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"Toutes les civilisations ne se valent pas" : la phrase de Claude Guéant n'en finit pas faire polémique.
"Toutes les civilisations ne se valent pas" : la phrase de Claude Guéant n'en finit pas faire polémique.
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Service civil

Polémique Guéant : pourquoi il est civilisé de parler de civilisation

"Toutes les civilisations ne se valent pas" : la phrase de Claude Guéant n'en finit pas faire polémique. Même dans son camp politique, Alain Juppé ou Jean-Pierre Raffarin ont regretté l'emploi du mot "civilisation". Retour sur ce terme controversé et sur l'évolution de son emploi à travers les années.

Guillaume Lagane

Guillaume Lagane

Guillaume Lagane est spécialiste des questions de défense.

Il est également maître de conférences à Science-Po Paris. 

Il est l'auteur de Questions internationales en fiches (Ellipses, 2021 (quatrième édition)) et de Premiers pas en géopolitique (Ellipses, 2012). il est également l'auteur de Théories des relations internationales (Ellipses, février 2016). Il participe au blog Eurasia Prospective.

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Le mot civilisation a été inventé par Mirabeau à la Révolution. Il s’agissait de montrer que les idées révolutionnaires portaient en germe un progrès pour l’humanité, progrès technique mais aussi progrès moral. C’est dans ce sens là que Condorcet, à la fin du siècle des Lumières, voulait montrer tous les « progrès de l’esprit humain » permis par le XVIIIe siècle. Cette croyance dans le progrès et la civilisation était au départ une idée en rupture totale avec le choix des sociétés d’Europe qui ne juraient que par la fidélité au passé et à la tradition. Cette défense de la civilisation est au cœur du projet colonial. Rappelons-nous le mot de Jules Ferry (1885) : « Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ». Mot choquant, et qui choqua d’ailleurs à l’époque, mais dont il faut comprendre l’unité dans la pensée du père de l’école publique : les « races » à civiliser sont tout autant le Bantou que le Breton ou le Basque.

Le XXe siècle est une leçon de modestie pour la « civilisation » occidentale. Elle est affaiblie de l’intérieur. Comme l’a montré Léo Strauss, deux vagues intellectuelles nouvelles, le communisme d’une part et le fascisme de l’autre, se liguent pour abattre la « civilisation occidentale » bourgeoise et libérale. La Première guerre mondiale, le génocide juif, perpétré par un des peuples les plus avancés d’Europe, ou encore les crimes coloniaux : il y a un vrai « malaise dans la civilisation » (Freud en 1929). Elle est contestée de l’extérieur. Paul Valéry déplore : « nous autres, civilisations, savons désormais que nous sommes mortelles ». L’Occident, avec la décolonisation, descend de son piédestal. L’ONU passe de 50 Etats membres, surtout européens, en 1945, à près de 200 aujourd’hui (193), surtout situés au sud. Avec la lutte anticoloniale, la défense de l’écologie, des minorités, des Occitans aux immigrés récents, la société occidentale évolue vers un discours moins péremptoire sur le progrès et très critique sur son propre bilan.

Aujourd’hui le débat reste entier sur la notion de civilisation. Pour certains penseurs, elles sont différentes et même antagonistes. C’est la thèse du « choc des civilisations » de Samuel Huntington (1993), réactivée après le 11 septembre, qui voit « l’Occident » affronter « l’Islam ». Une gigantomachie peu convaincante quand on réfléchit aux mini-guerres civiles qui déchirent des pays musulmans (Irak hier, Syrie aujourd’hui). Pour d’autres, dans le sillage des néo-conservateurs américains, il existe plutôt un débat qui traversent toutes les cultures entre une idéologie moderne et libérale, née en Occident, et des idées plus conservatrices, voire rétrogrades. Rappelons que ce courant idéologique est parti, dans les années 1970, de la gauche intellectuelle, de marxistes qui découvraient l’étendue des crimes commis par les régimes « progessistes » et qui revenaient à une conception classique et « occidentale » du progrès.

Et ne pas prendre parti dans cette controverse semble difficile. Après tout, rappelait Strauss pour plaisanter sur le relativisme : s’il existe vraiment, « le cannibalisme n'est qu'une affaire de goût ». Au fond, la seule supériorité de l’Occident dans ce grand questionnement est justement sa force d’autocritique. Et le secret du déclin des grandes civilisations de l’Islam médiéval ou de la Chine des Ming, le verrouillage du débat interne. C’est parce que l’esprit critique (Athènes) a contesté l’autorité (Rome et le catholicisme) que les sociétés occidentales ont progressé avec la Réforme, la révolution scientifique puis l’apparition de la démocratie. Une méthode ouverte à toutes les civilisations…

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