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Les inondations et les sécheresses étaient responsables en 2012 de près de 80% du nombre de personnes tuées ou blessées par les catastrophes naturelles.
Les inondations et les sécheresses étaient responsables en 2012 de près de 80% du nombre de personnes tuées ou blessées par les catastrophes naturelles.
©Reuters

Attention danger

Pourquoi les bilans des catastrophes naturelles sont condamnés à empirer (pas uniquement à cause du dérèglement climatique)

Cette année, nombreuses sont les catastrophes naturelles liées au climat - preuve en est avec le récent typhon Haiyan aux Philippines - avec à chaque fois des bilans humains très lourds qui vont nécessairement être amenés à augmenter. Non pas à cause du réchauffement climatique mais à cause de la surpopulation des côtes.

Magali  Reghezza

Magali Reghezza

Magali Reghezza, enseignante-chercheuse en géographie à l’École nationale supérieure, est spécialiste de l'aménagement des espaces urbains à risques. et a co-dirigé l'ouvrage Résiliences urbaines : les villes face aux catastrophes, aux éditions Le Manuscrit.

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Atlantico : L'année 2013 est sur le point de se classer parmi les 10 années les plus chaudes depuis 1850, d'après un rapport publié mercredi par l'Organisation mondiale de météorologie (OMM), qui conclut que les extrêmes climatiques se poursuivent tout au long de l'année. De plus, cette année encore il y a eu de nombreuses catastrophes naturelles liées au climat. Faut-il y voir un lien de cause à effet ?

Magali Reghezza : Tout d’abord, je n’aime pas l’expression de "dérèglement climatique", car elle laisse entendre que le changement a quelque chose d’anormal et de négatif. Or, l’histoire du climat montre que le changement est quelque chose de banal. Le climat ne cesse d’évoluer naturellement : toute la question est de connaître l’ampleur et le rythme de ces changements car s’ils sont trop brutaux, trop rapides, il est plus difficile de s’y adapter. De même, tout changement n’est pas négatif : il va y avoir des gagnants et des perdants des changements à venir.

Ceci étant posé, il faut souligner deux points. D’abord, il est à l’heure actuelle très difficile de dire ce qui est lié à quoi : les scientifiques s’accordent sur le fait que le changement climatique va probablement modifier la répartition, la fréquence et l’intensité de ce qu’on appelle les aléas climatiques, c’est-à-dire des événements liés au climat qui peuvent être à l’origine de catastrophe (sécheresses, inondations, canicules, cyclones, etc.). Mais pour l’instant, on est bien incapable de dire où, quand et comment. En revanche, il ne faut pas tout confondre : les cyclones, les inondations, les sécheresses, sont des phénomènes climatiques parfaitement normaux dans certains climats dits paroxystiques. Un cyclone en climat tropical ou une crue éclair en Méditerranée, c’est un « extrême » qui n’a rien d’exceptionnel. Là où les ennuis commencent, c’est lorsque la société qui habite les espaces concernés n’est pas ou plus adaptée  à l’existence de ces menaces. En Méditerranée par exemple, on a construit pendant des siècles sur des hauteurs : ce n’était pas pour le point de vue mais pour se protéger des crues. Depuis quelques décennies, on construit du lotissement de plain-pied dans les plaines et on s’étonne qu’il y ait des problèmes…

Car, et c’est le deuxième point, il faut faire très attention à ne pas naturaliser les catastrophes. Historiquement, on a attribué la responsabilité des désastres au divin : les catastrophes étaient l’œuvre de Dieu, du diable, des démons, le châtiment des péchés. Les sociétés occidentales ayant renvoyé Dieu dans les sphères métaphysiques, c’est la nature qui a pris le relai : la nature anthropomorphisée se venge des hommes qui la maltraitent. Or, faire porter la responsabilité des catastrophes à la nature, c’est oublier le rôle des sociétés, des structures économiques et politiques en particulier. Deux cyclones d’intensité voisine qui frappent un pays développé et un pays en voie de développement n’auront absolument pas les mêmes conséquences. Dans les pays riches, les catastrophes créent d’abord des dommages matériels, dont le montant ne cesse de s’accroître, notamment du fait de l’accumulation de richesses et de l’assurance des biens ; dans les pays en voie de développement, les victimes sont humaines. Et si on regarde à l’intérieur de chaque État, on observe que ce sont souvent les plus faibles, les pauvres, les personnes âgées, les enfants, les personnes isolées qui sont victimes. Nous ne sommes pas égaux face aux catastrophes et cela n’a rien à voir avec la nature. Le changement climatique a bon dos : il évite de s’interroger sur l’augmentation des inégalités, la dissolution des liens sociaux, l’exclusion des plus fragiles, la corruption des systèmes politiques, le rôle des mafias, etc.

Selon l’ONU, les inondations et les sécheresses étaient responsables en 2012 de près de 80% du nombre de personnes tuées ou blessées par les catastrophes. Mais il existe d’autres raisons parmi lesquelles l’urbanisme côtier. Le développement croissant des villes en bord de mer représente-t-il un danger ?

Il faut d’abord nuancer les chiffres de l’ONU : ainsi, lorsqu’on prend le cas de l’Afrique, on remarque que les pays qui souffrent le plus de la famine ne sont pas ceux qui sont le plus exposés aux sécheresses. En revanche, la carte des famines épouse très nettement celle des guerres. Une fois de plus, le déterminisme naturel a bon dos et évite de poser les questions qui fâchent. Cela ne veut pas dire que la nature n’intervient pas : il est bien sûr plus compliqué de faire face à un cyclone comme celui qui a frappé les Philippines qu’à une petite tempête et au-delà d’un certain seuil, qu’on ne cesse d’ailleurs de repousser, la capacité technique et organisationnelle des sociétés est dépassée. Mais il faut faire la part des choses.

Concernant l’urbanisation, il faut aussi nuancer le propos. Si vous augmentez le nombre de personnes dans des zones exposées à des dangers, en particulier des inondations brutales, vous augmentez mécaniquement le risque. Mais là encore, c’est loin d’être aussi simple car on peut contrebalancer les effets de cette exposition. Les Pays-Bas vivent sous le niveau de la mer et depuis les inondations catastrophiques de 1953, la nation tout entière s’est engagée dans un vaste plan de protection et de préparation des populations. On peut habiter sur les côtes à condition d’adapter l’urbanisme, de prévoir des systèmes d’alerte efficaces, de préparer les populations à évacuer, etc. Bien sûr, on n’éradiquera jamais le risque : le tsunami qui a ravagé les côtes au Japon le rappelle. Mais on peut apprendre à vivre avec, sans fatalisme ni incurie.

Selon les Nations Unies, en 2050, plus de 6 milliards de personnes vivront dans des villes. Et alors que les ports constituent plus de la moitié des grandes villes du monde, 130 villes portuaires se trouvent en "risque accru" en cas de catastrophes naturelles telles que les tremblements de terre, les tsunamis ou les tempêtes. Est-il dès lors inévitable de voir les bilans humains s’alourdir en cas de catastrophe naturelle ?

Oui, si l’on continue à laisser urbaniser des zones sans aucune mesure de prévention. En particulier, dans les pays en voie de développement, on voit se développer de l’habitat informel, des bidonvilles, avec des populations pauvres, n’ayant pas accès aux soins ou à la prévention, n’ayant pas accès aux systèmes d’alerte, aux secours, etc. Dans les pays développés, la spéculation foncière joue un rôle important : elle conduit à cacher l’existence du danger pour ne pas dévaloriser les terrains. La corruption est également un problème.

La forte concentration de personnes dans les régions côtières a produit de nombreux avantages économiques : amélioration des transports, développement industriel et urbain, tourisme… Mais les effets conjugués de la croissance démographique en plein essor et le développement économique et technologique menacent les écosystèmes qui fournissent ces avantages économiques. Existent-ils des normes d’urbanisme à respecter dans ces villes portuaires ?

Non seulement il existe des normes, mais celles-ci peuvent devenir un atout pour les villes. À l’heure où la compétition entre les grandes métropoles fait rage, une ville qui peut afficher un urbanisme innovant, sûr et respectueux de l’environnement a un coup d’avance dans la mondialisation. Ces technologies « vertes », cette « excellence écologique » offrent des gisements d’emplois et de croissance. Nos voisins européens l’ont bien compris : les Pays-bas, l’Allemagne, en particulier, investissent massivement pour devenir des vitrines d’un développement urbain durable qui n’en reste pas aux bonnes intentions. À l’heure actuelle, le bassin méditerranéen devient un vaste chantier : la croissance urbaine y est forte, les risques majeurs et les spécificités climatiques demandent d’inventer des solutions propres à ces espaces. La France est très en retard en la matière.

Propos recueillis par Maxime Ricard

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