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La pauvreté n’est pas la même selon votre couleur aux Etats-Unis.
La pauvreté n’est pas la même selon votre couleur aux Etats-Unis.
©Reuters

Noir, c'est noir

Pourquoi la pauvreté n’est pas la même selon votre couleur aux Etats-Unis et ce que cela nous apprend pour la France

Dans une récente étude menée par Paul Jargowsky de l'université de Rutgers, la pauvreté des noirs et des blancs ne serait pas la même. A Chicago ou encore à Saint Louis, près d'un tiers des Afro-américains pauvres vivent dans des quartiers eux-mêmes réputés pauvres. Dans ces mêmes villes, les Blancs pauvres quant à eux sont respectivement et seulement de 5% et 1.6% à y vivre.

Atlantico : Comment expliquer cette différence ?

Laurent Chalard : Cette différence s’explique simplement par l’héritage de la ségrégation ethnique sur le plan spatial aux Etats-Unis. S’il existe une ségrégation socio-spatiale assez poussée par rapport à l’Europe occidentale, elle n’a jamais eu la même ampleur que celle ethno-spatiale, vivre séparément selon sa couleur de peau étant une règle ancienne aux Etats-Unis. Cela signifie que depuis leur arrivée dans les grandes métropoles, suite à leur forte émigration des zones rurales du sud du pays, les noirs ont toujours vécu dans des quartiers à dominante écrasante noire. Or, ces derniers étant plus pauvres que le reste de la population, vivre dans un quartier noir signifie souvent vivre dans un ghetto. Inversement, pour les blancs, il n’y a pas de ghettos à proprement parlé, la population étant un peu plus mélangée socialement, d’autant que la pauvreté blanche est assez importante en milieu rural et dans les petites villes anciennement industrielles, comme dans les Appalaches, où, par définition, étant donné la faible taille de la communauté de vie, il n’y a pas de réels quartiers différenciés. En conséquence, comparativement à un noir, un blanc pauvre a beaucoup plus de chances d’avoir comme voisin un de ses semblables appartenant à la classe moyenne.

L'auteur note également que cette concentration de pauvreté tend à s'empirer. Quels sont les mécanismes à l'oeuvre ? 

Le mécanisme à l’œuvre est tout simplement que suite à l’accession d’une fraction de la communauté noire américaine à la classe moyenne, les quartiers noirs pauvres le sont de plus en plus, du fait de l’évitement (ancien) des autres catégories de la population alors que les populations en phase d’ascension sociale qui en sont issues les quittent. Il se produit donc un cercle vicieux, qui conduit au maintien sur place des populations les plus en difficultés, rendant à chaque génération les perspectives de s’en sortir plus compliquées. Un noir vivant dans un quartier noir dans les années 1970 avait probablement plus de chances de s’en sortir qu’aujourd’hui dans un contexte favorisant l’émergence d’une classe moyenne faisant suite aux émeutes des décennies précédentes.En 2015, il ne reste dans ces quartiers, qui ont souvent connu un fort déclin démographique, pensons à Detroit par exemple, que les plus pauvres des noirs.

Ce phénomène - différence de pauvreté en fonction de l'origine ethnique - se retrouve-t-il en France, que ce soit pleinement ou dans une moindre mesure ? 

Le contexte américain est très différent de celui français, puisqu’il concerne une société multiculturelle depuis l’origine et que le rapport entre les deux principales communautés historiques, que sont les descendants des Européens et les descendants des esclaves, a toujours été conflictuel, le vivre séparément étant la règle depuis la fin de l’esclavage.

Cependant, les mêmes phénomènes de plus forte probabilité d’habiter dans un environnement pauvre lorsque l’on est un pauvre issu de la communauté maghrébine qu’un pauvre issu de la population autochtone se retrouvent aussi en France pour la même raison, c’est-à-dire une localisation différentielle sur le territoire. Dans notre pays, la pauvreté des populations issues de l’immigration maghrébine est plutôt urbaine, en particulier dans les grandes métropoles (il existe cependant des poches de pauvreté dans de petites villes aussi) alors que la pauvreté des autochtones est plus périphérique, se situant soit dans le monde rural, soit dans des petites villes de tradition industrielle. En conséquence, la pauvreté urbaine étant concentrée en quelques lieux, souvent des grands ensembles dont la mauvaise réputation en fait des lieux d’évitement pour la quasi-exclusivité de la population autochtone, les maghrébins ont une probabilité plus forte de côtoyer d’autres pauvres que les pauvres autochtones puisque la population est socialement plus mélangée dans les campagnes et les petites villes.

Quelles sont les spécificités de la pauvreté telle qu'on l'observe en France comparativement à celle aux Etats-Unis ?

Première spécificité française, la pauvreté dans notre pays est moins forte qu’aux Etats-Unis du fait de filets de protections sociales sans commune mesure. En conséquence, on ne retrouve pas en France les situations de misères, s’apparentant à la pauvreté absolue, que l’on peut constater dans certains ghettos noirs américains avec des taux de mortalité infantile et une espérance de vie qui se rapprochent plus de certains pays du Tiers-Monde que d’un pays développé. En outre, l’état de délabrement du tissu urbain dans certains ghettos noirs américains est total, les bâtiments n’étant jamais rénovés, alors qu’en France tous les quartiers connaissant un état de déliquescence avancé finissent par être rénovés par la puissance publique (par exemple au travers des opérations ANRU ces dernières années). En comparaison avec East Saint Louis ou Detroit, la Seine-Saint-Denis apparaît prospère et relativement bien tenue !

Deuxième spécificité, la pauvreté en France touche principalement les populations issues des minorités ethniques, les autochtones étant beaucoup moins concernés, ce qui n’est pas le cas aux Etats-Unis. En effet, si une partie des autochtones français connaît des difficultés financières et une peur du déclassement, jusqu’ici, la majorité de ces populations appartenant aux classes populaires n’a pas encore basculé dans la pauvreté. Il n’y a pas vraiment de phénomène « white trash » en France. En effet, il faut faire attention à ne pas confondre « populaire » et « pauvre », ce n’est pas la même chose, si les pauvres sont dans leur grande majorité issus des classes populaires, la majorité des classes populaires n’est pas pauvre.

Troisième spécificité et pas des moindres, le facteur social est jusqu’ici plus important que le facteur ethnique dans la formation de quartiers pauvres dans les grandes métropoles françaises, ce qui sous-entend que nos quartiers pauvres sont bien souvent pluriethniques alors qu’aux Etats-Unis, ils sont mono-ethniques. En France, nous avons plus affaire à des ghettos de pauvres que des ghettos ethniques, les puristes niant d’ailleurs l’utilisation du terme ghetto puisqu’il renvoie à l’ethnicité. D’ailleurs, c’est souvent le facteur pluriethnique qui est utilisé pour juger de la pauvreté d’un quartier en France, lorsque l’on parle de « quartiers aux « x » nationalités »

Qu'est-ce que ces résultats peuvent signifier pour les politiques visant à la fois à désenclaver les zones urbaines pauvres, et de lutter contre le communautarisme ? 

Les résultats concernant la pauvreté aux Etats-Unis constituent un avertissement pour la société française, étant le modèle à ne pas suivre, tout en gardant en tête que les tendances récentes nous y conduisent droit devant.

Ils nous montrent que le renforcement du communautarisme ne peut qu’à terme mener à la constitution de ghettos ethniques et plus seulement de ghettos de pauvres, avec toutes les conséquences négatives que cela peut avoir sur la gestion du territoire. La lutte contre toute forme de communautarisme, action qui relève de l’action culturelle, est donc indispensable, si l’on ne souhaite pas voir émerger une ségrégation ethno-spatiale à l’américaine impossible à résorber.

Concernant le désenclavement de nos zones urbaines pauvres, contrairement à une idée reçue, à l’heure actuelle, elles sont loin d’être toutes enclavées. Il faut surtout en éviter la formation de nouvelles éloignées du cœur des grandes métropoles, ce qui passe par une réflexion poussée sur la localisation des nouveaux logements sociaux, qui doivent être localisés dans les zones les mieux desservies et non là où il y a des terrains disponibles immédiatement à un prix modéré, solution facile appliquée par tous les gouvernements, de droite comme de gauche.

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