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Indicateur de pression sur une exploitation de gaz de schiste.
Indicateur de pression sur une exploitation de gaz de schiste.
©Reuters

Monde nouveau

Pourquoi le boom mondial du gaz de schiste d’ici 2020 aura de profondes conséquences économiques et géopolitiques

Le ministère américain de l’énergie, qui fait mondialement autorité en la matière, vient de mettre à jour sa célèbre carte des ressources supposées en hydrocarbures de schiste. Les gisements exploitables sont plus importants que ce que l'on pensait il y a seulement deux ans.

Stephan Silvestre

Stephan Silvestre

Stephan Silvestre est ingénieur en optique physique et docteur en sciences économiques. Il est professeur à la Paris School of Business, membre de la chaire des risques énergétiques.

Il est le co-auteur de Perspectives énergétiques (2013, Ellipses) et de Gaz naturel : la nouvelle donne ?(2016, PUF).

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En rouge, les gisements qui ont pu être quantifiés ; en orange, les zones pour lesquelles les estimations manquent encore. Depuis 2011 le nombre de pays ayant dans leurs sous-sols des gisements de gaz de schiste exploitables a presque doublé. Source : Energy Information Administration

Atlantico : D'après un récent rapport de l'EIA (ministère américain de l’énergie), les gisements de gaz de schiste exploitables seraient plus importants que prévus. La production quotidienne de pétrole en dehors des États-Unis atteindrait les 650 000 barils par jour d'ici 2019, avec pour principaux producteurs le Canada, la Russie et l'Argentine. La révolution du gaz de schiste est-elle effectivement en marche ?

Stephan Silvestre : Pour ce qui est des volumes annoncés, il faut tout d’abord prendre la précaution de rappeler qu’il s’agit d’estimations sujettes à plusieurs réserves. Tout d’abord, la plupart des zones présumées n’ont pas, ou peu, été explorées et des forages doivent valider la présence de gaz et dans quelles quantités, comme on a pu le voir en Pologne. Ensuite, les conditions techniques, règlementaires et économiques doivent être prises en considération afin d’évaluer la rentabilité potentielle de ces gisements. La Chine dispose d’énormes réserves, mais à des coûts d’exploitation encore rédhibitoires pour ce pays. Néanmoins, force est de constater qu’aux États-Unis, en dépit d’un prix marché très bas, l’exploitation a pu se faire grâce à de nombreux et rapides progrès technologiques.

Cette précaution prise, l’EIA rehausse son estimation globale de 10% pour le gaz de schiste, à 207 trillons de mètres cubes, ce qui représente l’équivalent énergétique de l’ensemble des réserves prouvées de pétrole. Cette hausse est due à une extension des pays et bassins étudiés (41 pays contre 32 en 2011). Pour le pétrole de schiste, les réserves sont multipliées par 10 à 345 milliards de barils, soit 1/4 des réserves prouvées de pétrole conventionnel.

Quels pays pourraient en profiter, ou être tentés d'adapter leur législation pour autoriser l'exploitation de gisements de schiste ?

Du point de vue des pays, le classement global n’est guère bouleversé : on retrouve la Chine comme pays le mieux doté, devant l’Argentine, l’Algérie et les États-Unis. Cependant, plusieurs pays ont vu leurs réserves réestimées à la baisse suite à des premiers forages. C’est le cas de la Pologne, de la Norvège, du Mexique, de l’Afrique du Sud et de la Chine. En revanche, de nouveaux bassins ont été recensés, au Brésil, en Algérie, en Libye, en Russie, en Chine ou en Indonésie. Ces gisements potentiels représentent bien sûr un espoir pour ces pays peu frileux quant à leur exploitation et nul doute que des forages exploratoires y seront menés. L’Australie va faire évoluer sa règlementation pour limiter l’impact environnemental de l’exploitation, mais ne va certainement pas l’interdire, d’autant plus qu’elle dispose de terminaux de liquéfaction de gaz qui lui permettent déjà d’exporter sa production.

Quelles entreprises en profiteront, et dans quelles proportions ?

Toutes les entreprises liées à l’exploitation d’hydrocarbures opérant dans les pays concernés sont déjà à pied d’œuvre pour prospecter ou exploiter, que ce soient les six majors occidentales, les entreprises locales d’État ou les plus petits acteurs, comme c’est le cas aux États-Unis. Le leader mondial est l’américain Chesapeake. Le français Total est très bien positionné, aux États-Unis, mais aussi en Argentine (8 permis), en Chine (en partenariat avec Sinopec) ou encore en Australie (4 permis avec Central Petroleum). D’autres acteurs de l’industrie pétrolière, fournisseurs de technologies, profitent aussi de cette manne. On peut aussi citer les sociétés de retraitement des eaux, qui ont un rôle majeur dans la technique de fracturation hydraulique. Parmi elles, les français Veolia Environnement et Suez Environnement se positionnent de plus en plus sur les grands contrats.

Quelles seront les conséquences sur le plan géopolitique ? Dans quelle mesure la carte des influences est-elle reconfigurée ?

Le pays le plus embarrassé par ces découvertes est la Russie. Pour la Chine, de nouveaux bassins situés à l’est du pays constitueraient une bonne nouvelle, cette zone étant plus facile d’accès et nettement moins aride que le lointain Xinjiang, mais aussi bien plus peuplée. Cette nouvelle sera certainement peu réjouissante pour la Russie qui vient de signer un important contrat gazier avec l’Empire du Milieu à des conditions déjà peu favorables. Si la Chine atteint les ambitieux objectifs de production qu’elle s’est fixée à l’horizon 2020, elle pourra alors se passer du gaz russe. Par contrecoup, cette situation sera bénéfique à l’Europe, qui se retrouvera à nouveau en position de force pour négocier ses tarifs avec la Russie.

Les puissances gazières du Golfe Persique (Qatar, Iran), pourraient aussi faire les frais de cette redistribution des cartes. Leur position critique dans le jeu des relations internationales sera un handicap certains face à la concurrence de pays moins sulfureux, tels que l’Australie, l’Argentine, l’Afrique du Sud ou même l’Algérie.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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