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Elon Musk assiste à la cérémonie TIME Person of the Year, le 13 décembre 2021, à New York.
Elon Musk assiste à la cérémonie TIME Person of the Year, le 13 décembre 2021, à New York.
©THÉO WARGO / GETTY IMAGES AMÉRIQUE DU NORD / GETTY IMAGES VIA AFP

Inégalités

Pluie de milliards sur les super riches de la planète. Mais faut-il vraiment en tirer les mêmes conclusions qu’Oxfam ?

Selon un nouveau rapport d'Oxfam, au cours des deux dernières années, des millions de personnes dans le monde ont perdu la vie à cause de la montée des inégalités. Les milliardaires ont gagné plus d’argent lors de la pandémie que lors des dix dernières années, d'après Oxfam.

Pierre  Bentata

Pierre Bentata

Pierre Bentata, Fondateur de Rinzen, cabinet de conseil en économie, il enseigne également à l'ESC Troyes et intervient régulièrement dans la presse économique.

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Atlantico : Oxfam vient de publier un nouveau rapport « Les inégalités tuent ». Que pensez-vous de ce rapport ?

Pierre Bentata : Tant sur la façon dont l’étude est rédigée que sur la méthode ça ne va pas. D’une part, Oxfam s’autocite beaucoup. D'autre part, la majorité des données viennent du classement Forbes. Certes c’est un travail journalistique mais pas une revue scientifique. D’autant que lorsqu’on regarde comment Forbes estime la richesse des milliardaires, on se rend bien compte que c’est du doigt mouillé. Concernant leur hypothèse de fond, « les inégalités tuent », ils n’apportent pas de source autre que leur propre travail.

Selon l’ONG Oxfam, les milliardaires ont gagné plus d’argent lors de la pandémie que lors des dix dernières années. Et les dix hommes les plus riches du monde ont doublé leur fortune. Faut-il relativiser ces chiffres ?

SI on réfère à ce que dit Forbes, dans l’estimation de la richesse de ces milliardaires tout est mélangé. Leurs biens meubles et immeubles (jusqu’aux vignes, bateaux) mais aussi des actions, des parts dans des entreprises (potentiellement celles de votre famille aussi), etc. C’est donc le patrimoine global de grands noms. Ça ne donne pas vraiment d’idée de la richesse, car si toutes ces ressources sont immobilisées vous n’êtes que potentiellement très riche. Elon Musk n’a pas de cash par exemple, tout est placé. Il est obligé d’emprunter de l’argent auprès des banques. Il n’a évidemment pas de problème à l’avoir mais il n’a pas de liquidités. Les milliardaires n’ont pas une carte de crédit avec un montant infini à disposition. S’il fallait vraiment faire le calcul sérieusement, il faudrait se demander ce qui resterait aux milliardaires après la vente de leurs biens, et l’imposition. Et derrière cela le lien de causalité implicite est faux. On nous montre des gens très riches et on nous dit les inégalités tuent.

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Les solutions d’Oxfam ne sont donc pas les bonnes ?

On sait depuis longtemps, comme l’a montré Easterlin, que nous sommes mal à l’aise face à des gens plus riches que nous ou si on a à peu près le même revenu que les autres au sein d’un groupe. Cela implique que les gens sont plus heureux quand les membres de leur groupe sont plus pauvres. En ce sens les inégalités sont problématiques et créent du ressentiment. Mais d’un point de vue économique et sanitaire cela ne tue pas. Ce qui tue c’est la pauvreté et l’extrême pauvreté. Cela réduit l'accès à la santé, à l’éducation, à des emplois confortables, etc. Egalité et pauvreté ne sont pas identiques. La pauvreté et l’extrême pauvreté relatives dans un pays, c’est ça qui tue. Lorsque l’on gagne moins de 40% du salaire médian. Mais dire que pour sortir de cela il faut réduire les inégalités, on peut en douter. Dans tous les pays, il y a des gens pauvres, malgré des systèmes de redistribution totalement différents et des niveaux d’inégalités variables. Donc aucun système n’a trouvé un moyen de faire sortir tout le monde de la pauvreté. La bonne question, c’est se demander ce qu’on peut faire des ressources publiques pour lutter contre la pauvreté.

Que faudrait-il faire donc face aux inégalités ?

En tant qu’économiste, je peux vous dire comment réduire les inégalités : taxer très fortement les plus riches, plafonner les revenus, etc. Il y a plein de choses possibles mais cela va créer de très fortes distorsions sur le marché. Si un an vous décidez de prélever tout ce qu’il y a au-dessus de 12 millions, l’année suivante il n’y aura plus rien puisque les individus n’y auront aucun intérêt. Cela se traduira in fine par une baisse des recettes publiques. Certes, il y aura moins d’inégalités mais aussi moins de marge de manœuvre pour mener des politiques publiques. Une récente évaluation de la mise au barème des revenus du capital montrait que cela entrainait certes une baisse des revenus du capital mais aussi des revenus d’activité. Les inégalités ne sont pas un problème en soi.  Les politiques qui visaient à cibler les riches ou à réduire les inégalités n’ont pas marché. Ce qui marche c’est de permettre aux gens qui n’ont pas les moyens de vivre d’une rente d’être fiers de s’enrichir.

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Comment éviter pour autant le retour d’une société de rentiers où les plus riches n’auraient qu’à capitaliser sur leur propre richesse ?

On peut d’abord réorienter la fiscalité pour inciter les gens dotés d’un patrimoine à ce que ce dernier ne soit pas oisif. S’il est inutilisé, on pourrait le taxer davantage. Mais la vraie préoccupation doit être les gens les plus pauvres, dans les plus bas déciles. Il faut leur permettre d’intégrer des revenus plus élevés et notamment leur donner accès à une meilleure éducation car la corrélation est forte entre pauvreté, éducation et santé.

Comment répondre à ce sentiment que les plus riches s’enrichissent toujours plus et toujours plus vite, contrairement aux pauvres ?

D’abord, au-delà de la petite poignée de milliardaires, si l’on regarde les 10% les plus riches, les évolutions ne sont pas aussi massives. Pourquoi a-t- on ce sentiment aujourd’hui ? Car on regarde des personnes largement marginales par rapport au reste de la population, mais qui sont très connues. On ne pourrait pas faire une politique uniquement pour eux. En revanche, la capitalisation des entreprises auxquelles ces milliardaires appartiennent a explosé. La principale responsable c’est la planche à billets mise en place depuis le début de la pandémie pendant que l’économie était à l’arrêt. Elle a donc quasi exclusivement alimenté les marchés financiers. Cela fait que ces derniers sont déconnectés du monde réel.

On estime qu’entre 120 (Banque mondiale) et 160 millions de personnes (Oxfam) sont tombées dans l’extrême pauvreté. Que faire pour eux ?

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Ce chiffre amène à un retour au niveau de 2015, environ 1 milliard de personnes vivent sous le seuil de pauvreté dans le monde. Il faut toutefois nuancer. Entre les années 1960 et 2015, cette tendance s’effondrait. On avait divisé par deux le taux de pauvreté mondiale et on estimait qu’il n’y aurait plus de personnes sous le seuil de pauvreté en 2050. Donc il faut continuer ce qu’on faisait avant la crise, avoir des économies ouvertes : permettre la création d’entreprises, faire que l’Etat investisse dans l’éducation et la formation, etc. Aucun autre système n’a autant permis de pouvoir réduire la pauvreté. Il y a aussi une baisse des inégalités de revenus entre les pays pauvres et les pays riches par effet de rattrapage.

Cette réalité, n’est pas audible pour tout le monde. Qu’en est-il des perdants de la mondialisation en France et ailleurs ? Quelle réponse apporter à leur sentiment d’avoir été lésés ?

Cette baisse de la pauvreté globale et cet effet de rattrapage ont eu pour conséquence un creusement d'un écart de revenus entre d’un côté les membres de la classe moyenne haute et les hauts revenus et de l’autre ceux de la classe moyenne basse et les plus bas revenus. On voit une explosion de la classe moyenne dans les pays occidentaux depuis les années 1960.

Le prix Nobel Angus Deaton a observé dans les années 1980-1990 que les grands perdants des dernières décennies aux Etats-Unis ne sont pas les pauvres ou les plus discriminés mais les anciens WASP (blancs anglo-saxons protestants) de la classe moyenne qui ont fait la mondialisation. Il constate que leur revenu net a baissé là où il avait augmenté pour toutes les autres catégories. Il y voyait un effet de désindustrialisation mais aussi de politiques qui ne les ciblaient pas. A cela s’ajoute le double effet de la mondialisation : si vous vivez loin des métropoles et travaillez dans des domaines à faible technicité, vous avez perdu. On a vu le même phénomène arriver en Europe avec retard. Une partie de la population a l’impression qu’on lui ment quand on lui communique les chiffres que j’ai pu donner plus haut. Dans notre diagonale du vide, dans le Grand-Est, l’activité a disparu et n’a pas été remplacée. Ce sont les perdants de la mondialisation. On peut suivre les demandes qu’ils ont de conserver leurs emplois tels qu’établis auparavant (usines de pneus, etc.), mais cela implique de faire du protectionnisme ou de donner des subventions. On va donc payer pour des produits qu’on ne veut pas pour acheter le consensus social au prix de notre compétitivité. L’autre possibilité, c’est d’avoir des politiques ciblées sur ces gens. Ils ont été les oubliés des politiques publiques de ces dernières décennies. Il faut les aider à se réformer, donner de l’autonomie aux échelons locaux pour savoir quels sont leurs besoins locaux, réorienter davantage la fiscalité vers ces individus-là.

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Que répondre à la colère que peut susciter le fait de voir des gens réussir alors qu'ils échouent ?

On peut soit punir ceux qui réussissent, c’est ce que propose Oxfam, ou regarder d’où vient vraiment la colère. Selon moi, c’est le manque d’expression et de relais qui nourrit cela. Les Gilets jaunes étaient la demande de reconnaissance typique des perdants de la mondialisation. Il existe deux réalités économiques différentes et simultanées dans nos pays, et ça personne n’en parle. Certains parlent de la mondialisation comme d’une catastrophe, d’autres comme d’une chance. En réalité, les deux sont vrais. Donc il faut mettre en place des politiques pour que chaque camp comprenne l’autre. Et personne ou presque ne porte la réalité des perdants de la mondialisation. Le problème ce ne sont pas tant les inégalités mais le manque de reconnaissance. Ils sont même tellement peu représentés que le diagnostic de leurs besoins et la manière de les aider est difficile à dresser.

Ce choix de renoncer à la lutte contre les inégalités est-il audible politiquement ?

Sur la question des inégalités, il faut réussir à aller au-delà du ressenti que ce qui est gagné par l’un est perdu par l’autre, c’est faux. Nos pays ont une culture économique faible et nos dirigeants n’ont pas le courage de faire ces explications. Plus vous stigmatisez les riches et la richesse, moins vous créez de l’incitation à s’enrichir, y compris chez les plus pauvres. C’est un message difficile à entendre mais on sait que c’est ça qui fonctionne. Il y a un choix politique à faire : réduire les inégalités ou réduire la pauvreté. On ne peut pas faire les deux, et on a tout à gagner à ce qu’il y ait moins de gens pauvres.

Pour retrouver le rapport d'Oxfam, "Les inégalités tuent", cliquez ICI

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