel par exemple, à l’exception de Dassault Systèmes, nous n’avons pas réussi à nous imposer parmi les leaders mondiaux et nos entreprises restent de petite taille ou de taille moyenne, souvent cantonnées sur des niches de marché (logiciels de finance, etc).

Pourquoi est-il important d’avoir de nouveaux géants  ?  La raison en est très simple : en économie, la nouveauté, le changement viennent souvent de nouvelles entreprises, qui apportent un sang neuf, un regard décalé et original sur  la manière de faire du business. Les innovations dites « radicales » sont souvent le fait d’outsiders. Prenez l’exemple du low cost, qui est une véritable révolution dans la manière de produire et de vendre : à l’exception de Renault dans l’automobile ou d’Accor dans l’hôtellerie (avec les Formule 1), l’essentiel du marché « lowcost » a été exploré par de nouveaux entrants ; dans l’aérien, ils sont venus bousculer les opérateurs installés au point de redéfinir complètement les contours du transport aérien sur le court/moyen courrier.  Il est rare que les géants d'hier se saisissent de toutes les opportunités que présentent les nouveaux modèles économiques ou les nouveaux secteurs d’activité, comme Internet ou le commerce en ligne aujourd’hui. Une économie est comme un organisme vivant : pour croître rapidement, elle a besoin de se régénérer en permanence  !

Quelles sont les raisons pour lesquelles les PME françaises ont du mal à grossir ?

Il n’y a pas une cause unique mais un ensemble de facteurs qui jouent de manière cumulative.

L'accès au financement externe semble plus difficile pour les petites entreprises car elles n'ont pas d'historique ; de  plus, les nouvelles sociétés sont souvent créées dans le secteur des services, de l’ immatériel - dont l'activité peut parfois être complexe à cerner ; l’évaluation du risque par les financiers (et notamment les banques) est donc plus délicate : en cas de faillite ou d'échec, il sera plus difficile de valoriser les actifs immatériels.

Il existe aussi un problème de seuils, même s’il ne doit pas être surestimé : une entreprise doit supporter de nouvelles réglementations au fur et à mesure qu’elle grandit (10, 20, 50 salariés), ce qui peut freiner sa croissance voire même parfois l’envie de se développer.

Autre facteur, plus culturel : notre système de sélection des élites est d’abord tourné vers les grandes entreprises. Les étudiants des grandes écoles préfèrent  souvent se diriger à la fin de leurs études vers les grands groupes plutôt que vers les startups.  Il y a diverses raisons à cela : faible goût pour le risque, présence d’anciens élèves dans l’entreprise,  salaires et  perspectives de carrières plus attractives, etc.  Les PME ont plus de mal à attirer les meilleurs talents.

En dernier lieu, notre politique industrielle a longtemps été tournée vers les grandes entreprises,  qui disposent d’une plus grande visibilité médiatique et d’un accès plus aisé aux décideurs publics. En retour, ces derniers préfèrent sauver une grande entreprise dont tout le monde connaît le nom plutôt que des centaines de PME inconnues. Il y a donc une asymétrie dans l’exposition médiatique,  au détriment des start up et des PME, qui contribuent pourtant grandement aux créations d’emploi. En économie, on a toujours tendance à surestimer le poids de ce qui existe, de ce qui est visible et à sous estimer l’importance de ce qui est encore à l’état de potentialité.  

Comment se manifeste, dans les politiques économiques adoptées en France, cette trop forte attention portée aux grandes entreprises au détriment de celles de plus petites tailles  ?

Pendant des décennies –disons jusqu’aux années 1990- la culture était encore celle des "grands contrats" à l’exportation , des grands projets industriels qu’il fallait vendre dans le monde. Un président partant à l'étranger devait systématiquement revenir avec quelques contrats importants, que ce soit dans le secteur nucléaire, l’aéronautique...il faut bien entendu s’en réjouir dans l’absolu –qui peut être contre le fait de décrocher des grands contrats ?- mais à nouveau il faut bien voir que cette attention sélective se fait nécessairement au détriment de l’immense majorité des  PME, des nouveaux secteurs. Cette situation a certes évolué depuis les années 2000 mais nous restons encore imprégnés de cette culture là.

De même, les nouveaux secteurs comme Internet, le commerce en ligne, les jeux vidéos, ont souvent été les grands absents de l’agenda des priorités politiques, alors même que tout le monde sait que le numérique est un vecteur crucial de croissance économique. Par exemple, la France se situe aujourd’hui parmi les leaders mondiaux dans l'industrie des jeux vidéo avec des éditeurs comme Ubisoft , Activision Blizzard ou Gameloft sur les jeux sur portables, avec une myriades de petits développeurs, très inventifs. Il s'agit vraiment d'une grande réussite française, qui prend appui sur des formations d’excellence. Pourtant, le jeu vidéo n’a jamais été vraiment considéré comme un secteur stratégique, comme une véritable clé d’entrée dans l’industrie numérique, même si quelques mesures ont été prises comme le Crédit Impôt . Résultat : un grand nombre de développeurs français de jeux vidéos sont partis s’installer au Québec, qui n’a pourtant  pas de véritable tradition de jeu vidéo, simplement pour profiter d’une politique fiscale plus avantageuse.

Nous arrivons à une situation assez paradoxale : des talents formés en France et employés par des entreprises françaises se retrouvent localisés hors de notre territoire, simplement parce que nous n’avons pas su les retenir.  Au-delà de cet exemple, nous avons encore trop tendance à croire que la création de valeur se résume à l'industrie, entendue au sens le plus étroit du terme. L’industrie est en réalité partout là où se créé de la valeur, et en particulier dans l'immatériel. Cessons d’opposer l’industrie et le reste de l’économie  :  tout ce qui créé de la valeur doit être digne d’attention. La distinction entre l’industrie et les services, entre le matériel et l’immatériel n’a aucun sens en économie.

Propos recueillis par Olivier Harmant

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