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Pourquoi l’allergie française au profit nous plombe encore plus par temps de Coronavirus
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Pourquoi l’allergie française au profit nous plombe encore plus par temps de Coronavirus

Rares sont les analyses économiques qui échappent à nos travers politiques habituels et c’est bien un "helicopter déficit" qui nous menace alors que nous ne cessons de rêver à de l’hélicopter money.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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32,8% : c’est le taux de marge des entreprises en France fin 2019, juste avant le COVID-19, le chiffre dont on ne parle pas. 32,8% de la valeur ajoutéepour rémunérer le capital et pour investir, après avoir payé les salaires, c’est à peine mieux qu’en 2018 (31,2%), grâce au remplacement du CICE par une baisse pérenne des charges sociales. 

32,8% ou 32,5% en moyenne sur l’année 2019 : ce n’est pas encore le taux de 2007, 33,4%, avant la crise des subprimes ! Il aura fallu près de dix ans pour retrouver la rentabilité d’alors, dix ans de retard pour l’investissement et l’emploi de qualité !

32,8 %, c’est encore plus loin des taux de marge des « autres » : 40,6% en Allemagne, 41,7% en Italie et 43% en Espagne en 2018. Pourquoi ? Evidemment du fait des taxes. Selon Euler-Hermès, en France, « la part des bénéfices consacrée au paiement des taxes s’élevait à 60,4% en 2018, contre 53% en Italie, 49% en Allemagne, 47% en Espagne, et 30% au Royaume-Uni ». 

Moins de marge, c’est plus d’impôts, moins d’investissement et d’emploi, donc plus de déficit public pour cause de croissance trop faible, donc plus de crédit pour soutenir l’investissement et la croissance, mais un crédit plus risqué. Tout est lié. Personne ne parle de cet engrenage de la sous-rentabilité des entreprises françaises, au moment même où vient le COVID-19 !

Moins de marge, c’est plus de crédit plus risqué. Les crédits montent en France de 6,4% en 2018 contre 3,5% en zone euro, c’est toujours le cas depuis 2015 au moins ! La dette des ménages monte en France à 59,6% du PIB en 2018 et à 72,5% pour les entreprises. Si l’on revient en arrière, en 2004, la dette des ménages était alors de 59,6% du PIB, celle des entreprises de 50,3% du PIB et celle de l’Etat de 65,9%. En 15 ans, le poids de la dette publique par rapport au PIB a augmenté de 32,5 points de PIB, celui des ménages de 21,8, celui des entreprises de 22,2. Le Haut Conseil de Stabilité Financière s’inquiétait le 10 septembre 2019 : « l’endettement du secteur privé non financier poursuit la croissance dynamique qu’il a connue ces dernières années, et atteint 133,2% du PIB au 1er trimestre 2019 ... La hausse de l’endettement des SNF est toujours marquée (+6,4% sur un an en juillet 2019), tirée plus fortement par la progression des encours de crédit bancaire que par la dette de marché. La progression du crédit pour toutes les tailles d’entreprises se confirme, avec une croissance toujours robuste du crédit bancaire aux PME (+6,4% sur un an en juillet 2019). » Pareil pour les ménages. Et le Haut Conseil demandait aux banques de prévoir plus de fonds propres, à la fois pour ralentir la progression des crédits et pour amortir… un  éventuel ralentissement.

Moins de marge des entreprises, c’est plus de déficit budgétaire. Un déficit qui n’a jamais cessé depuis des décennies et que la France a essayé de modérer sans vraiment y parvenir, même en ayant déployé tous ses efforts pour en faire revoir le calcul au niveau de la zone euro ! Mais comme la Banque Centrale européenne achetait régulièrement de la dette publique française, les rendements ne montaient pas, d’autant moins que l’Allemagne réduisait ses émissions et que l’Italie était perçue comme trop risquée. Le déficit budgétaire français se finançait donc sans peine, non par une confiance éperdue dans notre gestion, mais pour des raisons de marché. Donc non durables.

C’est alors que frappe la pandémie. Nous allons peut être vers 15% de déficit budgétaire cette année, avec 8% l’an prochain, un ratio Dette publique / PIB de 130%. 15% par effet de la chute des rentrées fiscales (TVA et impôts) et du chômage partiel surtout, puis des débuts du plan de relance en fin d’année. 8% en 2021, par un poids accru des mesures de relance, avec l’hypothèse que l’économie repartirait. La croissance passerait ainsi de 1,3% en 2019 à - 7% en 2020 puis à +4% en 2021.

L’engrenage se défait : les entreprises voient monter leurs pertes, notamment les PME. Les délais de paiement s’allongent. Les grandes entreprises qui ont (encore) de bons ratings vont consolider leurs trésoreries s’endettent et profitent de taux plus bas, pour elles. 

L'agence de notation Standard and Poor's (S&P) s’inquiète vendredi 24 avril de la situation financière des banques françaises ! « Si nous nous attendons à ce que les banques en France restent résistantes face à ce choc économique de court terme, nous pensons qu'il aura un impact important sur la qualité des actifs, le chiffre d'affaires, la rentabilité, la liquidité et éventuellement, la capitalisation ». Elle ajoute, charitable, « nous pensons que très peu de ces tendances négatives devraient être visibles dans les résultats du premier trimestre des banques françaises mais nous envisageons qu'elles deviennent de plus en plus évidentes au cours de l'année 2020 et qu'elles persistent en 2021. » Le CAC 40, qui reste autour de 4 400 depuis quelques jours, en baisse de plus de 27% depuis janvier, a compris : BNP perd 3% dans la journée, Crédit Agricole 3,2%, Société Générale 4,9%. 

Helicopter deficit ? Il  tourne au-dessus de nos têtes. Mais on rêve plutôt d’helicopter money, où la Banque de France, en liaison avec la Banque Centrale européenne, ferait passer à chaque ménage 1 000 euros à la fin de ce mois, pour résister. On débat alors sur le fait que ces 1000 euros pourraient parvenir à des personnes qui n’en ont aucun besoin et qu’il vaudrait mieux des transferts ciblés, plutôt que des largages. Mais la réalité du déficit budgétaire est là, sans qu’on sache où il va s’arrêter. La BCE n’a pas fini d’acheter et nous peut-être, ici, devrions expliquer à quoi sert le profit !

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