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Pourquoi la France est à un tournant de son histoire aussi capital que celui qui fit passer notre société du Moyen Age à la Renaissance
©Reuters

Bonnes feuilles

Pourquoi la France est à un tournant de son histoire aussi capital que celui qui fit passer notre société du Moyen Age à la Renaissance

"Nous allons dans le mur", "C'est la crise"... Jour après jour, qui n'entend pas ce vacarme ambiant ? Mais sait-on que la France n'a jamais été aussi grande et que les accords de Montego Bay (1994) font de notre pays le 2e espace maritime au monde ? Ce qui nous donne accès à toutes les matières premières stratégiques, les "terres rares" - utilisées notamment pour la fabrication des téléphones portables –, dont notre pays devrait devenir l'un des premiers producteurs. Extrait de "Cap sur l'avenir", de Christian Buchet, aux éditions du Moment (1/2).

Christian Buchet

Christian Buchet

Christian Buchet est directeur du Centre d’études et de recherche de la mer de l’ i nstitut catholique de Paris. i l a été en charge durant deux années du premier éditorial quotidien sur le développement durable dans le cadre de la matinale d’ e urope 1. Membre de l’ a cadémie de Marine, il est aujourd’hui directeur scientifique du programme o céanides rassemblant trois cents chercheurs du monde entier. i l a publié plusieurs ouvrages sur la mer.

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Prendre le large, comme au temps de la Renaissance, ce formidable tournant qui a ouvert à la modernité, avec de nouvelles routes maritimes, nous l’avons vu, mais aussi, conjointement, de nouvelles manières de voir, de percevoir. Un tel bond en avant a pu se produire parce qu’un formidable vent d’optimisme a soufflé et ce puissant moteur, par lequel l’inconnu a été affronté et transmué en occasion de découvertes, a été une philosophie originale, laquelle a liquidé la scolastique moribonde du Moyen Âge : l’humanisme.

Renaissance au sens étymologique signifie « retour », « retour en arrière » donc. Mais, en l’occurrence, la redécouverte du passé, réinterprété comme porteur de sens, a généré une dynamique. Le génie des humanistes, Pétrarque, Érasme, Thomas More en tête, a été de montrer que l’Antiquité, période par trop négligée durant le Moyen Âge parce que antérieure à la révélation chrétienne, a atteint des sommets non seulement au niveau artistique, mais également dans bien des domaines du savoir : la géographie, les mathématiques et la géométrie, la philosophie, le droit, l’astronomie… Et que, loin d’être une période obscure, l’Antiquité a été, pour reprendre l’expression d’Érasme, « la préface nécessaire du christianisme », en montrant que l’homme a la capacité de tendre à la perfection en tout. Dans ce message fort, puissant, on se met à lire les prémices de la Révélation chrétienne selon laquelle non seulement l’homme est fait à l’image de Dieu, donc doué de possibilités infinies, mais aussi, à terme, potentiellement affranchi du mal et de la mort par la Résurrection du Christ.

Fini donc l’Homme humilié, n’osant détourner les yeux du sol, prisonnier d’un sentiment de culpabilité, courbant l’échine sous le fléau des pestes noires et des malheurs du temps comme pour mieux expier. L’Homme peut, doit même, relever la tête, regarder l’avenir en face, il a désormais droit de cité dans l’univers. La peinture se lance dans l’art du portrait, Mona Lisa peut s’incarner dans un demi- sourire. Ce n’est plus l’Homme perdu dans un décor, représenté de façon abstraite, que l’on dessine ou que l’on sculpte, c’est un individu spécifique, identifiable, sous des traits uniques et irremplaçables.

Homme et femme ne sont plus vus comme des êtres malfaisants ou mal faits, juste bons à être bâtés comme des ânes par un pouvoir fort, convaincu d’avoir à les prémunir d’eux-mêmes. Non, désormais l’Homme se doit de participer à la vie de la cité puisque, fait à l’image de Dieu et sauvé, il est capable de discernement. L’Homme entre dans l’ère de la modernité, qui s’épanouira plus tard dans la période contemporaine avec la notion si révolutionnaire des droits de l’homme et du citoyen.

L’Homme a dès lors des droits mais aussi un devoir : celui de pousser le plus haut possible ses potentialités. Aux États de s’adapter et de tenir compte des aspirations : le monde politique va progressivement évoluer vers cette notion de contrat, de contrat social avant que l’on ne parle de démocratie.

Au pessimisme mortifère de la fin du Moyen Âge, succède dans les élites une foi, un optimisme, une confiance qui va libérer les énergies. Le big bang géographique procède de cette révolution mentale. La connaissance de l’Histoire, son intelligibilité, crée une dynamique porteuse de sens. L’Homme s’ouvre. Il peut désormais se libérer de ses enfermements mentaux. Il peut partir car il sait qu’il peut relever avec succès les défis, entreprendre, sortir de lui-même, de son village, pour parcourir le monde.

Les peurs s’estompent, la société évacue son immobilisme, son nombrilisme rassérénant mais si rabougrissant. L’Homme devient acteur de sa vie, son Histoire se différencie car la société n’est progressivement plus fondée, basée sur la « tradition », mais sur l’innovation, sur le mouvement. Et c’est cette confiance, cet optimisme, qui en est le moteur.

Malheureusement, force est de constater que l’Occident n’est plus du tout dans cet état d’esprit, alors que, avec l’avènement du Temps Pacifique, nous vivons une mutation aussi puissante que celle que je viens de décrire et qui ouvrit le Temps Atlantique. Les opportunités sont aussi prometteuses, mais nous risquons fort de louper ce tournant fondateur, refondateur peut-être, parce que nous sommes dans une attitude mentale diamétralement opposée.

Au formidable souffle optimiste qui a forgé ce second Temps de l’Histoire, a succédé un terrible pessimisme ambiant. La confiance en l’autre, dans les autres, l’avenir, les politiques, l’économie, le futur, s’est estompée pour laisser place à une sinistrose aiguë, et ce, de façon particulièrement forte dans notre pays. Privés de cette confiance, nous cherchons à nous rassurer, à nous protéger comme nous pouvons, en nous accrochant trop souvent à des marchands de bonheur ou de certitudes, en nous mettant des oeillères pour ne pas voir ce monde qui nous échappe de plus en plus et qui amplifie d’autant nos peurs, la peur. C’est sans doute là la grande peur du monde occidental.

Nous doutons de nos valeurs et nous doutons de nous- mêmes, nous sommes prêts à faire amende honorable et à nous excuser de tout, nous ne savons plus où nous allons, et c’est à peine si nous savons qui nous sommes. Sans confiance, sans dynamique porteuse, l’Homme occidental semble vaciller sous l’effet d’un équilibre instable. Le mouvement historique, la dynamique porteuse d’ouverture qu’il a initiée lui revient en pleine face et l’incite à se fermer, à capituler face à ceux qui ont des valeurs ou des certitudes plus chevillées au coeur que les siennes.

Que l’on comprenne bien, je me tiens fermement à l’opposé de ceux qui seraient tentés de prôner une nouvelle croisade occidentale. J’adhère profondément à la conviction chère à Claude Lévi-Strauss que la différence est source d’enrichissement, ce qu’exprime à sa manière Teilhard de Chardin quand il énonce que « tout ce qui monte converge ». Mais, pour partager, encore faut-il cesser de se conduire en caméléon – ou en veau, diront d’aucuns – et savoir en quoi l’on croit. J’ai été frappé il y a quelques années par les dissertations de culture générale, en préparation à Sciences Po, que j’ai été amené à corriger sur le sujet « Peut-on encore se sacrifier pour des valeurs ? » Sur cent copies, quatre-vingt- dix-huit étudiants se sont partagés entre le oui et le non, mais sans se prononcer sur le fond, deux seulement ont été en mesure de formuler les valeurs pour lesquelles ils étaient prêts, ou non, à se sacrifier…

Ne plus croire en nous, c’est ne plus croire en l’Homme, et c’est alarmant au sens le plus fort du terme. Bien sûr, nombre de raisons expliquent cette évolution plus que préoccupante. Sachons toutefois que l’aventure continue, et qu’elle commence par la nécessité de nous retrouver nous- mêmes pour peut-être mieux trouver ou découvrir les autres. L’Occident est encore aujourd’hui à la pointe du savoir-faire scientifique et technologique, il a la culture des droits de l’homme, un sens de la paix – ce n’est pas rien – et, comme jamais, une conscience écologique qui constitue un puissant mouvement de fond. Cessons d’être découragés. Cessons de regarder le verre à moitié vide. C’est un monde plein, débordant d’opportunités et de promesses, qui se profile, et non un mur, si nous avons l’amour de la vie, et un peu de confiance pour la vivre pleinement.

Il y a, tout bien considéré, moins de problèmes que de solutions, nous en évoquerons quelques-unes après avoir compris que la mer est encore, sous un autre angle, une clef de lecture et donne sens à notre avenir.

Extrait de "Cap sur l'avenir", Christian Buchet (Editions du Moment), 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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