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L'alimentation de la mère joue-t-elle sur celle à venir de son enfant ?
L'alimentation de la mère joue-t-elle sur celle à venir de son enfant ?
©Reuters

Miam !

Pourquoi affirmer que les mauvaises habitudes alimentaires commencent in utero relève plus de la culpabilisation des femmes enceintes que d'une vérité scientifique

Selon des chercheurs américains de Philadelphie, plus l'alimentation d'une mère pendant sa grossesse et l'allaitement de son bébé est variée et équilibrée, plus l'enfant aura de chances d'apprécier un très large panel de saveurs. Mais personne n'est à l'abri d'un biais de raisonnement...

Patrick Tounian

Patrick Tounian

Patrick Tounian est professeur de pédiatrie, chef du service de nutrition et gastroentérologie pédiatrique de l'hôpital Trousseau à Paris.

Il dirige le diplôme universitaire " Nutrition et Obésité de l'enfant et de l'adolescent " à Sorbonne Université et intervient comme expert reconnu en nutrition pédiatrique dans de nombreuses conférences.

Ancien secrétaire général de la Société française de pédiatrie et président de la Société francophone de gastroentérologie et nutrition pédiatriques, il est actuellement président de l’Association des pédiatres de langue française. Il est l’auteur de nombreux livres et publications scientifiques sur la nutrition et l'obésité de l'enfant et de l'adolescent.

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Atlantico : Une étude menée par des chercheurs du Monell Chemical Senses Center, une organisation à but non lucratif basée à Philadelphie, a montré que les enfants dont la mère avait une alimentation équilibrée et variée pendant la grossesse et la période d’allaitement appréciaient un plus grand nombre de  saveurs (voir ici). Nos bonnes ou mauvaises habitudes alimentaires trouvent-elles effectivement leur origine dans cette période de la vie ?

Patrick Tounian : Beaucoup de travaux menés récemment convergent pour dire que la diversité des goûts proposés très tôt dans la vie, voire in utero, conditionnaient les choix alimentaires futurs. Sans contester les résultats de tous ces travaux, on constate un biais récurrent. Tout d’abord parce que lorsqu’une grande diversité alimentaire est favorisée dans le cadre familiale, on peut imaginer qu’il y ait une plus grande capacité pour l’enfant à aimer les différents goûts. Deuxièmement, c’est la mère qui jugera si l’enfant aime ou n’aime pas tel produit : alors quand on constitue des groupes pour mener lesdites analyses, celui dont les membres favorisent la diversité alimentaire sait qu’il participe à ce travail pour que l’enfant puisse lui-même avoir quelques années plus tard une grande diversité alimentaire, et le jugement que la mère ou le père a sur l’appréciation éventuelle d’un aliment par l’enfant peut être ainsi biaisée.

Cela pour dire qu’un lien a été décrit entre la diversité alimentaire, surtout pendant les premiers mois de vie, mais aussi in utero, et les choix alimentaires chez l’enfant. C’est peut-être exact, mais il faut être prudent dans interprétation des données. Car c’est ce dernier point qui est le plus important. Dans l’étude en question, on voit des chercheurs qui dérapent et qui se dirigent vers de l’idéologie anti-industrielle primaire. Dès lors, ce n’est plus de la science, car déduire qu’en réduisant la consommation d’un produit pendant la grossesse ou les premiers mois de vie on va pouvoir déterminer le risque obésité ultérieur, cela est doublement erroné. D’abord parce qu’il est compliqué de définir ce qu’est un aliment sain et ce qui n’en est pas un – le lait est gras, et en même temps il apporte du calcium... – et ensuite parce qu’il n’y a aucun lien entre l’acquisition de bonnes ou de mauvaises habitudes alimentaires et le risque d’obésité ultérieur. On sait aujourd’hui que l’obésité est une maladie des centres de régulation du poids, et qu’elle ce n’est pas du tout un problème d’habitude alimentaire. Ils commettent donc une grosse erreur. On peut peut-être agir sur l’appréciation d’une grande diversité d’aliments, mais en déduire par là que l’on va prévenir l’obésité, cela relève d’une méconnaissance totale de la maladie en question.

"Les préférences gustatives développées pendant les premières années de la vie déterminent véritablement ce que les enfants mangeront plus tard", déclare l’une de chercheurs, Julie Menella. Sommes-nous à ce point déterminés sur le plan gustatif ?

Déterminés ou déterminables ? Telle est la question. Car selon elle, si l’on propose beaucoup d’aliments différents très tôt à un enfant, on va pouvoir l’éduquer pour qu’il puisse plus tard avoir un répertoire alimentaire plus élargi. Vous parlez de déterminisme, et je pense que vous avez raison. D’expérience, je vois des enfants ayant un répertoire alimentaire extrêmement restreint, et dont les parents essayent en vain de leur faire apprécier toutes les saveurs possibles et imaginables. Chaque individu dispose d’un panel gustatif (c'est-à-dire les goûts qu’il apprécie), qui est constitutionnel : certains enfants sont capables de tout avaler, tandis que d’autres n’aiment pas beaucoup d’aliments, au premier rang desquels on trouve les légumes, jugés trop amers. Ces enfants, on pourra potentiellement élargir un petit peu leur panel, mais avec beaucoup de difficultés. La part innée n’est pas gravée dans le marbre, mais elle est prégnante.

Mais il faut surtout se mettre à la place des parents qui viennent à mes consultations, et qui sont extrêmement angoissés parce que leur enfant a un répertoire alimentaire restreint. Alors, leur dire que parce que ce panel est limité, la vie de leur enfant sera gâchée, c’est encore plus angoissant. D’autant plus que c’est probablement faux, puisqu’il suffit de quelques conseils alimentaires pour que l’équilibre soit respecté. Et on ne pourra rien changer à la réalité des choses : il existe des enfants gros comme il existe des maigres,  et des « hyper goûteurs » (panel restreint) comme des « hypo goûteurs » (panel large).

Cela signifie-t-il que l’on peut difficilement faire changer d’avis un enfant sur le plan gustatif ?

C’est toujours modifiable, mais ne nous prenons pas à imaginer que si l’on avait proposé beaucoup plus de saveurs à enfant dont le panel gustatif est aujourd’hui très réduit, on aurait évité qu’il soit dans cet état-là. Nous n’arrivons pas à égalité dans la vie, et donc la capacité à apprécier un grand nombre de saveurs n’est pas conditionnée par l’attitude des parents. L’enfant n’est pas une page blanche que les parents sont chargés de remplir dès le début de l’existence, comme pourrait le laisser entendre cette étude.

Ce n’est pas parce que des parents consommeraient par exemple uniquement de la junk food qu’ils condamneraient leur enfant à n’aimer que le gras et le sucré ?

Sûrement pas. Des parents qui ont des habitudes alimentaires, ne serait-ce que culturelles – les familles indiennes mangent beaucoup d’épices, leurs enfants aimeront les épices, mais certains, non – déterminent tout de même ce qu’aimeront les enfants. Il y a une part innée, et une part modulable, qui est celle de l’éducation (la raison pour laquelle la plupart des enfants indiens aiment les épices). En tout cas, une mère qui, comme le prétend cette étude, se goinfrerait de nutella pendant la grossesse, ne rendra pas l’enfant addict au nutella.

L’interprétation qui est faite de cette étude n'entretient-elle pas un climat de culpabilisation permanente des parents ?

Tout à fait. Les chercheurs, qui sont des gens cohérents, ont obtenu des résultats, qui ne sont sûrement pas faux. L’interprétation, en revanche, est mauvaise : on culpabilise les parents, qui ne prennent plus de plaisir à nourrir leurs enfants, au point d’essayer de ne pas les rendre malades en les nourrissant : on marche sur la tête ! Un climat anxiogène est ainsi entretenu.

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