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Afin de lutter contre le réchauffement climatique, les experts se penchent sur des méthodes alternatives connues sous le nom d'"ingénierie du climat" ou de "génie climatique".
Afin de lutter contre le réchauffement climatique, les experts se penchent sur des méthodes alternatives connues sous le nom d'"ingénierie du climat" ou de "génie climatique".
©Reuters

Transition écologique

Pourquoi certaines méthodes de lutte contre le dérèglement climatique risquent surtout d'aggraver la situation

Reforestation, pulvérisation d’aérosols dans l'atmosphère, installation de réflecteurs solaires entre Terre et Soleil : les méthodes alternatives connues sous le nom "d'ingénierie du climat" sont moins coûteuses que la réduction des émissions de CO2... et constituent autant de prétextes pour contourner le problème.

Christian Gollier

Christian Gollier

Christian Gollier est économiste à la Toulouse School of Economics et co-auteur des 4e et 5e rapports du GIEC.

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Atlantico : Afin de lutter contre le réchauffement climatique, les experts se penchent sur des méthodes alternatives connues sous le nom d'"ingénierie du climat" ou de "génie climatique". Néanmoins, de nombreux spécialistes estiment qu'elles sont inefficaces. Pourquoi ?

Christian Gollier : Il est aujourd’hui clair que l’augmentation de la concentration de CO2 dans l’atmosphère déstabilise l’environnement et va l’écarter durablement de l’état qu’on lui connait aujourd’hui. L’ingénierie du climat vise à contrer cette évolution en imposant au système des mécanismes stabilisateurs artificiels. Ce concours Lépine de la géo-ingénierie a produit un large éventail d’idées, de la reforestation à la pulvérisation d’aérosols dans la haute atmosphère, l’épandage de sulfate de fer dans certains océans, ou l’installation de réflecteurs solaires entre Terre et Soleil par exemple.

Les désaccords entre scientifiques sur ce sujet sont considérables. La plupart des spécialistes pensent que la solution ne peut venir que d’une réduction des émissions, pas de la géo-ingénierie. Ils voient ces solutions alternatives comme une menace, un argument pour ne rien faire. En cela, ils n’ont probablement pas tort. C’est d’autant plus vrai que les défenseurs de la géo-ingénierie insistent beaucoup sur le fait que leur solution serait très largement moins coûteuse.

Il y a aussi un fort courant moral et philosophique qui imposerait de ne corriger nos erreurs que par une marche arrière plutôt que par une stratégie de contournement artificielle, qui s’apparenterait à une fuite en avant. Ce caractère sacré de la nature est aussi invoqué pour interdire les OGM et certaines recherches sur le vivant. Science et religion ne font pas nécessairement bon ménage ici. Il y a aussi le principe pollueur-payeur, forçant les générations qui polluent à sacrifier une partie de leur bien-être, une sorte d’auto-punition pour leur irresponsabilité.

Pire que de ne pas fonctionner, ces méthodes visant à maintenir artificiellement le climat pourraient s'avérer dangereuses, d'après ces mêmes spécialistes. Quelles sont les plus néfastes et quels sont leurs impacts ?

 Le problème, c’est que les mécanismes stabilisateurs des systèmes naturels sont bien connus dans le voisinage de leur point d’équilibre actuel, mais on ne sait pas grand-chose de la dynamique complexe de ces systèmes loin de leur état actuel. Les manipulations du climat proposées par la géo-ingénierie auront nécessairement d’autres impacts que de réduire la température, et il est difficile de prévoir lesquels. De plus, leurs impacts sont encore très hypothétiques. Il est dangereux de foncer vers une falaise en expliquant qu’on dispose d’un nouveau mécanisme de freinage qu’on n’a encore jamais testé ! Le principe de précaution prend ici ses lettres de noblesse. Encore faut-il se mettre d’accord sur sa signification, mais ceci est une autre histoire.

En Chine, les infrastructures permettant d'assurer une transition économique et écologique ne sont pas suffisamment développées. Le pays devrait donc continuer à employer le charbon comme source d'énergie première jusqu'en 2020 (voir ici)…  Est-il encore possible aujourd'hui de renouer avec une vie plus "propre" sans pour autant perdre en confort ou en productivité ?

La Chine n’est pas la seule ! Nous sommes tous très en retard par rapport à ce que nous devrions faire pour éviter que nos petits-enfants aient à gérer un climat bien moins favorable que le nôtre. L’Europe ne se débrouille pas mal en terme d’émissions, mais c’est plus la conséquence de la récession que d’une politique ordonnée de transition énergétique.  Aucun pays, aucune région du monde, n’a mis en place une politique cohérente de réduction des émissions fondée sur l’internalisation par chacun d’entre nous des conséquences climatiques de nos actes. Les énergies fossiles restent encore  longtemps largement compétitives. Le charbon, les gaz de schiste et le pétrole ont encore de beaux jours devant eux !

Au lieu de cette politique efficiente, certains pays comme la France et beaucoup d’autres pays européens ont subventionné à fonds perdus des technologies non matures aux coûts exorbitants par rapport aux bénéfices climatiques anticipés. Je pense en particulier aux biocarburants et au photovoltaïque. Au contraire, il faudrait renforcer la recherche pour faire émerger les technologies du futur qui seront compétitives face aux énergies fossiles efficacement taxées. Avec une telle politique cohérente, certains experts comme Nicholas Stern pensent que l’impact de cet effort sur notre bien-être ne dépassera pas 2 ou 3 pourcents de PIB à long terme. Beaucoup plus si on continue à faire n’importe quoi, ou à ne rien faire du tout.

 

Existe-t-il un point de non-retour à partir duquel il ne nous sera plus possible de faire marche arrière et de "sauver la planète" ?

Dans ce domaine, on entend tout et son contraire. C’est sûr qu’il existe des mécanismes déstabilisateurs qui, une fois enclenchés, pourraient conduire à une catastrophe bien plus dramatique que le consensus climatique décrit par le GIEC. Un exemple de cercle vicieux est lié aux larges quantités de gaz à effet de serre actuellement emprisonnées dans le permafrost qui seraient libérées par le réchauffement. Dans l’autre sens, des mécanismes stabilisateurs pourraient rentrer en action, comme l’effet du réchauffement sur le renforcement de l’activité chlorophyllienne, ou sur celui de la couverture nuageuse. La vérité scientifique dans ce domaine est loin d’être établie. Avec beaucoup de mes collègues économistes, je pense que c’est cette incertitude radicale, celle d’une possible (mais peu probable) remise en cause de l’avenir de l’Homme sur la Terre, qui justifie une action vigoureuse et rapide en faveur du climat.

L'idée de maintenir une température stable de façon artificielle sur l'ensemble de la planète est-elle si stupide que cela ? Sur quelle logique s'appuyer pour avancer des solutions ?

Face à ce défi climatique, il faut accepter de tout mettre sur la table, et de laisser au porte-manteau nos postures idéologiques ou religieuses, même si ce sujet nous oblige à faire des choix éthiques. Pour déterminer ce qu’il faudrait faire, la science doit rester maîtresse du jeu pour éclairer le décideur politique, comme il en fut décidé par le Siècle des Lumières. Dans ce contexte aux multiples incertitudes scientifiques et aux espoirs de progrès scientifiques et technologiques, il faut tout faire pour comparer objectivement les bénéfices et les coûts, notamment ceux-là même qui proviennent de ces incertitudes.

 Mais en fin de compte, pour décider ce qui sera  fait, les contraintes politiques seront déterminantes. Aucun gouvernement dans le monde n’est incité à prendre les décisions désirables du point de vue du « citoyen universel », représentant des générations présentes et futures, du Nord et du Sud. La conséquence est bien visible depuis 20 ans, malgré l’alerte des scientifiques. L’échec est patent, et probablement durable. La géo-ingénierie est en fait probablement notre dernier espoir. 

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