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Depuis 2008 une vaste opération de "pacification des favelas de Rio de Janeiro" a été lancée au Brésil
Depuis 2008 une vaste opération de "pacification des favelas de Rio de Janeiro" a été lancée au Brésil
©Reuters

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Portrait de 5 villes qui sont parvenues à vaincre une violence endémique : l’exemple de Rio de Janeiro

Depuis 2008 une vaste opération de "pacification des favelas de Rio de Janeiro" a été lancée au Brésil. La méthode est d'une part militaire, et de l'autre, éducative et sociale. Mais les dérives violentes et les compromis avec les gangs ne sont jamais loin. Troisième épisode de notre série.

Stéphane   Monclaire

Stéphane Monclaire

Stéphane Monclaire est Maître de conférences à Paris-I Sorbonne et chercheur au Centre de recherche et de documentation sur l'Amérique latine.

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Atlantico : Depuis 2008, et vraisemblablement à l'approche des grands évènements qui vont s'y tenir, le Brésil a lancé une grande opération de "pacification des favelas de Rio de Janeiro". Ainsi, selon une étude publiée en 2012 par le Laboratoire d'analyse de la violence, les morts violentes auraient baissé de 70 % dans les quartiers ayant déjà fait l'objet de cette opération. En quoi consiste cette pacification dans les faits ? Par quels moyens policiers et techniques s'est-elle mise en place ? Quel type de criminalité a-t-elle combattu ?

Stéphane Monclaire : Avant de comprendre l'opération de pacification, il convient de faire un point sur la violence au Brésil d'une façon générale. Aujourd'hui encore, le Brésil détient un taux d'homicides de 20.4 pour 100.000 habitants. On dénombre 36.624 assassinats, ce qui fait 1.000 assassinats par jour. Certes les Brésiliens sont 200 millions. Mais le Brésil est classé 80e au rang mondial des pays violents pour les 100 pays pour lesquels il existe des statistiques fiables. Les première victimes sont les plus jeunes : le taux d'homicide des 15-29 ans est de 44.2 pour 100.000 habitants. L'Etat de Rio fait partie des 27 Etats fédérés au Brésil. Il est classé 8e sur 27 avec un taux d'homicide de 26.4. Ainsi, le taux d'homicides à Rio est supérieur à la moyenne nationale mais ce chiffre (en baisse depuis dix ans) reste relativement raisonnable par rapport à d'autres endroits du pays. La ville de Rio – capitale fédérée de Rio de Janeiro – est au 19e rang des capitales, sur 27. Certes, si on compare entre capitales, ce classement est relativement mauvais, mais dans d'autres capitales, telle Victoria, le taux d'homicide est triplé, atteignant 60.7. En conclusion, le problème de la violence n'est pas seulement un problème carioca. A cette violence (homicides et tentatives – lesquels ne sont pas pris en compte dans les chiffres ci-dessus) s'ajoute la violence conjugale. Le problème général est que cette violence est culturelle. Le seuil de sensibilité sociale à la violence n'est pas le même. La ville de Rio est historiquement une ville violente du fait qu'elle est un port, c’est-à-dire un endroit où s'opèrent les trafics. Cela nourrit des mafias locales, des bandes organisées, qui luttent pour garder le monopole d'un trafic. La drogue accroît également la violence. Le Brésil est une plaque tournante du trafic de drogue et de la consommation. Les centres urbains sont principalement touchés mais également les favelas. La drogue y est répartie en petite dose. Ensuite, les dealers apportent la drogue aux clients.

A lire également dans la série des 5 villes qui sont parvenues à vaincre une violence endémique :

>>>L'exemple de New York

>>>L'exemple de Los Angeles

Le problème qui touche Rio est donc un problème de sécurité ainsi qu'un problème de santé publique. Ce qui a motivé l'action des forces de l'ordre n'est pas uniquement l'envie de pacifier, de nettoyer la ville à l'approche des grands événements (il s'agit là de l'avis outre-Atlantique mais ce n'est pas la réalité). La drogue a des effets nocifs sur la santé publique et sur le lien social. Le trafic de drogue s'accompagnait d'un mouvement de protection des familles liées aux membres des trafics et, de ce fait, d'autres personnes n'étaient plus admises dans certains quartiers des favelas. Or les favelas sont des endroits de mixité sociale, où on trouvent des couches populaires et des couches moyennes basses. Il devenait impératif de ne plus laisser à la dérive un ensemble de populations, de ne plus laisser de territoire hors du contrôle de l'Etat. L'opération a aussi pour but de reconquérir ces territoires pour sécuriser les populations qui y vivent et maintenir ses habitants dans un réseau citoyen.

Les favelas sélectionnées pour faire l'objet de l'opération de pacification relèvent d'une stratégie militaire : certaines favelas étant plus accessibles que d'autres, elles ont été visées en premier. En commençant par celles-ci, les forces armées et les forces de police ont acquis un savoir-faire.

Les moyens mis en place étaient les brigades d'intervention rapide organisées et formées à ce genre d'opération. Cela fonctionne comme une démonstration de force. Une partie des trafiquants se réfugiaient dans les favelas voisines mais petit à petit, plusieurs favelas se sont tranquillisées. A Coppa Cabana – quartier de classes moyennes intermédiaires et hautes, une favela a été pacifiée. Depuis sa pacification il y a quatre ans, le prix du m² a triplé. Cela s'explique par le fait qu'avant la pacification il y avait  des échanges de tirs entre la police et les trafiquants,  une insécurité ambiante et des balles perdues. La hausse des prix montre que les opérations ont réussi sur plusieurs objectifs : sécurisation et avenir.

Les favelas se caractérisent notamment par un niveau de pauvreté extrêmement élevé. Des opérations de soutien social et éducatif ont-elles accompagné les opérations policières ? Lesquelles ?

Cette reconquête s'est effectivement accompagnée de mesures sociales. Après les mitraillettes et la démonstration de force, il y a eu un ensemble de structures municipales, de services sociaux de la mairie qui ont développé des politiques publiques : aide à la scolarité, développement de micro-crèches, structures de micro-crédit pour développer des activités… Comme en plus le pays connait un taux de croissance confortable, les populations des favelas sont confortées dans l'idée d'avoir un emploi et un avenir.

La rapidité et l'efficacité dans les chiffres est assez surprenante quand on connait le niveau de violence et sa dimension endémique dans ce type de quartier. A-t-elle été véritablement éradiquée ou a-t-elle été déplacée ?

La violence a, bien sûr, seulement été déplacée. Même si la pacification fonctionne bien pour un ensemble de favelas, le trafic et la consommation de drogue n'ont pas diminué. Au Nouvel An, nombre de touristes se sont fait agresser sur les plages par des gangs. Il y a encore beaucoup à faire à l'approche des grands événements tels la coupe du monde de football en 2014 et les jeux olympiques en 2016. De plus, la police ne parvient pas à arrêter tous les coupables. Le taux d'impunité élevé nourrit la violence. Certes, les violences meurtrières dans les favelas ont diminué, mais l'ordinaire de la violence (conjugale) est resté le même. 

L'arme de la police est de négocier directement avec les trafiquants. Au sommet de Rio, en 1992, la ville avait négocié indirectement avec des gangs. L'idée était d'instaurer une espèce de trêve pendant le sommet pour ne pas qu'il y ait trop de problèmes (les forces de l'ordre acceptent de fermer les yeux sur certaines affaires à condition de ne pas avoir de gangs dans les rues durant un temps déterminé). La police a fait de même cet été lors des JMJ. On peut penser que pour le mondial de football et pour les jeux olympiques, il y aura ce genre de négociations. Ce procédé habituel ne règle pas la violence sur le fond mais il solutionne sur le moment.

La même étude du Laboratoire d'analyse de la violence précise que le nombre de morts dues aux interventions policières est désormais proche de zéro. Que faut-il conclure d'une pareille information ? Quelle est la place de la police brésilienne dans le niveau de violence du pays ?

Ce n'est pas aussi simple. Lorsqu'on comptabilise les personnes décédées par violence, on les comptabilise en se référant à la force de l'ordre qui a tué le trafiquant. On peut donc maquiller un ensemble de chiffres. Les actions qui consistent à entrer dans les favelas pour les pacifier font moins de morts car l'asymétrie de force est telle que les trafiquants n'engagent pas le combat et préfèrent fuir.

Toutefois, la violence policière reste forte. On l'a vu lors des manifestations de rues du mois de juin : la police est mal préparée et est donc violente. Il ne faut pas croire que la police brésilienne est davantage professionnelle, sûre de ses actes et pondérée dans ses interventions. Il faut garder à l'esprit que la police est violente.

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