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Pourquoi la Banque de France pense qu’il y a nettement trop de banques dans la zone euro
©ERIC PIERMONT / AFP

Surpopulation

Pourquoi la Banque de France pense qu’il y a nettement trop de banques dans la zone euro

Trop de banque tuerait la banque dans la zone euro ? C'est l'opinion des Français... et des Allemands.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

Voir la bio »

Qui donc a dit : « L’Europe souffre encore de capacités excédentaires en matière bancaire et une consolidation transfrontière est nécessaire. Aux États-Unis, la part de marché des cinq premières banques représente plus de 40 %, contre 20 % à peine en Europe… De plus, nous atteignons le stade en Europe où le fait de faciliter des fusions transfrontières saines et bien conçues pourrait effectivement améliorer la stabilité financière. Cela permettrait aux banques de mieux diversifier leurs risques, de réaliser des économies d’échelle et de gagner en efficience. Et comme nous avons renforcé la surveillance et la résolution uniques des établissements importants, nous ne devrions pas craindre le problème du « trop grand pour faire faillite ». La consolidation transfrontière favoriserait une allocation plus efficiente de l’épargne vers les investissements productifs en Europe et elle améliorerait la position des banques européennes en termes de compétition internationale. »

Réponse : François Villeroy de Galhau, Gouverneur de la Banque de France et membre du Comité des Gouverneurs de la Banque centrale européenne !

Est-ce donc que le Gouverneur de la Banque de France voudrait que la Société générale soit achetée par une banque espagnole ? Très peu probable, surtout aussi directement. Ou bien veut-il qu’elle en achète d’autres en Italie ? Pourquoi pas, ce sera plus facile à « vendre » (au moins en France) ? Tout comme le Crédit Agricole et la BNP : faites des emplettes hors de France ! Possible, mais il risque quand même de se faire beaucoup critiquer, alors qu’il est plus général dans ses remarques (et bien plus prudent). Alors, ce seraient aussi les banques espagnoles, ou plus précisément les deux grandes (BBVA et Sandander), qui sont décidément énormes, qui devraient acheter hors de la péninsule ? Possible, mais politiquement dangereux s’il précise trop, là encore, ses idées. Est-ce qu’il pense à l’Italie, pour y acheter des banques en difficulté et ainsi les sauver ? Pourquoi pas. A un autre pays aussi ? Pourquoi pas ? Lequel ? Pourquoi pas l’Allemagne ! Quoi !!!

De fait, le système bancaire en zone euro se structure : 2 379 banques en 2016 en termes consolidés, 2 290 en 2017, un quart de moins depuis 2008. Et si on prend leur nombre absolu, hors groupes, on compte 5 454 institutions de crédit fin 2015, 5 054 fin 2016 et 4 780 en novembre 2017. Sur ce dernier chiffre, on en compte 553 en Italie bien sûr, 345 en Irlande et 268 en Finlande (quand même !), et plus surprenant 572 en Autriche et surtout 1 631 en Allemagne ! L’Allemagne abrite ainsi 34% du nombre de banques de la zone pour 29% de son PIB, et l’Autriche fait mieux encore, avec 12% de leur nombre pour 3,2% de son PIB !

Mais dire « trop de banques en zone euro » n’est pas le monopole du Gouverneur de la Banque de France. Bien avant, le 31 mai 2017 à Berlin, Sabine Lautenschläger, Gouverneur de la BCE et Vice-Présidente de l’instance de supervision de la BCE, et Allemande, note les « coûts très élevés » des banques allemandes. Elle les invite à « économiser intelligemment », à faire payer aux clients des commissions et pas seulement des taux d’intérêt, et aussi à se concentrer. Avant la crise de 2008, il y avait 2600 banques coopératives en Allemagne, il en reste 972… et c’est encore trop, banques coopératives ou non. « La concentration est nécessaire », ajoute-t-elle.

En fait, la BCE veut moins de banques, plus importantes et surtout présentes dans différentes pays de la zone euro, pour des raisons de stabilité. Avec des taux bas, chercher une taille supérieure permet en effet de réduire les coûts de structure, tandis que les Fin tech poussent de leur côté à diminuer les tailles des réseaux. Surtout, répartir les crédits dans divers pays est une bonne façon de réduire le risque, bien plus efficace que de demander aux banques plus de fonds propres en garantie. Le risque du too big to fail, celui où une banque est « trop grosse pour faire faillite », un risque encore encore plus politique que social, en est ainsi réduit d’autant.

Mais l’objectif du Gouverneur ou de Mme Lautenschläger est (sans doute) bien plus profond et structurel : la BCE veut moins de banques pour avoir relativement moins de crédit bancaire et plus de financement par les marchés. Elle veut que les marchés l'aident dans sa régulation et sa transformation de la zone. Elle mesure en effet le temps qu’il lui faut, depuis la crise, pour faire repartir la machine économique à partir de la seule baisse des taux et du quantitative easing, pour faire repartir ainsi la croissance par le crédit, avec l’aide (modeste) de la montée de la bourse. Une économie financée par les banques, comme la zone euro, lisse les cycles. La montée est modérée, parce que la bourse ne s’emballe pas, et la baisse est réduite, parce que les banques servent d’amortisseurs, utilisant leurs fonds propres, allongeant les crédits en difficulté, organisant des fusions d’entreprises, voire en devenant un temps actionnaires. Une économie financée par les marchés monte plus et descend plus - et surtout croit plus. Elle se doit d’être plus réactive dans la gestion des entreprises, notamment dans l’emploi, les entreprises embauchant et débauchant plus rapidement. La terrible « flexibilité » si l’on veut, les « réformes » dont parle tout le temps Mario Draghi, mais avec à peine plus d’inflation, plus de croissance et moitié moins de chômage !

En fait, et dans cet ordre, la BCE veut changer le dosage du financement de sa croissance, avec autant de marché que de crédit bancaire, moitié-moitié, avec donc des banques plus grosses, plus présentes dans divers pays de la zone euro, et donc moins nombreuses. Mais, quand les banquiers centraux, dont François Villeroy de Galhau, présentent leur souhait, ils préfèrent parler de concentration bancaire que de marchéisation, tant le modèle américain fait peur. Et pourtant nous y allons, par la banque ici, par les Ordonnances là. Il faudra bien que le puzzle de cette « transformation », pour reprendre le mot d’Emmanuel Macron, soit un jour dessiné dans son entier, plutôt que pièce par pièce. Transparence et efficacité obligent.

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