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©PIROSCHKA VAN DE WOUW / POOL / AFP

Europe

Pays-Bas : les leçons d’une élection sous Covid

Analyse avec Christophe de Voogd des dernières élections législatives qui ont eu lieu du 15 au 17 mars aux Pays-Bas.

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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Atlantico : Mark Rutte a facilement remporté les élections législatives néerlandaises. Il pourra ainsi former son quatrième gouvernement. Mérite-t-il son surnom de Premier ministre "Téflon" pour sa capacité à sortir indemne des crises politiques ?

Christophe de Voogd : Merci tout d’abord à Atlantico d’aborder ce sujet des élections néerlandaises, qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’ont pas fait la une des médias français ! Alors qu’en 2017 on en parlait partout. L’effet covid/reconfinement est passé par là ainsi que notre agenda politique national : nous avions des élections générales en 2017, juste après les Néerlandais ; pas cette année. Donc pas d’intérêt de notre part. A tort selon moi, car ces élections, même si elles ne sont pas historiques, sont riches d’enseignements. Pour les Pays-Bas d’abord, mais aussi pour nous.

Avec ce succès, Mark Rutte va battre en effet, sauf accident, le record de longévité des premiers ministre néerlandais depuis 1945. Il le doit à sa souplesse politique, démontrée par ses coalitions successives ou simultanées avec les chrétiens-démocrates, le centre-gauche et les travaillistes ; y compris, au début, avec le soutien des populistes. Il le doit aussi à son profil de gestionnaire réformateur, qui a poursuivi la réforme de l’Etat-providence, entamée aux Pays-Bas depuis près de 40 ans, dans un pays où la rigueur budgétaire est considérée comme une vertu. Son style personnel, très simple, (il circule à vélo, vit dans un petit appartement et donne des cours bénévoles) convient bien au vieux fond protestant du pays et s’associe parfaitement, dans un paradoxe néerlandais typique, avec sa carrière initiale de « golden boy » de l’industrie. Il le doit aussi à son art d’échapper aux polémiques grâce à un excellent contact personnel et un grand talent rhétorique (plutôt rare aux Pays-Bas), comme dans le scandale récent du supplément familial qui a donné lieu à une véritable persécution de milliers de familles par les services fiscaux. En effet, comme sur une poêle « Teflon », rien « n’attache » sur ce profil lisse et élégant de gendre idéal - même si la vie privée de ce célibataire endurci reste l’un des mystères les mieux gardés du Royaume ! 

Au total, une figure assez proche d’Angela Merkel – pragmatique, souple et rassurante- avec la séduction sur ses interlocuteurs d’un Emmanuel Macron.

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Quels sont les enseignements à retenir de l’une des seules élections tenues en temps de pandémie ?

De fait, le contexte de la pandémie est sans doute l’une des grandes raisons du succès de Rutte. Non que les résultats néerlandais soient bons (ils sont dans la moyenne européenne) mais l’excellent santé économique et financière du pays à l’entrée dans la crise de la Covid permet de relever bien des défis, à court et moyen terme. Et le premier ministre en est crédité. Comme il est crédité de sa posture européenne, et notamment des résultats du sommet de juillet 2020, où il a pris la tête des « frugaux » et obtenu de gros avantages financiers pour les Pays-Bas (fait souvent oublié en France). On ne change pas de capitaine au cœur de la tempête. Le déroulement du scrutin, dans un pays très sourcilleux sur la transparence démocratique, s’est bien passé, malgré l’introduction des votes anticipés et le développement des votes par correspondance. Le taux de participation a été record et la victoire du VVD, le parti de Rutte, est indiscutable.

Ceci dit, il faut nuancer ce triomphe. Le VVD avait été longtemps annoncé dans les sondages avec plus de 40 sièges, alors qu’il en récolte 35. Une certaine usure du pouvoir et une lassitude de la « Ruttocratie », comme on dit là-bas, commence à apparaître dans l’opinion. De plus, l’autre grand gagnant de l’élection est le centre-gauche du parti D66, parti charnière de la politique néerlandaise depuis des décennies. Et parti qui a pris un net virage à gauche avec l’agenda écologiste, anti-raciste et anti-discrimination de sa nouvelle figure de proue, la charismatique Sigrid Kaag, formée dans la diplomatie humanitaire et mariée à un diplomate palestinien. Elle a su donner un message très positif, conquérant même, très orienté sur « l’après-covid », place laissée libre par les autres formations. Elle s’annonce comme la grande rivale de Rutte. Devenu le deuxième parti du pays, le D66 a les clefs de la coalition à venir en mains, et rien n’assure que les choses seront faciles : Rutte acceptera-t-il de présenter les excuses du pays pour l’esclavage et de faire le meilleur accueil aux migrants comme le demande D66 ? 

Enfin, fait qui a largement échappé aux commentateurs français, la mouvance populiste reste très puissante et a même gagné des sièges, si l’on additionne le PVV de Geert Wilders, le Forum pour la démocratie de Thierry Baudet et « Ja21 » - une scission de ce dernier parti.

 

Quelles leçons la France peut-elle tirer de ce scrutin ?

Tout d’abord celle que les Pays-Bas, comme la France, sont clairement à droite et que la gauche traditionnelle s’effondre. Les travaillistes du PvdA, parti de gouvernement historique, stagne à 6% des voix, le score exact de Benoit Hamon en 2017. Les écologistes sont en pleine déroute. L’extrême gauche de même.

Ensuite, le nouveau clivage ressemble fort à celui entre les « nowhere » et les « anywhere » chers à David Goodhart, et les politologues notent la ressemblance sociologique des électorats des deux plus grands partis, le VVD et D66. Cette proximité sociologique et l’agenda commun pro-business et « anti-fiscaliste » devrait permettre d’aboutir in fine à un accord. De même, la distinction de Jérôme Sainte-Marie entre un « bloc élitaire » (VVD et D66) et un « bloc populaire » - et de plus en plus populiste - fonctionne assez bien aux Pays-Bas. 

Certes, les élections françaises auront probablement lieu dans une période post-Covid et seront moins sensibles à l’effet de « pétrification » qu’ont connu les élections néerlandaises en raison du contexte sanitaire. Mais je crois que les grands clivages que l’on retrouve partout en Europe sur la mondialisation, l’identité nationale, l’immigration, l’Europe, l’Etat-providence, l’Islam etc, présents en arrière-plan dans la campagne néerlandaise, ne s’en exprimeront que plus ouvertement chez nous. Il est ainsi très clair que le refus de changer de logiciel sur l’immigration dans la gauche néerlandaise - à la différence de la gauche danoise, par exemple - est la cause de son désastre dans son électorat ouvrier et employé traditionnel. Comme il le sera en France en 2022. La même chose arrivera à « l’écologie politique » qui sera victime chez nous, comme elle l’a été aux Pays-Bas, de son conflit avec le principe de réalité économique et de ses combats perdus d’extrême-gauche.

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