Pourquoi le ministère de l’égalité réelle n’est pas un gadget sémantique mais un projet très, très idéologique | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Politique
Pourquoi le ministère de l’égalité réelle n’est pas un gadget sémantique mais un projet très, très idéologique
©Pixabay

Gauche sociétale

Pourquoi le ministère de l’égalité réelle n’est pas un gadget sémantique mais un projet très, très idéologique

Alors que le gouvernement a surpris plus d'un observateur lors du dernier remaniement en instituant un secrétariat d'Etat à l'égalité réelle, rattaché au Premier ministre, ce concept est bien moins anodin qu'il n'y paraît.

Marianne Durano

Marianne Durano

Normalienne et agrégée de philosophie, Marianne Durano est rédactrice pour Limite, revue d'écologie intégrale, où elle tient une chronique féministe.

Voir la bio »

Atlantico : Dans l'histoire des idées, à quoi s'oppose le concept d'égalité réelle ?

Marianne Durano : Le concept apparaît pour la première fois en 1791 dans les Cinq mémoires sur l'instruction publique de Condorcet : "Les lois prononcent l’égalité dans les droits, les institutions pour l’instruction publique peuvent seules rendre cette égalité réelle". En d'autres termes, il est hypocrite d'accorder à un analphabète le droit de se présenter à l'élection présidentielle si on ne lui en donne pas en même temps les moyens concrets. L'égalité juridique est une égalité formelle qui se distingue de l'égalité réelle, dans la mesure où elle se contente d'affirmer des droits égaux sans prendre des mesures pour compenser les inégalités de situation sociale. Dans cette opposition se trouvent résumées les divergences principales entre le libéralisme politique et la philosophie socialiste. Les tenants du libéralisme (de Hobbes à Hayek, en passant par Constant, Kant ou Tocqueville) ont en commun une conception strictement formelle et juridique de l'égalité : donner à tous les mêmes droits et les mêmes devoirs, quelles que soient les circonstances. Toute tentative pour éradiquer les différences et inégalités sociales est suspectée de menacer les libertés individuelles et de favoriser l'ingérence de l’État. Comme l'affirmait déjà Condorcet, c'est par exemple au niveau de l'éducation que le problème est le plus délicat : doit-on "arracher les enfants à leurs déterminismes" (Vincent Peillon), quitte à être en contradiction avec la liberté éducative des parents, sous prétexte que la famille est le terreau de toute reproduction sociale ? Si les libéraux s'en tiennent à une égalité strictement formelle, c'est également au nom de l'idéal républicain, qui valorise le mérite individuel : c'est le principe de l'égalité des chances.

Pourquoi ne peut-on se satisfaire d'une telle égalité ?

Marx, et à sa suite des socialistes révolutionnaires comme Proudhon ou Babeuf, dénonceront violemment l'hypocrisie d'une telle position. Où est l'égalité des chances entre le fils de manœuvre et le fils d'instituteur ? La question mérite d'être posée quand on sait qu'en France sept enfants de cadres sur dix exercent un emploi d'encadrement, tandis que sept enfants d'ouvriers sur dix restent cantonnés à des emplois d'exécution... C'est dans La Question juive que Marx élabore sa célèbre critique des droits de l'Homme, et avec elle son concept d'égalité réelle. Les droits du citoyen sont pour lui les droits de l'homme bourgeois, le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui, l'homme étant considéré comme un individu isolé, abstrait de toutes relations sociales. Pour Marx, l'application concrète des droits de l'Homme, c'est la propriété privée, condition de toute capitalisation et donc de toute domination sociale. En s'appropriant les moyens de production, l'individu capitaliste peut donc exploiter ses congénères en faisant comme si l'argent se générait tout seul, et non en spoliant autrui. C'est la propriété privée des moyens de production qui est pour lui la cause de toutes les inégalités sociales, culturelles, économiques. En toute cohérence, Marx affirme donc que le seul moyen d'établir une égalité réelle, c'est d'abolir la propriété privée. Par la suite, le concept d'égalité réelle deviendra l'étendard de la lutte socialiste contre les inégalités bourgeoises.

Alors l'égalité réelle, c'est la révolution ?

On a pu reprocher aux marxistes d'avoir une conception uniquement économique de l'égalité, faisant abstraction des inégalités face à la santé, face aux relations sociales, ou encore face au temps disponible. C'est l'analyse du prix Nobel d'économie Amartya Sen qui affirme dans Repenser l'égalité qu'une égalité réelle doit tenir compte de l'infinie diversité des individus, pour ne pas traiter de la même manière des situations différentes. Si on met sur le ring un homme sain et un aveugle unijambiste, il est absurde de garantir aux deux adversaires le même cachet (les marxistes) ou les mêmes règles du jeu (les libéraux) ! Dans certains cas, l'égalité engendre l'injustice. C'est pourquoi, selon Amartya Sen, l'égalité en soi n'a aucun sens à moins de définir rigoureusement dans quel domaine elle s'applique. Ainsi, l'égalité de revenus n'implique en rien une égalité sociale ou culturelle. La "capabilité", c'est la capacité culturelle et sociale à jouir effectivement de l'égalité proclamée par la loi et rendue possible par la redistribution des richesses. Curieusement, ces analyses du libéral Amartya Sen serviront de base aux réflexions du Parti Socialiste sur l'égalité réelle. Ce dernier ayant manifestement renoncé à la solution marxiste (abolir la propriété privée), toute la question est de savoir comment mettre en œuvre un tel programme sans trop piétiner la liberté individuelle et la reconnaissance du mérite, piliers de nos démocraties libérales... En somme, la question de l'égalité réelle interroge rien moins que le rôle de l'Etat-Providence. Laissons le dernier mot à Montesquieu : "L’égalité réelle est si difficile à établir qu’une exactitude extrême à cet égard ne conviendrait pas toujours".

On a beaucoup ironisé sur ce terme d'égalité réelle, en l'opposant à l'égalité "irréelle" : est-ce caricatural ?

On fait comme si c'était la dernière lubie du PS, alors que ce parti a forgé son identité sur ce concept dès la IIIème République. Je suis sidérée par une telle ignorance et un tel mépris. Comme on l'a vu, les plus grands penseurs n'ont pas dédaigné la question, qui soulève de lourds enjeux philosophiques. Ironiser sur le terme "réel" relève pour le coup d'un déni... de réel ! Il suffit d'ouvrir les yeux pour voir qu'aujourd'hui l'égalité demeure un vœu pieux.

Y a-t-il une contradiction entre ce concept d'égalité réelle, de gauche, et le ministère de la famille, de l'enfance et des droits des femmes, qui sonne plutôt droite conservatrice ?

Les femmes étant considérées par les féministes marxistes comme "les prolétaires de l'homme", leur défense relève des affaires sociales. Néanmoins, je pense qu'on ne peut pas parler d'égalité réelle entre les femmes et les hommes, tout en ignorant leur inégalité foncière devant la procréation. Nier l'importance de la grossesse, et par conséquent le lien particulier de la mère à son enfant, c'est renoncer à lutter effectivement contre les discriminations féminines, c'est se contenter d'une égalité purement formelle, verbale. Ainsi, il me semble hypocrite de se contenter de proclamer l'égalité devant l'emploi et les salaires sans permettre concrètement aux femmes de concilier leur vie professionnelle et leur vie familiale, en favorisant les emplois du temps adaptables, les crèches d'entreprise, le télétravail, les congés parentaux, les formations tardives et la reprise du travail après congés. Mais pour cela il faudrait, comme le préconise Amartya Sen, reconnaître la différence entre les sexes, irréductible à une simple domination économique...

L'égalité réelle est-elle le dernier concept authentiquement de gauche assumé par le Gouvernement ? Le PS a-t-il renoncé à sa tradition philosophique ?

L'opposition entre PS et Républicains n'incarne plus l'antithèse philosophique entre libéralisme politique et socialisme étatique. Quand on voit qu'un parti soi-disant de gauche œuvre activement à la libéralisation du travail le dimanche, dans la droite ligne de ses prédécesseurs... Le travail le dimanche, c'est vraiment la logique de la concurrence et de l'exploitation poussée à son extrême. On voit mal où est l'égalité réelle entre la mère célibataire contrainte de sacrifier sa vie de famille en travaillant le dimanche pour pouvoir boucler ses fins de mois, et le cadre supérieur de la fonction publique. Marx doit se retourner dans sa tombe, lui qui écrivait : "Le domaine de la liberté commence là où s’arrête le travail déterminé par la nécessité". Dans la même veine, on ne voit plus bien ce qu'a d'étatique ni de socialiste un gouvernement qui tente de faire passer en douce le traité de libre-échange transatlantique, qui permet aux multinationales de traiter d'égal à égal avec les États...

Lorsque la majorité de François Hollande ne prend plus que des mesures sociétales prétendument centrées sur la lutte contre toutes les discriminations, est-ce une manière de redonner corps au roman de la gauche (disparu depuis qu'elle a déserté le champ des luttes sociales) ? Voter à gauche en 2017, ce serait donc voter pour l'égalité réelle ?

La distinction entre le sociétal et le social ne me semble pas pertinente philosophiquement. Mieux vaut parler d'une conception individualiste et d'une conception républicaine du droit. La première considère que le droit doit satisfaire le plus de revendications possibles, tant que cela ne lèse personne : "Mais qu'est-ce que ça peut bien vous faire que deux hommes adoptent, que des médecins suicident, qu'on vende son utérus, qu'on saccage des zones naturelles ?". La seconde, au contraire, fait de la loi un instrument d'entraide sociale en affirmant que tous les citoyens sont concernés par le sort des uns et des autres : "Je suis concernée par le sort de tous les enfants français, même si ce ne sont pas les miens, de tous les malades en fin de vie, même si je ne les connais pas, de toutes les exploitations économiques même si je n'en suis pas victime". Je vois mal comment concilier ces deux visions. Faire vibrer la fibre sociale ne fera pas oublier la politique libérale du PS dès qu'il s'agit de revendications individuelles, surtout si elles sont minoritaires. Soit dit en passant, on voit mal où est l'égalité réelle entre l'enfant qui connaît ses parents et celui qui a été acheté sur Internet à une firme de GPA ukrainienne ; ou encore entre le vieillard accompagné avec tendresse jusqu'au bout et celui qui demande la mort dans sa solitude... En 2017, qu'on vote pour le PS ou pour Les Républicains, il faudra en tous cas renoncer à voter pour le parti de la cohérence.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !