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Pourquoi le mot magique de "compétitivité" est piégé (du moins en France)
©Pixabay

L’URSS, élève modèle ?

Pourquoi le mot magique de "compétitivité" est piégé (du moins en France)

Les économistes de la Banque de France proposent une étude qui aboutit à la conclusion que les performances de la France et de l’Allemagne se sont dégradées également d’un point de vue global (la France fait moins bien sur les marchés extérieurs mais résiste mieux sur son propre marché).

Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Les lecteurs assidus d’Atlantico savent ce qu’il faut penser du concept journalistique et attrape-nigauds de "compétitivité". Il y a 20 ans, Paul Krugman (c’était une époque où il faisait encore de l’économie), dans un petit livre traduit en français, avait tout dit sur les dérives du pop-internationalism : données sans signification, confusions intellectuelles, préconisations inquiétantes de politiques économiques. Avec l’ALENA, ni le Mexique ni les Etats-Unis n’ont été ruinés, bien au contraire, l’intensification des échanges a profité aux Mexicains moins chers mais aussi aux Américains plus productifs. Depuis, les débats viciés ne se sont hélas pas calmés, en dépit de la mondialisation qui interpénètre nos économies et en dépit de la création de l’euro qui devait aboutir à une vision plus régionale, moins mesquine, de ces questions : car la "compétitivité" est une hydre qui se reconstitue sans cesse. Aujourd’hui, ce sont les économistes de la Banque de France qui s’y collent, dans une étude très bien fichue qui distingue entre les parts de marché sur le marché national et les parts de marché sur les marchés mondiaux, et qui aboutit à la conclusion que les performances de la France et de l’Allemagne se sont dégradées également d’un point de vue global (la France fait moins bien sur les marchés extérieurs mais résiste mieux sur son propre marché). Ce qui revient à dire au passage que l’on surestime peut-être pour la France le surgissement des importations lié à une politique de détente monétaire massive (le principal contre-argument face à l’idée de monnaie hélicoptère, par exemple). L’argument est contestable, déjà ça me plait. Il vient d’un lieu pourtant très "structuraliste" où l’on cherche généralement à noircir le tableau productif de moyen-long terme pour mieux mettre en valeur l’aspect hors-sujet d’une détente monétaire : cela va donc dans le bon sens. Il met le doigt là où en Allemagne ça fait mal, ce qui est rare et donc instructif. Nous pourrions aller plus loin, avec un optimisme peut-être exagéré... 

>>>  Lire aussi : 4,1% de croissance en Suède : pas de pétrole, même continent que nous, même contexte mondial... mais comment font-ils ?

Que faire ? 

Primo, la promotion d’une vision un peu moins agonistique des échanges internationaux, et en particulier en Europe, par pitié. Il faudrait pour cela revoir les manuels scolaires, et réexpliquer l’économie aux analystes de nos pauvres think-tanks. Si les Allemands veulent s’enfermer dans une vision spartiate de l’économie et accumuler des excédents par tous les moyens y compris les plus malthusiens, grand bien leur fasse. Nous ne devrions pas être obligés de les suivre, ou plus exactement : nos entreprises devraient pouvoir poursuivre leur chemin le long des chaines de valeur globales sans se voir imposer un régime qui ne leur convient pas forcément et à un taux de change qui ne leur convient pas plus. 

L’exemple de la crise en Grèce est une collection de tout ce qu’il ne faut pas faire en matière de stigmatisation et de rigidité monétaire : on a traité cette crise comme une crise de financement externe alors que ce n’était pas le cas, on a reproché aux Grecs de ne pas tenir le choc d’une monnaie gérée comme le Mark alors que c’était archi-prévisible et logique (ci-dessous, entre 1970 et le milieu des années 90, la drachme avait perdu 20 fois sa valeur face au mark, l’escudo portugais 13 fois, la lire italienne 6 fois…), puis on a forcé des baisses de salaires au pire moment d’une déflation comme on n’en avait pas vu depuis 1931, et enfin on s’est lamenté ensuite de l’envol des dettes et du fiasco économique et politique (!).

A notre petit niveau, nous avons rappelé maintes fois que, si problème de « compétitivité » il y a, cela se résume à un mauvais alignement des taux de changes, nominaux et réels. L’introduction d’un cours forcé, l’euro, a brisé un mécanisme majeur, simple et rapide, d’ajustement non-déflationiste. Il y a déjà ce cas, dont je vous parlais il y a quelques jours, au sujet des grands écarts de performances entre la Suède (qui a pragmatiquement dévalué vers 2009) et la Finlande (qui s’est arc-bouté sur son statut de bon élève structuraliste de la BCE, et a réclamé plus d’austérité monétaire en pleine récession). Il y a aujourd’hui plus globalement un euro qui reste trop cher, qui est stable contre un panier large de monnaies depuis des années (la baisse vis-à-vis du dollar a été reprise par la hausse de l’euro face à de nombreuses monnaies), qui est en lévitation par le refus de la BCE d’un vrai QE massif et non par la volonté du « marché ». On va s’attaquer aux petits pendant une décennie et laisser pourrir nos industries car on n’a pas envie à Francfort (et ce par pure vanité) de tenter trois années consécutives autour de 0,80 contre le dollar… 

Deusio, comme le disait je ne sais plus qui et sans que cela ne soit contradictoire avec le premier point, « chaque pays devrait juste essayer de faire un peu moins de bêtises que ses voisins ». De ce point de vue, plusieurs pays doivent un sacré service à la France : avec une loi désastreuse comme les 35 heures, ruineuse et injuste, nos voisins ont bénéficié d’une expérience à ne surtout pas imiter. Je veux dire par là qu’on ne peut pas passer son temps à jacasser sur la « compétitivité » et se tirer une balle dans le pied avec telle une régularité.

Avec seulement un peu plus de culture du cycle économique, nous pourrions déjà mieux séparer les moments, organiser les politiques : priorité aux réformes de l’offre productive (avec leur cortège de propos du café du commerce sur la « compétitivité ») en phase haute du cycle (2003-2007), et priorité à la lutte contre la déflation (dévaluation, soutien à la demande agrégée) en phase basse du cycle (2008-2016). La plupart des commentateurs de la place de Paris jouent à contre-temps, nos décideurs aussi, et avec une parfaite bonne conscience qui fait froid dans le dos.

Tertio, soyons plus attentifs vis-à-vis des statistiques usuelles, qui considèrent que l’Airbus est un produit français et l’iPhone un produit chinois. L’étude de la Banque de France citée plus haut est une tentative intéressante de ce point de vue, on trouve également des choses intéressantes (mais hélas pas en temps réel) du coté de l’OCDE et de la Banque mondiale, quand des études mesurent la valeur ajoutée retraitée du contenu en imports des exportations. Tout ce qui peut permettre d’expliquer et d’illustrer l’allongement des chaines de valeur globales va dans le bon sens, surtout dans un pays où les entrepreneurs sont toujours vus en compétition (et non en collaboration), et où l’on se figure que des mesures protectionnistes pourraient éventuellement être remises au goût du jour (alors qu’un produit même simple transporte de nos jours tout un écosystème).

Au passage, les chaines de valeur globales n’ont pas été perturbées par le 11 septembre ou par le tsunami japonais, ou par un protectionnisme auquel nous n’avons pas cédé : elles ont été perturbées par des chocs monétaires (crise asiatique de 1998, grande crise déflationniste de 2008-2009, double-dip eurolandais de 2011…), signe que c’est de ce coté que nous devions chercher les mesures préventives (cible de croissance du PIB nominal pour le banquier central…).    

Quattro, si l’on cherche vraiment à maintenir ce concept de « compétitivité » pour des raisons idéologiques, par exemple pour culpabiliser et intimider les réfractaires à toute réforme même en haut de cycle, alors faisons-le bien, en ne nous concentrant pas sur le seul secteur des biens échangés au large, en incluant les secteurs domestiques, protégés. Il se trouve que l’Allemagne (ce benchmark en dernier ressort) est très mal équipée du coté des services, où ses gains de productivité sont quasi-nuls, ce qui au passage en dit long sur le dualisme (certains diraient l’hypocrisie) de cette économie. Joint au dossier énergétique, et au dossier bancaire, voilà qui devrait contribuer à nous délivrer de cette référence obsessionnelle qui au fond, Milton Friedman l’avait bien montré, n’est qu’un gros sentiment d’infériorité, susceptible de paralyser l’action ou de conduire à des actions inadaptées (la même chose s’est passée il y a 20 ans dans le domaine des affaires monétaires, et on en paye aujourd’hui le résultat).    

La France, un cas trop particulier pour être honnête

Les problèmes économiques de la France ne viennent pas du secteur privé : survivaliste (seuls les plus forts et les plus paranoïaques peuvent survivre au bombardement fiscalo-social et monétaire), internationalisé, débrouillard, les chiffres de productivité en attestent, c’est un secteur bien mené et qui ne déraille que lorsque des coteries bien appuyées politiquement s’amusent à y réintroduire le concept d’économie mixte cher à Pétain et à Mitterrand (Areva, par exemple). Les problèmes viennent exclusivement du secteur public, dramatiquement peu efficient (logique, les incitations y sont nulles ou mal posées), et de notre monnaie dysfonctionnelle (crée par des aventuriers, gérée par des amateurs, dirigée par des Gamelin de la politique monétaire) qui ne sert plus la France au moins depuis 2008 (depuis 1992 selon d’autres sources bien informées).

Le CAE et autres organismes devraient produire des rapports exclusivement sur ces deux failles critiques : notre administration lamentable que plus personne ne nous envie, et notre monnaie qui singe le Yen des pires années. Et ne pas oublier qu’en plus des gouffres budgétaires et autres mesures quantitatives il y a aussi et surtout les injustices. Nos administrations publiques ne sont pas simplement sous-productives, elles sont terriblement injustes (l’école et l’hôpital où certains sont plus égaux que d’autres, comme toujours quand on rationne par les quantités), et l’euro est d’abord une monnaie de faux-monnayeurs avant d’être un énième échec des taux de changes fixes, car l’opacité de la BCE n’a d’égale que son désintérêt pour l’économie, de l’oublie de sa cible d’inflation à son favoritisme pour les banques.

L’URSS était très « compétitive » : sa balance commerciale était toujours bien équilibrée, son coût du travail raisonnable grâce à l’esclavage, sa monnaie très fixe et son chômage inexistant. Mais elle était peu efficiente, sa « compétitivité » n’était qu’un village Potemkine, ses prix fixes cachaient des déséquilibres croissants et surtout cette économie était foncièrement injuste : au-delà des données stakhanovistes et des slogans orwelliens, il y avait surtout une nomenklatura détestée, une kleptocratie de la pire espèce. Parfois, quand j’entends nos politiques, très centrés sur la maitrise des pires indicateurs que l’on puisse concevoir (la balance commerciale qui ne signifie pratiquement plus rien, le taux de chômage qui ne couvre qu’une partie du marché du travail et qui est si facile à trafiquer, le coût du travail qui est composite et qui ne devrait pas être envisagé en dehors de la productivité), je me dis que certaines leçons d’un passé pas si lointain n’ont pas été assimilées. Je rêve d’un débat public où les mots « changes flottants » et « productivité » auraient leur place. Je rêve…     

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