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La crise a provoqué une baisse de l'aide aux pays en développement.
La crise a provoqué une baisse de l'aide aux pays en développement.
©Reuters

Pénuries

Philippe Douste-Blazy : "Alors que les pauvres des pays riches n'ont plus les moyens de payer l'aide au développement, nous devons inventer d'autres sources de financement"

Le 23 mai 2013, Bill Clinton était à Paris à l'invitation de Philippe Douste-Blazy pour saluer les résultats de la taxe "Unitaid" sur les billets d'avion créée en 2005 par la France pour aider le développement des pays les plus pauvres. Aujourd'hui, l'ancien ministre de Jacques Chirac et actuel président du conseil d'administration d'Unitaid évoque d'autres pistes de financement.

Philippe Douste-Blazy

Philippe Douste-Blazy

Philippe Douste-Blazy est homme politique français. Il a été plusieurs ministres, et élu député de Lourdes puis de Toulouse. Il est actuellement conseiller spécial chargé des financements innovants auprès du Secrétaire Général des Nations Unies.

 

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Atlantico : Le 23 mai 2013, Bill Clinton était à Paris à votre invitation pour saluer les résultats de la taxe "Unitaid" sur les billets d'avion créée en 2005 par la France pour aider le développement des pays les plus pauvres. Alors que la crise a provoqué une baisse de l'aide aux pays en développement, faut-il créer de nouvelles sources de financement qui s'inspireraient de cette taxe ? Lesquels ?

Philippe Douste-Blazy : Nous vivons aujourd'hui une période tragique dans les pays les plus pauvres sans que personne n'en parle. La crise économique dans laquelle sont englués les pays riches aboutit à ce que l'aide aux pays en développement diminue pour la première fois depuis 50 ans. Nous payons la crise en nombre de chômeurs supplémentaires. Les pays pauvres paient la crise en nombre de morts supplémentaires. On ne peut pas demander à des députés grecs, italiens, portugais ou même français d'augmenter le nombre de millions alloués aux pays pauvres. Ils le refuserons.

Avec la taxe de 1 euro sur les billets d'avion créée par les présidents Chirac et Lula et mise en place dans 15 pays à travers le monde, nous avons récolté plus de 2,5 milliards de dollars en 5 ans. Aujourd'hui, le budget Unitaid est de 360 millions de dollars par an ce qui nous permet de lutter contre le sida, la tuberculose et le paludisme dans les pays pauvres. Pour donner à manger à 850 millions de personnes dans le monde qui ne mangent pas à leur faim, pour leur donner l'accès à l'éducation et à l'eau potable, nous avons effectivement besoin de nouveaux financements.

L'idée est de prendre des contributions de solidarité microscopiques et donc indolores sur les activités économiques qui ont le plus bénéficié de la mondialisation : la téléphonie mobile, internet, les conteneurs maritimes. De très grandes entreprise comme Apple, Twitter ou Facebook ne paient que 2,2% d'impôts par an alors que les constructeurs automobiles par exemple paient entre 25 et 30%. Où va se monde qui se retrouve avec d'énormes acteurs économiques qui bénéficient largement de la mondialisation sans faire preuve de la moindre solidarité à l'égard des pauvres ? L'idée est de les faire contribuer de manière microscopique, notamment à travers la taxe sur les transactions financières. La France, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, a décidé en mars 2012 d'appliquer une taxe de 0,2% par action et obligation et de 0,01% par produits dérivés.

La taxe sur les transactions financières, que vous appelez de vos vœux, a des difficultés à faire des émules. Le risque n'est-il de pénaliser inutilement notre économie ?

Aujourd'hui, 11 pays européens ont déjà décidé de la mettre en place. Le secteur bancaire a lancé une offensive concertée et très large contre cette idée. Les banquiers qui participent à cette campagne arguent qu'une telle taxe sur les transactions financières pourrait détourner les marchés de l'Europe, tuer la croissance et voler les retraités... C'est totalement faux. Leurs arguments sont inconsistants. D'un côté, ils affirment que tout le monde va éviter la taxe et de l'autre ils disent que c'est une perte économique considérable. Il s'agit d'un double argument totalement paradoxal. Par ailleurs, une taxe sur les transactions financières existe déjà au Royaume-Uni, non pas à 0,2% comme en France mais à 0,5%. La personne qui a mis en place cette taxe s'appelait Margaret Thatcher. Elle l'avait fait, non pas pour les pays pauvres, mais pour le budget de l’État. Que je sache, la City reste la City ! En outre 40 % de cette taxe vient des résidents non britanniques...

Le bénéfice de cette taxe ne devrait-il pas justement revenir aux budgets des États pour combler leurs déficits respectifs plutôt qu'aux pays pauvres ? Si non, comment s'assurer que le bénéfice de cette taxe va bien aux populations défavorisées ?

Tout le problème est effectivement de savoir si le bénéfice de cette taxe doit aller aux budgets des États ou aux pauvres. La première option serait une catastrophe. Malheureusement, les ministres des Finances, les uns après les autres, détournent ces sommes pour leur propre budget. Cela ne sert strictement à rien si ce n'est à retarder les réformes structurelles qu'ils doivent faire.

Au moins, un pourcentage de ce produit doit aller aux pauvres. En France, après avoir demandé 100% puis 50% de la taxe sur les transactions financières, nous nous sommes mis d'accord sur 10%. Ces 10% doivent aller aux pays pauvres. Plutôt que de les donner dans à quelques ONG sahéliennes et faire une opération franco-française, nous voulons créer une organisation internationale en demandant à tous les pays du monde qui vont créer cette taxe de verser eux aussi 10%.

Si tous les pays du monde reversent 10% de leur taxe sur les transactions financières, nous pouvons réellement changer la donne. On peut éliminer les grandes épidémies et permettre à tous les enfants du monde de manger à leur faim et d'aller à l'école. Je demande au président Hollande de faire un geste historique et de convaincre les autres chefs d’État de la nécessité de cette initiative.

A l'heure où l'Europe et les Etats-Unis sont en crise, les populations des pays riches sont-elles prêtes à accepter de nouvelles taxes à destination des pays pauvres ?

Il ne s'agit pas uniquement d'aider les pauvres dans les pays pauvres, mais d'aider tous les pauvres. Lorsqu'on voit le nombre de gens qui sont pauvre en France, il serait normal qu'il y ait une aide pour les pauvres en France. La taxe sur les transactions financières est la seule taxe populaire que je connaisse. Ce n'est pas les Français qui vont la payer, ce sont les secteurs bancaires. La mondialisation de l'économie doit désormais s'accompagner d'une mondialisation de la solidarité.

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