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Pour Nicolas Sarkozy "extrême droite et extrême gauche, c’est la même chose"… pour ses électeurs à lui, c’est moins sûr
©Reuters

Confusion des genres

Pour Nicolas Sarkozy "extrême droite et extrême gauche, c’est la même chose"… pour ses électeurs à lui, c’est moins sûr

A vouloir mettre l'extrême droite et l'extrême gauche, certes rapprochées par la lutte contre la finance et la volonté d'un Etat plus fort, dans le même panier, Nicolas Sarkozy en oublie que le FN est aujourd'hui son ennemi principal. Un adversaire plus ferme sur les thèmes sécuritaires chers à la droite qui pourrait bien lui aspirer son électorat acquis et potentiel.

Christophe Bourseiller

Christophe Bourseiller

Christophe Bourseiller est écrivain, historien et journaliste.

Maître de conférence à l'Institut d'études politique de Paris, doctorant en Histoire à l'Université Paris I, Christophe Bourseiller  est spécialiste des extrêmes, de droite et de gauche. Il est l'auteur notamment de Mai 1981 raconté par les tracts (Hors collection, 2011) et de L’Extrémisme, enquête sur une grande peur contemporaine (CNRS Editions, 2012).

 

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Yves Roucaute

Yves Roucaute

Yves Roucaute est philosophe, épistémologue et logicien. Professeur des universités, agrégé de philosophie et de sciences politiques, docteur d’État en science politique, docteur en philosophie (épistémologie), conférencier pour de grands groupes sur les nouvelles technologies et les relations internationales, il a été conseiller dans 4 cabinets ministériels, Président du conseil scientifique l’Institut National des Hautes Etudes et de Sécurité, Directeur national de France Télévision et journaliste. 

Il combat pour les droits de l’Homme. Emprisonné à Cuba pour son soutien aux opposants, engagé auprès du Commandant Massoud, seul intellectuel au monde invité avec Alain Madelin à Kaboul par l’Alliance du Nord pour fêter la victoire contre les Talibans, condamné par le Vietnam pour sa défense des bonzes.

Auteur de nombreux ouvrages dont « Le Bel Avenir de l’Humanité » (Calmann-Lévy),  « Éloge du monde de vie à la française » (Contemporary Bookstore), « La Puissance de la Liberté« (PUF),  « La Puissance d’Humanité » (de Guilbert), « La République contre la démocratie » (Plon), les Démagogues (Plon).

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Atlantico : A propos de la situation en Grèce, Nicolas Sarkozy a déclaré : "L'extrême droite et l'extrême gauche, c'est la même chose. Regardez ceux qui se sont réjouis de la victoire de M. Tsipras, c'est M. Mélenchon et Mme Le Pen." En défendant des positions parfois très proches, le leader du Front de gauche et la présidente du Front national ne brouillent-ils pas les pistes entre leurs deux partis ? Rien que sur la forme, y'a-t-il des similarités dans leurs postures, dans la façon dont ils se comportent ?

Christophe BourseillerEn dépit de provenances idéologiques opposées, le Front national et le Front de gauche ont un point commun : ils ont tout deux adopté un style populiste. Comme le souligne Pierre André Taguieff dans L'Illusion populiste, ce style se caractère par trois traits principaux :

  • Les populistes lancent un appel constant au peuple et se définissent comme la voix du peuple

  • Les populistes usent de slogans démagogiques, aptes à convaincre le plus grand nombre

  • Les populistes s'appuient sur des figures prétendument charismatiques

En France, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ont choisi de se placer sur ce terrain populiste. C'est-à-dire qu'ils usent du même style. On peut donc avoir l'impression d'un certain jeu de miroirs.

Yves Roucaute : Le Front national a fait l’alliance en lui-même des thèses de l’extrême gauche ainsi que des idées nationalistes et socialistes. Il n’a pas besoin d’accord avec le Front de gauche. C’est ce qui fait que demain le FN sera peut-être au deuxième tour de la présidentielle et que le Front de gauche ne parvient pas à percer. On se trompe donc quand on fait une analyse comme ça car on ne voit pas le danger du Front national. Lorsque le Parti communiste était puissant, jusqu’aux années 1980, il jouait sur la fibre patriotique voire nationaliste et sur la fibre sociale. Ce qui fait qu’il luttait par exemple contre l’immigration sauvage et dénonçait le fait que les immigrés sans papiers permettaient au patronat de faire pression sur les salaires et de casser les grèves. Aujourd’hui plus personne ne le fait, sauf le FN qui vient ainsi piocher dans la gauche. Jean-Luc Mélenchon est incapable de faire ce qu’a habilement fait Marine Le Pen, c’est à dire allier le national et le social.

Jean-Luc Mélenchon utilise un langage vulgaire car il croit que cela lui donne un air populaire, ce qui n’est pas le cas. Le FN ne fait jamais ça. D’ailleurs le Parti communiste à sa belle époque ne faisait jamais ça car il disait qu’il respectait le monde ouvrier dont il est le représentant. Le monde ouvrier veut que sa représentation soit honorable. Le Front national l’a réussi. Et quand on parle de ce parti comme un parti d’extrême droite, c’est une grave erreur d’analyse politique. Car on ne frappe pas sur eux mais à côté. C’est un parti populiste.

En quoi leurs visions de l’économie sont-elles semblables ? Ils font tous deux preuve d’une grande défiance à l'égard du système financier et bancaire ? Ils sont aussi d’accord pour une plus grande intervention de l’Etat, notamment sur l’augmentation du SMIC ? Augmenter le salaire minimum, encadrer des loyers, rétablir l'âge légal du départ à la retraite à 60 ans ou encore renforcer les effectifs de la fonction publique : toutes ces mesures étaient dans les programmes des deux candidats à la dernière élection présidentielle ?

Christophe Bourseiller : Les populistes défendent toujours la justice sociale, la baisse des impôts ou de la TVA, l'augmentation du SMIC et la garantie des retraites. C'est justement cet irréalisme démagogique qui les fonde. Dès lors, Melenchon et Le Pen jouent souvent des partitions proches.

Yves Roucaute : Le Front national reprend les thèmes de l’extrême gauche socialiste, comme la détestation du capital et la sortie de l’OTAN. En plus de cela, elle a tout le panel nationaliste que n’a pas, ou en partie seulement, le Front de gauche. L’autre force du FN c’est que malgré des divisions internes il a réussi à unifier de nombreux mouvements comme l’avait fait Mussolini quand il a créé le parti fasciste italien en fédérant des courants nationalistes et socialistes, des syndicalistes aux cadres. Marine Le Pen a une qualité politique : elle est cohérente. Parce qu’elle est nationaliste, elle va jusqu’au bout sur la question de l’immigration. Jean-Luc Mélenchon est lui incohérent car il a d’un côté un discours nationaliste et d’un autre, sur l’immigration, il est pour l’ouverture. Cela se ressent dans les milieux populaires qui se demandent qui les défend. Il se retourne ainsi vers le FN.

Parmi ces propositions, ils partagent aussi l’idée d’une taxation des hauts revenus. N’ont-ils pas pour but commun de défendre le peuple face aux élites dominantes ?

Christophe Bourseiller : Défendre le peuple, c'est assez vague. Jean-Luc Melenchon est avant tout un homme de la gauche de la gauche. Il souhaite revenir aux fondamentaux de la gauche, galvaudés selon lui par la direction du PS. Il est assez proche idéologiquement de certains "frondeurs". En tout état de cause, cet homme de gauche est favorable à l'immigration, au multiculturalisme, voire au "mariage pour tous". A l'inverse, Marine Le Pen et le Front national plongent leurs racines politiques dans l'extrême droite radicale. Ils prônent certes une intervention accrue de l'Etat, mais insistent sur la nécessité d'un repli national. Il s'agit avant tout pour eux de fermer les frontières, d'arrêter les flux migratoires. On pourrait ainsi désigner le Front national comme "national-populiste", ou populiste de droite, tandis que le Front de gauche s'intègre à un certain populisme de gauche. 

Yves Roucaute : Il y a aujourd’hui un réel problème en France : la séparation des élites avec le monde ordinaire. Le FN y répond en voulant renverser les élites. Nous sommes dans un système de privilégiés et la France déteste les privilèges. Il n’y a pas une démocratie au monde où la haute administration gouverne. En France, les gouvernants sont globalement de l’ENA et de la haute administration. C’est ce que l’on appelle le phénomène de ressemblance, identification, mystification. Les gens votent d’abord pour des représentants qui leur ressemblent. Quand le FN joue le rôle d’exclu, les Français qui se sentent exclus s’identifient. On essaye de mystifier le FN en pointant que sa volonté de vouloir sortir de l’euro ou de mettre ne place des mesures de protectionnisme est une catastrophe. Mais il faut comprendre que cela n’aura aucune incidence sur la décision de voter ou pas pour Marine Le Pen. Cette question est en cela fondamentale. Si Nicolas Sarkozy veut gagner les élections, il faut qu’il prenne à bras le corps la question du FN comme un parti qui joue la carte nationaliste et socialiste et non pas comme un parti d’extrême droite. La droite républicaine ne gagnera pas si elle ne sait pas qui est son ennemi.

On observe malgré tout des oppositions majeures sur les questions de l’immigration et du multiculturalisme ?

Yves Roucaute : Il faut imaginer l’ouvrier dans sa cité qui a en face de lui une question importante en face de lui : comment gérer le problème de l’assimilation. Les élites comme Mélenchon l’ont délaissé. Avec le FN, il se sent compris. Les classes populaires se sentent défendues par le FN et non par le Front de gauche. Comme le Front islamique du salut allait en Algérie faire du porte à porte dans les cités populaires pour défendre les ouvriers des saisies parce que les gens ne pouvaient pas payer, le FN va à leur rencontre.

Les projets sociétaux séparent également les deux mouvements, notamment sur le mariage pour tous, même si la position du Front national a toujours été un peu floue sur le sujet ?  Le FN est plus frileux sur ces questions ?

Christophe Bourseiller : Le Front national est une organisation très hétérogène qui voit cohabiter en son sein, aussi bien des transfuges du gaullisme ou de la gauche chevenementiste que des représentants des diverses droites radicales. Il doit ainsi répondre à des demandes opposées. Tandis que les catholiques privilégient la lutte contre le "mariage pour tous", les militants issus de l'extrême droite mettent en avant la lutte contre l'immigration. De leur côté, les ex-gauchistes militent pour une "justice sociale". Marine Le Pen doit constamment satisfaire des appétits contradictoires, tout en essayant par ailleurs d'acquérir une crédibilité gouvernementale. 

Yves Roucaute : C’est là toute l’intelligence du FN. Il a compris que le mariage pour tous n’était pas la préoccupation des Français et que c’était plus clivant qu’autre chose. Il a laissé passer la vague très habilement en restant plutôt modéré. Il sait que ce qui inquiète c’est le travail et la sécurité. L’affaire Florian Philippot l’a d’ailleurs plus servi qu’autre chose.

Cette confusion entre extrême droite et extrême gauche que fait Nicolas Sarkozy est-elle partagée par ses électeurs et son électorat potentiel ?

Yves Roucaute : Non et c’est pour cette raison que son électorat ne voterait pas à l’extrême gauche au second tour mais plutôt FN. Il y a peut-être une volonté polémique dans ces propos, qui est normale dans le débat politique, mais il faut bien comprendre que les électeurs dont on parle sont de ce monde ordinaire, les classes populaires, qui est attiré par le FN. L’électeur de l’UMP, qui a ce même sentiment de rejet des élites, reconnaît la cohérence du FN sur cette question que son parti ne semble pas avoir. Il reproche à la gauche d’en faire encore moins que son parti donc il aura forcément tendance à se diriger vers Marine Le Pen. D’ailleurs, un électeur de Jean-Luc Mélenchon qui est assez excité contre la bourgeoisie et l’Union européenne sera plus attiré par le FN que par l’UMP. A gauche comme à droite, il y a un phénomène de sympathie envers Marine Le Pen. Le barrage est prêt à exploser. La mise à l’écart ne fonctionne plus. La bonne démarche est d’attaquer les thèses du FN et de s’adresser aux classes moyennes qui n’ont plus confiance aux élites.

Les questions des électeurs de droite sont celles des valeurs, de l’assimilation et du travail et ils pensent que dans ces domaines-là Jean-Luc Mélenchon est incompétent. Ils pensent également que la sécurité demande à ce que l’on soit plus dur aux frontières, ce qui est contraire à l’ouverture que veut le Front de gauche. Ils ont le sentiment que tout n’a pas été fait en terme de sécurité par leur propre parti et ils pourraient en revanche se diriger vers le Front national.

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