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Plaidoyer pour une République plus française. Jean-François Chemain.
©Ludovic MARIN / AFP

Bonnes feuilles

Plaidoyer pour une République plus française

Jean-François Chemain publie « Non, la France ce n'est pas seulement la République !: Le coup de gueule d'un enseignant » aux éditions Artège. La France ne se résume pas seulement à la seule République, « ses valeurs » et les illusions perdues de son contrat social. Il faut donner à aimer aux enfants de France, la richesse et la précision de sa langue, la profondeur de son histoire. Extrait 2/2.

Jean-François Chemain

Jean-François Chemain

Diplômé de l'IEP de Paris, agrégé d'Histoire, docteur en Droit et docteur en Histoire, JFC, après avoir été consultant dans des cabinets anglo-saxons, puis cadre dirigeant dans un grand groupe industriel, a choisi il y a près de 10 ans de devenir enseignant dans un collège de Zone d'Education Prioritaire. Il est l'auteur de plusieurs livres, tous publiés chez Via Romana : La Vocation chrétienne de la France (2010), Kiffe la France (2011), Une autre Histoire de la Laïcité (2013) et L'Argent des Autres (2015).

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Le 29 janvier 1960, il y a juste soixante ans, suite à la « Semaine des barricades » à Alger, le général de Gaulle, en direct de l’Élysée et en uniforme, s’adresse à la nation : « Enfin, je m’adresse à la France. Eh bien! mon cher et vieux pays, nous voici donc ensemble, encore une fois, face à une lourde épreuve. » Elle ne faisait que commencer, mon Général !

Les propos de Didier Lemaire, professeur de philosophie à Trappes, à qui des parents d’élèves ont promis d’être « le prochain Samuel Paty », viennent en effet rappeler que cette épreuve est loin d’être terminée.

 

Il n’y a pas un seul coiffeur mixte à Trappes. Les femmes maghrébines ne peuvent pas entrer dans un café. […] Mes élèves, constate-t-il, de façon générale ne se sentent plus français du tout! Ils ont d’autres mœurs, une idéologie qui les sépare de la liberté, de l’égalité.

 

Et pourquoi diable se sentiraient-ils français puisque, pour Emmanuel Macron, la mission d’un enseignant est de faire des « républicains »? L’enseignant en conclut que « la République a failli à Trappes ». Et la France?

De ma propre expérience en ZEP, j’avais tiré qu’il n’est pas impossible – même si c’est difficile – de donner la France à aimer, y compris à des jeunes issus de la diversité. L’expérience de « La France quelle Histoire », présentée au début de ce livre, en témoigne. Les conditions sont au nombre de trois : aimer ses élèves et d’abord se laisser aimer par eux, aimer soi-même la France, enfin avoir envie, à travers cette relation réciproque, de transmettre l’amour de la France. Cela fait beaucoup d’amour, à l’heure où les accusations de pédophilie font rage, mais j’espère qu’on ne caricaturera pas mes propos.

Or, aime-t-on vraiment ces jeunes? Je ne parle pas de l’amour conceptuel, comme la foi en l’Homme, l’amour de l’humanité, ou la défense des migrants, mais de l’amour concret des personnes qu’on a en face de soi. Aimer ses élèves. On ne reviendra pas sur le danger d’ouvrir grandes les frontières à ceux dont la culture, les convictions, l’anthropologie, sont aux antipodes des nôtres. Mais ceux qui sont là, pourquoi les agresser? À quoi cela sert-il? Veut-on vraiment ouvrir leur intelligence, leur donner envie de l’ouvrir, en agitant sous leur nez des dessins obscènes? L’intelligence française, qui a tant brillé au cours des siècles, se limite-t-elle aux caricatures de Charlie Hebdo ? La courtoisie, une vertu très française, n’invite-t-elle pas à respecter ses hôtes? La rhétorique, art de convaincre, n’enseigne-t-elle pas qu’il faut, pour cela, partir d’un point sur lequel l’autre partie sera d’accord (la quittance)? Mon passage de neuf ans en ZEP a été marqué par l’expérience d’un trop-plein d’affection reçu de nombreux de ces élèves, qui sont des grands sentimentaux, des « cœurs d’artichaut » en mal d’amour à donner. Leur donne-t-on la France à aimer?

Aimer la France. Ce n’est pas le sentiment le mieux partagé dans l’Éducation nationale, parce qu’il renverrait à un « discours nostalgique et patriotique » largement condamné dans l’institution. Alors que les Français raffolent des émissions de Stéphane Bern, Franck Ferrand ou Lorànt Deutsch, leurs interventions font régulièrement « polémique », notamment dans les écoles. Le dernier a ainsi été, en 2016, dans un établissement de Trappes, ville aujourd’hui emblématique, interdit de parole par des enseignants. Un dirigeant de LFI, lui-même professeur d’histoire, prenait ainsi la défense de ces derniers : « M. Deutsch doit comprendre que nombre de ses propos peuvent légitimement choquer des pédagogues », comme si la pédagogie passait par la contemption de la France. Le deuxième vient de voir, pour sa participation à une chaîne de télévision jugée hérétique, annulés tous ses engagements avec la mairie de Marseille.

Avoir, enfin, envie de faire aimer la France. Les moyens n’en manquent pas. J’ai raconté plus haut comment une journaliste de Charlie, infiltrée incognito dans une de mes conférences, avait jugé celle-ci particulièrement ridicule. Eh bien je persiste et signe : j’ai fait aimer à mes élèves des Minguettes la Marseillaise, Jeanne d’Arc, le dernier carré de la Garde, l’histoire des sacrements dans la religion catholique, la mort héroïque de mon aïeul, en 1914, au milieu de ses soldats marocains. Je leur ai fait comprendre que l’Europe n’avait pas eu le monopole de l’esclavage, ni des conquêtes, ce dont ils m’ont applaudi, en regrettant qu’on ne leur ait pas dit cela plus tôt. Il ne faut pas se plaindre d’être battu quand on passe son temps à tendre les verges pour cela. Enseigner les gloires et les grandeurs de la France, les raisons d’être fier de ce pays, sans en cacher, certes, les erreurs et les faiblesses, mais ce ne sont pas ceux qui font l’impasse sur la Terreur qui peuvent donner des leçons… Car après tout, pourquoi viendrait-on si massivement, souvent au péril de sa vie, dans un pays qui serait un tel enfer?

La France, certes, n’a jamais prétendu être autre chose qu’un pays où il fait bon vivre, parce qu’on y péchait beaucoup sous le regard bienveillant d’un Dieu qui pardonne. Que n’a-t-on reproché – les jansénistes surtout – à ses curés à la morale accommodante? La République en revanche a, par construction, bien des choses à se faire pardonner : étant un idéal jamais atteint de perfection morale, elle ne peut engendrer que des insatisfactions. Allons plus loin, et revenons au discours de Robespierre lors de la Fête de l’Être Suprême : Dieu aurait voulu la République depuis l’origine des temps, et choisi la France pour porter au monde la liberté et la justice. Poussons le raisonnement : ne faudrait-il pas, tel le Christ venu lui aussi sauver le monde, qu’elle se laisse insulter, flageller, crucifier? La « théologie républicaine », qui n’a d’autre dieu que l’humanité, implique que la France souffre et meure pour elle. Mais à nous, les Français, qui demande notre avis?

Avec le drame de Samuel Paty, notre pays paraît parvenu à un carrefour. Soit on continue à célébrer la République, et ses valeurs, mais il faudrait alors se donner les moyens de les imposer à ceux qui les rejettent : veut-on revenir à la Terreur? Soit on choisit de sauver la France, s’il en est encore temps, et la première chose à faire est de la donner à aimer.

Moins d’utopie, d’absolutisme, de dogmatisme, de puritanisme, de moralisme, d’inquisition, de sermons, de pontifiements, de célébrations, de péroraisons… Et plus de modestie, de réalisme, de démocratie, de liberté, de courage, de joie de vivre, de simple amour des Français et de la France!

A lire aussi : Plaidoyer pour une République plus démocratique 

Extrait du livre de Jean-François Chemain, « Non, la France ce n'est pas seulement la République !: Le coup de gueule d'un enseignant », publié aux éditions Artège.

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