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Pourquoi François Hollande devrait profiter de son voyage en Argentine pour apprendre ce qu’est un gouvernement réformateur
©Reuters

La leçon Macri

Pourquoi François Hollande devrait profiter de son voyage en Argentine pour apprendre ce qu’est un gouvernement réformateur

Mauricio Macri, confronté à une situation il est vrai plus dramatique à son arrivée (isolement complet, inflation à 35%,…), s’est fait élire sur une plateforme réformiste, et il y va, sans perdre de temps avec des tables rondes ou des rapports administratifs. Je le dis depuis des mois : mieux vaut Macri que Macron.

Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Il paraît que Notre Président prend le bon air de Buenos Aires cette semaine. J’espère que cela va lui donner quelques idées, ou en donner à ses lieutenants et/ou concurrents & successeurs. L’Argentine depuis deux mois est engagée dans un processus incroyablement positif de réformes salvatrices après 9 décennies de gestion calamiteuse. Les situations ne sont pas comparables et le renouveau argentin est encore bien fragile, j’en ai bien conscience, mais il y a déjà quelques enseignements utiles à tirer. Les voici :

1/ La thérapie de choc, seule façon de briser un ancien régime clientéliste, protectionniste & kleptocrate

Milton Friedman parlait des 100 premiers jours après l’élection. Victor Davis Hanson parle de phalange macédonienne. Clausewitz parlait du Schwerpunkt. Il y a certes tout un débat en économie pour savoir si on doit privilégier le gradualisme (Chine) ou la thérapie de choc (Pologne) ; mais quand une situation est vraiment bloquée, quand la cristallisation corporatiste est totale, il faut utiliser la légitimité démocratique pour faire les choses vite et massivement. Pour ne pas avoir compris cela, Sarkozy a échoué (mais pour sa défense il ne pouvait pas savoir qu’une grosse crise arriverait un an après son élection). Idem pour Hollande, dont la seule défense à ce sujet tient au fait qu’il n’a clairement pas été élu pour tout bouleverser (présidence « normale »).

Mauricio Macri, lui, confronté à une situation il est vrai plus dramatique à son arrivée (isolement complet, inflation à 35%,…), s’est fait élire sur une plateforme réformiste, et il y va, sans perdre de temps avec des tables rondes ou des rapports administratifs. Je le dis depuis des mois : mieux vaut Macri que Macron. Vous pouvez vous moquez de mon avis, mais c’est aussi l’avis des marchés : depuis que l’on anticipe un changement de régime (c’est-à-dire en gros depuis les élections provinciales de 2014), l’Argentine est le meilleur performeur mondial aussi bien sur les actions que sur les obligations. Pour un pays multi-traumatisé par le couple infernal Kirchner, très présent sur les matières premières et dont le 1er partenaire commercial est le Brésil en pleine chute verticale, ce n’est pas mal !! Et quand des véhicules d’investissement existeront pour les particuliers européens, il faudra se positionner sur ce marché avant qu’en 2020 (?) il ne devienne trop cher.

2/ Le « casting », facteur trop souvent négligé

On ne fait pas la réforme avec des Gamelin mais avec des Rommel. Il faut s’entourer d’une petite équipe soudée d’entrepreneurs de la pensée, et aussi si possible de gens honnêtes, ce qui n’est jamais arrivé en Argentine avant décembre 2015 et ce qui est très rare de nos jours à Paris. De Gaulle s’est beaucoup appuyé sur Jacques Rueff. Macri a mis à la banque centrale un des meilleurs économistes au monde, Federico Sturzenegger, non seulement un théoricien mais aussi un praticien. Le reste du staff est à l’avenant, des gens de grande valeur, et irréprochables.

François Hollande ou ses successeurs pourraient utilement s’inspirer de cette démarche RH innovante : placer aux postes élevés des pointures plutôt que des hommes liges, des gens ouverts sur le monde plutôt que des préfets, des économistes sur les questions économiques plutôt que des bureaucrates. Des gens pas trop compromis dans l’ancien régime, pas trop mauvais dans leurs analyses et leurs prévisions depuis la crise de 2008, et pas trop vieux. Ce serait bien entendu une petite révolution en France, un virage à 180 degrés. Il paraît que Bruno Lemaire par exemple veut changer les pratiques. Admettons. Mais ils l’ont tous dit tant de fois, avant de consulter à nouveau des Attali, des Minc ou des Badinter, et avant de nommer à la BCE des non-économistes en pleine phase de déflation.

3/ D’abord, il faut dé-va-lu-er

Je ne vais pas pour la 100e fois sur Atlantico vous ressortir du Friedman ou du Rueff, mais il faut tout de même en parler : quand on a de gros soucis, on n’organise pas des conférences pendant 15 ans sur les réformes structurelles indispensables, avec des profs d’université ou des énarques qui dissertent sur les « efforts nécessaires » de fluidification du marché du travail alors qu’ils n’ont jamais envoyé un CV de leur vie et n’auront jamais à faire aucun effort. On fait comme la France de 1959 ou la Suède de 1994 ou la Corée de 1998 : on dévalue, pour retrouver des marges, et on utilise ces marges pour réformer. On ne donne pas des leçons de morale, et on n’échafaude pas de vastes projets sans financements ni compensations. Macri a commencé par une dévaluation de 35% pour réaligner les taux de changes (il y en avait 3…), pour tuer le marché noir des dollars, pour briser les spéculations de futures dévaluations, pour financer son retour sur le marché (la note à payer aux fonds vautours pour liquider le passé, et dans un contexte où Kristina avait vidé les caisses avant de partir). Dans le même temps, il a monté les taux de 10 points de pourcentage. Les capitaux qui avaient fui à Miami depuis longtemps commencent à revenir, et la fuite devant la monnaie a cessé. La confiance revient, comme l’illustre les ventes automobiles en janvier, et plein d’autres indicateurs.

La France, elle, confrontée au problème inverse de la déflation, ne peut plus rien faire depuis que ses taux d’intérêt et ses taux de changes et sa supervision bancaire lui échappent. Elle n’a plus la maîtrise de son destin monétaire, c’est-à-dire de son destin tout court. Il ne lui reste plus qu’à influer, qu’à monter une coalition, pour infléchir progressivement les positions germaniques, finlandaises, etc. Elle pourrait au moins commencer par mettre fin aux sempiternels débats sur la « compétitivité », qui sont vides de sens tant que l’euro est cher (une monnaie est forte quand elle permet le respect de la cible d’inflation, elle est chère quand la cible est violée vers le bas plusieurs années de suite). Et oui l’euro est cher : moins face au dollar US (nous avons moyenné » toutes les années de crise à 1,40, une folie…) mais c’est compensé par la chute des monnaies émergentes depuis 18 mois, sans compter d’autres mouvements plus récents (Sterling…). Depuis l’été 2012 (« whateverittakes »), l’euro en nominal contre un panier large de monnaies, pondérées des échanges, n’a pas bougé. Nous subissons les stratégies des autres, passivement, et à l’intérieur de l’euroland tout est figé « pour l’éternité » du moins en nominal,… ce qui oblige à une course malsaine tantôt de passagers clandestins tantôt de cavalier seul néo-mercantiliste. Une politique « de la chaise vide » à la BCE pour forcer au débat ?

4/ Rien ne sert de se fâcher avec les marchés, qui constituent des indicateurs & des alliés

Macri n’a pas dit qu’il n’aimait pas les riches (au-dessus de 4000 euros / mois), n’a pas dit qu’il réduirait ou diviserait les banques, et que son ennemi était la finance internationale. Il est dans un pays qui a bien vu ce que donnaient les diatribes anti-américaines et anti-juives, et les stratégies financières nord-coréennes. Il fait tout pour rassurer, y compris se rendre à Davos et recevoir des poids lourds, d’abord les Rolling Stones, puis Hollande aujourd’hui en attendant Obama en mars. Il a fait progresser le dossier argentin à la cour de New-York, l’expert auprès du juge Griesa a reconnu l’attitude constructive du pays. Des chèques sont faits auprès des hedgefunds pour tourner la page du défaut souverain. Un prêt des banques internationales permet de gérer la transition, car les réserves de changes ont fondu à la fin de l’administration précédente. Tout cela va vite, dans le bon sens. Même les agences de notation reconnaissent les progrès. Dans deux ou trois ans, tous les JP Morgan de la planète seront présent à Buenos Aires : il n’est pas fréquent de voir un pays pas endetté du tout de 40 millions d’individus bien formés se mettre soudain dans une bonne direction.

Coté business, les blocages anti-importations et anti-exportations sont démantelés, à grande vitesse là aussi. La situation était kafkaïenne, avec des lois qui interdisaient d’importer si on n’exportait pas à due proportion, ce qui obligeait par exemple le concessionnaire Mercedes à détenir un des plus gros vignoble du pays. Tout cela, c’est terminé, ce qui au passage est une nouvelle catastrophe pour l’agriculture française : un concurrent sérieux va se remettre sur les marchés mondiaux et les inonder de ses produits…

La France justement devrait s’inspirer de cette logique pro-market. L’histoire de l’Argentine au XXe siècle devrait être enseignée dès le CM2 et faire l’objet d’une évaluation au Bac : nous aurions moins de gens bêtement protectionnistes dans le « débat » public. Nous pourrions aussi au passage cesser d’accuser les marchés financiers de tous les maux, et enterrer les idées de taxation des transactions financière, par exemple. On ne réformera pas la France contre les marchés mais avec eux. Ils n’ont rien contre nous (cf nos taux d’intérêt) et leurs réactions nous informent souvent de façon pertinente et « en temps réel » du bien fondé ou non de nos initiatives.Notre pays retrouverait une place dans la finance internationale en aidant Scott Sumner à créer un marché des anticipations de PIB nominal : voilà qui serait constructif, innovant, qui ferait la nique aux américains et qui ne coûterait pratiquement rien (rien à voir avec le marché du carbone par exemple). Par ce biais nous progresserions du même coup dans la redéfinition d’une cible crédible pour la BCE, ce qui n’est pas une mince affaire.

Nous pourrions en bref faire beaucoup mieux, et l’Argentine nous montre que rien n’est jamais perdu. Elle nous a montré par le passé que l’inflation et la déflation étaient des phénomènes monétaires, et que les « currencyboard » se terminaient très mal : nous n’avons pas écouté, nous avons fait des pas de plus vers le currencyboard avec la Bundesbank (l’euro). Elle nous a montré par le passé que les atouts naturels n’étaient rien sans une bonne gestion publique, que le libre-échange n’était un luxe que nous pouvions nous offrir, et que la cartellisation du marché du travail par les syndicats était une impasse pleine d’injustices : nous n’avons pas toujours écouté. Maintenant que nous n’allons plus très bien, et maintenant qu’ils se réforment vraiment, il faut écouter, lire Sturzenegger, demander au prochain locataire de l’Elysée de bien vouloir prendre au sérieux l’idée friedmanienne des 100 jours (Alain Juppé y est manifestement très opposé…) … et acheter des actifs argentins tant qu’ils sont encore peu onéreux !

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