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Plusieurs actes anti-musulmans ont été recensés en France depuis les attentats terroristes de la semaine dernière.
Plusieurs actes anti-musulmans ont été recensés en France depuis les attentats terroristes de la semaine dernière.
©Reuters

Sous ou surévalués ?

Pour être précis sur la nature et l’ampleur des actes anti-musulmans

Cinq coups de feu tirés sur la mosquée de Soissons ou encore une tête de porc et des viscères accrochés à la porte d'une salle de prière musulmane à Corte... Plusieurs actes anti-musulmans ont été recensés en France depuis les attentats terroristes de la semaine dernière.

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier est docteur en histoire, enseignant, formateur et consultant. Ancien membre du groupe de réflexion sur la laïcité auprès du Haut conseil à l’intégration. Dernier ouvrage : Laïcité, émancipation et travail social, L’Harmattan, sous la direction de Guylain Chevrier, juillet 2017, 270 pages.  

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Atlantico : Après les attentats à Charlie Hebdo et à l'Hyper Casher, la peur de représailles contre les musulmans de France se fait sentir. Les médias se font l'écho de nombreux actes "islamophobes" ou "antimusulmans" ces derniers jours. Mais comment définit-on ce type d'actes ? Quelles en sont les limites ?

Guylain Chevrier : On considère qu’un acte est antimusulman lorsqu’il est porté contre un lieu qui s’identifie avec l’islam, comme une mosquée, ou contre des personnes parce qu’elles manifestent leurs convictions religieuses de façon ostensible, à condition que cela soit encore accompagnée d’injure en qualifiant la nature. C’est-à-dire que ce type d’acte relève à la fois du racisme et d’un délit au titre de l’atteinte aux biens ou/et aux personnes.

Il y a aussi une échelle à considérer dans ces actes, de la croix gammée découverte sur un monument aux morts consacré aux combattants d’Afrique du Nord à Perrone, dans la somme, à une tête de porc et des viscères accrochés à la porte d'une salle de prière musulmane à Corte, en Haute-Corse, aux cinq coups de feu qui ont été tirés sur la mosquée de Soissons, à l’incendie criminel d’un lieu de culte musulman à Aix-les-Bains, en Savoie, on a évidemment affaire à des choses qui ne sont pas comparables, même si on retrouve une même intention non moins condamnable. L’acte isolé d’un individu ou celui d’un groupe est aussi à prendre en considération. Il s’agit d’ailleurs essentiellement, heureusement, de tags et d’inscriptions, de provocations allant de l’insulte à l’incitation à la haine raciale, ce qui n’est pas rien pour le moins évidemment, mais dans l’ordre de la gravité, moins inquiétantes que les mises en danger en nombre nettement plus limitées.

Il faut être précis pour éviter les amalgames et l’exagération qui peut avoir un effet inverse à celui recherché, créant plus de désordre que nécessaire. Cela peut faire monter la tension chez les musulmans eux-mêmes pouvant mal réagir, les entrainant dans un cercle de la violence qu’il faut absolument éviter. On peut en arriver à troubler ainsi ceux qui veulent soutenir les victimes de ces actes. On peut aussi créer encore plus de motivations et d’excuses chez ceux qui sont prêts à passer à l’acte.

La quantification des actes à l'encontre des musulmans pose problème. Une "agression" est en général comptabilisée car elle fait l'objet d'une plainte à la police. Le phénomène peut donc être sur- ou sous-évalué par rapport à sa réalité. A-t-on donc une vision complète de la réalité des agressions contre les musulmans ?

Ils sont régulièrement recensés par le Conseil français du culte musulman lui-même qui a son Observatoire contre "l’islamophobie". Sous-évalués ou surévalués, cela dépend aussi de la grille de lecture utilisée, selon qu’elle soit plus ou moins teintée de victimisation. 

Le terme islamophobie pose de ce point de vue problème. Il jette une confusion malheureuse sur les véritables risques que peuvent connaitre les musulmans. Si parfois on peut être facilement irrévérencieux en France envers les religions, on respecte les convictions de chacun tant qu’elles n’empiètent pas sur la vie des autres. Il est un fait que l’essentiel des revendications religieuses à caractère communautaire viennent de musulmans qui considèrent facilement, que le refus du halal à la cantine ou d’une salle de prière dans l’entreprise, seraient islamophobes. On voit là encore tout le problème. Le CFCM ne reconnait pas la loi d’interdiction du voile intégral et pas plus celle du 15 mars 2004 d’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école publique, les considérant islamophobes, mêmes s’il n’appelle pas à les transgresser.

Plus encore, on parle d'actes islamophobes comme synonymes d'actes antimusulmans, cela est pourtant bien différent. On tente à travers ce terme une confusion entre xénophobie et critique de l’islam, et ainsi, à ce qu'on assimile la critique d'une religion par quelqu'un à un délit. C'était tout le débat au moment de la parution dans Charlie Hebdo des caricatures de Mahomet et du procès mené contre ce journal que ce dernier a gagné, réaffirmant la liberté de blasphème et donc d’expression, de libre critique des religions. C’est aussi en raison de ce terme et des confusions qu’il entretient que pour une part, les islamistes ont tué, car ce qu’il encourage à penser, c’est qu’il est interdit de critiquer l’islam. Ce terme est donc révélateur d’un problème dans la façon de discerner, par les musulmans eux-mêmes, ce qui est de l’ordre d’une discrimination envers eux ou de la liberté de pensée, d’expression. Le problème vient aussi du fait que ce terme est passé l'air de rien comme une lettre à la poste dans le discours de nos politiques, de nos gouvernants, piégeant le sens que l’on doit donner à une discrimination.

La Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité relevait en 2011 dans l’ordre des discriminations, que concernant les religions, elles représentaient 2% de leur total. Le rapport du défenseur des droits qui a remplacé la HALDE, sur 6500 réclamations pour discriminations reçues, enregistre que la plus invoquée par les plaignants est le handicap, avec 25,9%, et le critère de l’origine, avec 22,5%, en seconde place. On voit ici que, si les réclamations ne sont pas négligeables, cela n’a rien d’un phénomène de masse, sans compter encore que ces réclamations soient toutes recevables devant un tribunal. Elles donnent tout du moins une idée du problème en indiquant que la France a, comme les enquêtes le montrent dans ce domaine, un bon "indice de tolérance".

L'agitation médiatique qui fait suite aux récents attentats, met un coup de projecteur sur ces actes antimusulmans. Mais on peut penser que ces agressions sont le fait des mêmes personnes violentes qui les perpétuent à d'autres moments, pendant lesquels on s'y intéresse moins. Ainsi, il serait difficile de parler de généralisation de la haine dans ce cas là …

En réalité, c’est dans un contexte bien particulier où l’on voit s’opérer cette recrudescence d’actes antimusulmans, qui tout de même heureusement sont en nombre limité, même si certains peuvent être spectaculaires. La violence des attentats terroristes a désinhibé le rejet violent d'un islam déjà présent chez certains, qui se sentent en droit ainsi de passer à l’acte, et qu’il faut stopper avec fermeté. Aucune violence de ce type ne saurait trouver à se justifier, bien au contraire, les combattre et les condamner c’est être fidèle à l’esprit de rassemblement de tous qui a dominé la journée de dimanche au slogan de "je suis CHARLIE" et à l’esprit du peuple français depuis ces tragiques événements devant l’Histoire.

Nous n’assistons pas à une généralisation de ce phénomène mais plutôt à des manifestations isolées qui concernent un tout petit nombre d’individus pour une cinquantaine d’actes, ce qui ne retire rien à leur gravité. Ce n’est clairement pas un phénomène de masse.

Il n’y a pas en France de manifestations de dizaines de milliers de personnes contre les musulmans telles qu’elles se passent en ce moment en Allemagne. Nous avons au contraire manifestés dimanche dernier au nom de la défense de la liberté de pensée et d’expression, par-delà nos différences. On peut regretter de ne pas y avoir vu plus massivement les musulmans, ce qui aurait aussi eu, on peut le penser, un certain effet dissuasif envers les auteurs de ces actes un peu plus gênés aux entournures. Car finalement, le respect de la liberté de chacun, de croire ou de ne pas croire, comme liberté commune, s’il relève du domaine de la loi, est aussi du ressort d’un rapport de force qui joue son rôle dans la régulation des comportements des uns et des autres.

Abdallah Zekri, le président de l'Observatoire contre l'Islamophobie, dénonçait ce matin le manque de protection des musulmans français par l'Etat. Le parallèle est souvent fait par rapport à la gestion de l'antisémitisme, la communauté juive étant assez bien protégée. Cependant peut-on réellement comparer les deux ? Pour le moment il n'y a pas eu d'attaques à la Merah dans une école musulmane, sans parler des menaces continuelles envers les israélites.

Il est un fait, et ce n’est pas à regretter, qu’aucun actes de violence comparables à ceux qui touchent les juifs  en France touchent des musulmans, comme ceux venus d’un Merah qui va dans une école pour tirer à bout portant dans la tête d’un enfant parce qu’il est juif ou d’un Coulibaly, dans une épicerie cachère qui tue pour la même raison plusieurs personnes.

Attention à la logique de l’excuse qui consisterait à chercher, dans ces actes antimusulmans d’une toute petite minorité, les justifications à ne pas s’interroger sur une situation qui ne peut pas ne pas interpeller les musulmans de France. Car, le terrorisme islamique ne vient pas de nulle part, mais d’un fondamentalisme qui prospère dans des quartiers communautarisés de certaines de nos banlieues, vis-à-vis de quoi on voit peu d’énergie déployée à en dénoncer les risques du côté des représentants officiels de cette religion. Pour eux, cela ne concerne pas l’islam ! C’est dans des manifestations pro-palestiniennes que l’on a entendu à plusieurs reprises depuis l’été dernier, des "morts aux juifs" repris en cœur par la foule ou des "Allah Akbar", Kalachnikov factices portées dans le cortège... Une foule faite essentiellement de femmes voilées et de façon générale, de jeunes de nos banlieues, qui ne se cachent pas d’être musulmans et ouvertement antisémites. Un Dieudonné qui n’a aucune retenue de ce côté a un large public très orienté. On voit s’exprimer, à travers des collégiens ou des lycéens qui empêchent de faire cours sur la shoah ou la tenue d’une minute de silence pour les victimes des dernières tueries, là aussi et dans des proportions très inquiétantes, un antisémitisme plus ou moins larvé lorsqu’il n’est pas revendiqué.  Evidemment, cela n’est le fait que d’une minorité au regard des 5 à 6 millions de musulmans vivant en France, mais ce n’est pas rien, et pas sans conséquences. Cela ne représente pas en tout cas une cinquantaine ou une centaine d’extrémistes comme pour les actes antimusulmans.

On peut donc faire difficilement le parallèle entre un antisémitisme déclaré de ce type et un rejet des musulmans par une minorité agissante qui commet des actes qui sont choquants et parfois pouvant mettre en danger les personnes, mais dans des proportions et selon une échelle de danger, qui n’est pas comparable.

Les violences subies par les victimes de l’antisémitisme sont plus violentes et criminelles que celles subies par les musulmans, c’est un fait. Pour autant, il est primordial de prendre les mesures nécessaires pour protéger tous les citoyens de notre pays et donc les musulmans et les lieux où ils entendent exercer leur culte lorsqu’il y a risque ou danger, c’est l’évidence.

Parmi les actes islamophobes recensés après les attentats, on a par exemple l'inscription "Dehors les Arabes" sur une mosquée. Ici on a l'impression que le racisme anti-immigrés (anti-arabe notamment), comme il existe malheureusement depuis des dizaines d'années, reprend le dessus. Il devient donc difficile de parler d'islamophobie…

Bien sûr, le rejet des musulmans pour certains revient au rejet de l'immigration, et peut croiser le chemin du rejet de l’autre jusqu’au racisme. Ce n’est pas une nouveauté, alors qu’une partie des électeurs du Front national vote sur une des thématiques simplistes historiques de ce mouvement telle que, "Trois millions de chômeurs, ce sont trois millions d’immigrés de trop ! La France et les Français d’abord !". L’utilisation du terme islamophobie joue là encore un très mauvais rôle, en jetant de la confusion sur la capacité d’analyse de ce phénomène, qui tient bien plus à une tradition du rejet de toute altérité qu’à celle d’une religion. On rejette d’abord celui qui vient pour prendre ce qui devrait, selon cette idéologie, ne revenir qu’aux Français.

Il est un fait notable que, les musulmans sont perçus comme mal intégrés dans la société française, et bien qu’ils soient nombreux à être Français, se trouvent encore par là pour beaucoup perçus comme des étrangers. L’évolution des Français sur le droit de vote des étrangers recoupe cette perception, puisqu’ils étaient 61% à y être favorable en 2011 et 60% contre aujourd’hui, selon une récente enquête d’opinion. Ce qui montre que le problème dépasse largement les contours de la situation actuelle qui ne fait qu’aiguiser les choses, mais plus sur le plan du débat autour de comment faire nation ensemble, les exactions dont sont l’objet les musulmans relevant d’un rejet pur et simple d’une autre nature.

Si la psychose s'étend, et que les actes antimusulmans se font de plus en plus nombreux en France, quelle serait, selon vous, la meilleure réponse que pourraient apporter les pouvoirs publics ?

A Rennes, les inscriptions "Er maez" – "dehors" en breton – et "Arabes", ont été taguées à la bombe dans la nuit de jeudi à vendredi sur la façade d'un centre culturel islamique en construction, a rapporté à l'AFP un responsable du centre. Cela montre bien le danger, dans un contexte où le débat porte sur la place que les religions peuvent occuper en France, avec un risque d’une division de la nation en communautés concurrentes qui inquiète, comme les faits relatés ci-dessus le reflètent, selon une déclinaison des identités religieuses, ethniques, régionales… qui n’a pas de limite.

Selon une enquête de l’institut Sociovision, 56% des musulmans "trouvent normal qu’on suive d’abord les règles de sa religion avant celles de la société", alors que seulement  27% des non-musulmans partagent cette idée. On voit là un problème de cohésion nationale se dessiner que les musulmans eux-mêmes ne peuvent laisser en suspend, alors que le principe de laïcité invite à tout le contraire, à savoir, porter au-dessus des différences l’égalité des droits et nos libertés communes, dont la liberté d’expression, de pensée, de conscience.

Aussi, le meilleur des remparts à ce risque de multiplication des actes antimusulmans, tient dans le rappel des principes républicains et de leur respect, avec pour garant l’autorité de l’Etat assurant ainsi notre vivre-ensemble, comme l’a rappelé avec force ce mardi le Premier ministre dans son discours devant l’Assemblée nationale. Pour autant, si l’on veut conjurer le risque d’une fracture entre les musulmans et la société française, faut-il encore que tous les musulmans et leurs représentants montrent une capacité à se questionner qui les amène à voir que c’est seulement en faisant passer nos valeurs communes avant celles de leur culte, que le vivre-ensemble peut prendre tout son sens. C’est aussi ainsi que l’on déjouera le repli et l’enfermement communautaire, pour mieux prévenir le risque de la dérive radicale. Il en va sans doute aussi alors, de renoncer à ce terme d’islamophobie qui constitue déjà à lui seul un obstacle à ce vivre-ensemble, comme rejet de toute critique de leur religion pour les musulmans, qui les amène à se voir comme victimes de nos principes communs au lieu de citoyens à part entière qu’ils sont, aux yeux de notre République.

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