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Pourquoi le ministre de l'Intérieur ne semble-t-il pas s’être soucié des activités d'Abdelilah Ziyad, mentor entre autres d’un des kamikazes du Bataclan ?
©Reuters

Insaisissable

Pourquoi le ministre de l'Intérieur ne semble-t-il pas s’être soucié des activités d'Abdelilah Ziyad, mentor entre autres d’un des kamikazes du Bataclan ?

Condamné à 8 ans de prison et dix ans d’interdiction de territoire, Abdelilah Ziyad mentor de deux terroristes impliqués dans l’attentat de Marrakech en août 1994, et de l’un des kamikazes du Bataclan se trouvait il y a peu à Troyes. Il y prêchait dans une mosquée. Comment aurait-il pu poursuivre ses activités sans que l'on ne s'en émeuve? Un point de vue que ne partage pas Bernard Cazeneuve. Qui fait savoir qu'une procédure judiciaire a été diligentée contre Ziyad. Mais sans donner de précision sur la date de lancement et les motifs. Voici donc l'itinéraire, depuis 25 ans, de l'insaisissable M. Ziyad

Gilles Gaetner

Gilles Gaetner

Journaliste à l’Express pendant 25 ans, après être passé par Les Echos et Le Point, Gilles Gaetner est un spécialiste des affaires politico-financières. Il a consacré un ouvrage remarqué au président de la République, Les 100 jours de Macron (Fauves –Editions). Il est également l’auteur d’une quinzaine de livres parmi lesquels L’Argent facile, dictionnaire de la corruption en France (Stock), Le roman d’un séducteur, les secrets de Roland Dumas (Jean-Claude Lattès), La République des imposteurs (L’Archipel), Pilleurs d’Afrique (Editions du Cerf).

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  • En janvier 1995, les deux auteurs de l’attentat à l’hôtel  Atlas Asni, qui fit deux morts le 24 août 1994, sont condamnés à la peine capitale par la cour de Fès. Pas exécutés, ils sont toujours emprisonnés. Leur mentor  s’appelait Abdelilah Ziyad 
  • Abdelilah Ziyad était également le mentor d’Ismaël Mostefai, l’un des kamikazes de la tuerie du Bataclan où l’on dénombrera 90 morts
  • Pendant de nombreuses années, ce personnage a, semble-t-il, séjourné sur notre territoire sous une fausse identité.  Jusqu’à ce que l’on retrouve dans une mosquée à Troyes

On voudrait bien que la police soit composée d’émules de Mme Soleil.  On voudrait bien aussi que cette même police devine ce que peuvent faire, à 20 ans d’écart, des terroristes ? On voudrait… On voudrait… Ou plutôt, l’opinion voudrait.  Oui, était-il possible de prévoir, dans les années 95-97, que des individus, violents, adeptes de l’islamisme radical, experts en  hold-up, et autres braquages de bijouteries, peuvent récidiver ? Réponse difficile… Tout au plus, doit- on ne pas les lâcher d’une semelle, même après qu’ils aient effectué leur peine. A cet égard, le cas d’Abdelilah Ziyad est exemplaire.

Agé aujourd’hui de 57 ans, né à Casablanca, il fut le mentor d’Ismaël Mostefai, l’un des kamikazes qui s’est fait exploser au Bataclan, le 13 novembre dernier.  Connu sous plusieurs identités, dont celle de Rachid Ziyad, personnage que l’on a retrouvé récemment à Troyes, sous une autre identité, fut également  le mentor de deux terroristes condamnés à mort en 1995 à Fès pour avoir commis, le 24 août 1994, un attentat à l’hôtel Asni Atlas à Marrakech. Bilan : deux touristes espagnols assassinés. Ce 24 août devait être une journée dédiée à la lutte contre  le régime chérifien, puisqu’était également prévu le meurtre de policiers à Fès et  de baigneurs naturistes  à Tanger. Or, dans cette dernière ville, rien ne se passera puisque les terroristes seront incapables de trouver la plage ! Il y aura même un terroriste, qui se baladera en mobylette avec sur le guidon une mitraillette bien exposée ! Inutile de le dire, il sera vite repéré…

Finalement en 1995, les auteurs de la fusillade à l’hôtel Asni Atlas seront condamnés à mort mais pas exécutés. Aujourd’hui, Stéphane Aït Idir et Redouane Hammadi sont toujours détenus, croupissant dans une cellule de 9 mètres carrés.  Et ils ne sont pas prêts de recouvrer la liberté… Un autre groupe de terroristes, une petite trentaine, alpagué pour association de malfaiteurs dans le cadre des attentats du 24 août 1994, se retrouvera lui devant le tribunal correctionnel de Paris. A l’issue du procès, ils écopèrent en janvier 1997 de peines comprises entre 3 et 8 ans de prison,  avec en prime des interdictions de séjour.  Parmi eux se trouvait un personnage dont on va perdre la trace pendant des années, Abdelilah Ziyad. Il se voit condamner à une peine de 8 ans de prison avec une interdiction du territoire français pendant dix ans… Une interdiction que visiblement, c’est ce qui a été démontré au cours de l’émission Complément d’enquête sur France 2 diffusé le 10 décembre, il n’a pas respecté.

Qui est donc  Ziyad, qui se fait appeler Rachid, et même Bachir ? Agé aujourd’hui de 57 ans, fils d’un père commerçant qui a eu 7 enfants d’un premier lit, il adhère très jeune au Mouvement de la jeunesse Islamique marocaine (MJIM) et y exerce des responsabilités avec un certain Mohamed Zinedine qui sera lui aussi condamné à Paris pour association de malfaiteurs  le 9 janvier 1997. Dès le début des années 80, ce militant intransigeant, farouchement hostile au régime d’Hassan II, multiplie les séjours en Libye, en Algérie et en Afghanistan. C’est là qu’il se familiarise au maniement des armes et des explosifs.  

A son retour en France, en 1987, il s’inscrit dans une école d’informatique et ouvre une librairie dans la région parisienne.  Serait-ce le début d’un retour à une vie calme, rangée, une façon de se faire oublier ? Pas le moins du monde… Car notre homme poursuit son projet : mettre en place au Maroc un régime  islamique pur et dur. Comment ? En recrutant des hommes qui  lui procureront des finances et prêts à toutes les opérations possibles pour la déstabilisation de la royauté chérifienne.  C’est ainsi qu’en 1989, Zyad rencontre Stéphane Ait-Idir , 17 ans à l’époque, et Redouane  Hammadi, 19 ans, deux jeunes de Seine-Saint-Denis. Mais « le maître » est prudent. Il veut être sûr de ses deux élèves. D’abord, il leur enseigne la religion, leur fait lire des ouvrages, le Coran. Les deux jeunes gens  font souvent un petit tour chez Ziyad à la Goutte d’Or dans le 18ème arrondissement de Paris. Petit à petit, la confiance s’installe. Arrive fin 1992, le temps de l’action. Avec  deux coups spectaculaires : d’abord l’attaque de la Trésorerie principale de La Courneuve suivie de celle d’un bureau de change  situé du côté de la Tour Eiffel, à deux pas des bateaux-mouches.

Pour la petite histoire, ces attaques eurent lieu avec des pistolets factices. Quoiqu’il en soit, le butin sera partagé, les deux amis en conservant 1/5 ème, le reste étant reversé à Zyad, alias Rachid et un de ses complices… Ziyad devient de plus en plus actif, n’ayant de cesse de constituer des réseaux  à Paris, La Courneuve et Orléans. Bien évidemment, c’est grâce aux braquages, on l’a vu, qu’il se constitue un trésor de guerre qui lui permettra de mener à bien son projet. Mais « le chef » a un principe : que l’étanchéité entre les différents réseaux soit totale.  Aucun des membres d’un réseau ne doit ni connaitre, ni avoir de contacts avec l’autre. C’est ainsi qu’outre le réseau Idir-Hammadi s’est constituée une autre structure composée d’un certain Nour-Eddine Jaoual, ne lé 28 septembre 1968 à Oran. Ce dernier qui a rencontré Ziyad dans une mosquée parisienne, se montre d’abord réticent pour collaborer avec lui. Il refuse de partir en Afghanistan… avant finalement d’aller au Maroc à deux reprises. C’est à cette occasion qu’il y aurait transporté des armes. Jaoual avait l’habitude de se déplacer avec un classeur vert qui comportait des annotations sur ses déplacements ainsi que liste des personnes, le cas échéant, à débaucher. Entreprenant, Ziyad, alias Rachid, va constituer un troisième réseau à La Courneuve composé d’une demi-douzaine de personnes qui iront faire un petit tour en Afghanistan. Enfin, un quatrième réseau, toujours contrôlé par Zyad est mis sur pied à Avignon. L’objectif : expédier des armes, depuis la cité des Papes, à Fès et Oujda  qui seront transportées dans une Audi  et même parfois dans une Mercédes. 

Juillet 1994. Arrive le temps des choses sérieuses.  ZIyad réunit quelques-uns de ses proches, parmi lesquels Stéphane Aït Idir. Le message est clair : la guerre sainte au Maroc est pour très bientôt. Idir est désigné avec son copain Redouane et  une troisième, prénommé Tarek  pour mener une action terroriste à Marrakech. Ziyad rassure Idir : "Ne t’inquiètes pas, tu disposeras d’armes et d’explosifs". Idir se fait refaire son passeport et s’apprête à partir à Marrackech... en train. Début août, tous les obligés de Ziyad se trouvent au royaume chérifien. En tout, une dizaine d’individus. Le chef donne ses ordres. Le 24 août 1994, une équipe fera feu sur les policiers ; à Tanger on frappera des baigneurs naturistes se prélassant sur la plage et à Marrakech, on éliminera des vacanciers ; à Casablanca enfin, un quatrième groupe doit mener une action  contre les Juifs de la ville. Le jour j, tout se passe mal, on l’a vu, hormis, si l’on peut dire à l’hôtel Atlas Asni où deux touristes espagnols perdent la vie.

Une fois les attentats commis, c’est la débandade. Leurs auteurs ne savent où aller. Aucune logistique n’a été prévue. Quant à Ziyad, il est injoignable. Où est-il ? En tout cas, il n’est pas au Maroc. Polices marocaine et française se mettent en chasse.  Ils sont vite arrêtés. Leur procès se déroule, début janvier 1995,  devant la Cour de Fès. Le verdict tombe : la peine de mort pour la demi-douzaine d’accusés originaires pour la plupart de La Courneuve, parmi lesquels Idir et Hammadi. Vingt ans plus tard, ils croupissent toujours dans une prison. A Paris, une information judiciaire, confiée aux juges Jean-Louis Bruguière et Jean-François Ricard est également ouverte.  Là, pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste. Le verdict est évidemment moins sévère. Les peines s'échelonnent entre trois et huit ans de prison. Pour sa part, Ziyad présent dans le box des prévenus se voit condamné à une peine de huit ans de prison assortie de dix ans d'interdiction de séjour. En 2001, il est libéré. Mais, ce Marocain ne quitte pas le territoire français. Il y reste. Très exactement dans l’Yonne. Sous une fausse identité.

L’émission Complément d’enquête vient même de révéler qu’il prêche en toute tranquillité à Troyes…Voilà qui étonne Mes Francis Terquem et Marie-Paule Pioli, les avocats de Idir et Hammadi, enrôlés par Ziyad il y a plus de 20 ans : "Nous souhaitons que le Ministre de l’ Intérieur s’explique sur la présence de Ziyad à Troyes. Comment se fait-il que la police ait perdu la trace de ce dernier ?" Et les deux avocats de souligner l’attitude de Ziyad  au cours de cette fin août 1994 : "Nos deux clients cherchaient à le joindre. Jamais, il ne donnera signe de vie. Et pour cause : il s’était réfugié à l’abri en Espagne." Reste évidemment une interrogation : comment se fait-il que ce même Ziyad a pu être également, sans connaître de souci, le mentor d’un des kamikazes du Bataclan, Ismaël Mostefai ? Ce natif de Courcouronnes, installé  à Chartres, avait été condamné huit fois, entre 2004 et 2008, pour des petits délits. 

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