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Papy fait de la résistance : comment les menaces de Jean-Marie Le Pen envers sa fille pourraient finalement profiter au FN
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Papy fait de la résistance : comment les menaces de Jean-Marie Le Pen envers sa fille pourraient finalement profiter au FN

Alors que Jean-Marie Le Pen a une nouvelle fois publiquement regretté l'orientation prise par le Front national actuellement, l'éventualité de voir le fondateur du parti revenir dans l'arène sous une autre bannière ne serait pas une si mauvaise chose pour le FN et Marine Le Pen.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections. Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques. Il est notamment l'auteur de Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? (éditions de La Documentation Française, 2014) et Histoire d’une révolution électorale (2015-2018) avec Anne Muxel (Classiques Garnier, 2019).

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Atlantico : Jean-Marie Le Pen menace ce mardi sa fille Marine d'agir "en-dehors" du Front national si jamais elle ne fait rien contre la "faille" actuelle du parti, qui favoriserait selon lui d'éventuelles candidatures dissidentes. La fronde du fondateur du FN contre sa fille et les dirigeants du parti depuis plusieurs mois est-elle vraiment un handicap pour le FN ?

Bruno Cautrès : Pour un parti politique, quel qu’il soit, l’étalage de divisions internes ou de conflits personnels n’est jamais bien perçu dans l’électorat. Dans le cas du FN aujourd’hui, la dimension familiale du conflit qui oppose Marine Le Pen à son père lui donne une dimension exceptionnelle et chargée de significations à la fois négatives et positives pour ce parti : d’un côté, la dimension familiale du conflit souligne le caractère dynastique et clanique de la direction du FN et rajoute une tonalité dramatisante comme si Marine Le Pen ne pouvait que "tuer le père" pour conduire son projet politique (gagner la présidentielle) au bout ; d’un autre côté, cette dimension familiale limite l’interprétation que les électeurs peuvent faire du conflit à une brouille de famille liée au fait que le père se sent trahi. La tournure prise par ce conflit, exposé devant les caméras et joué devant les tribunaux, rend néanmoins caduque l’interprétation d’une "comédie" ou d’une amplification surjouée destinée à faire apparaître Marine Le Pen comme "dédiabolisée". Une opposition de stratégie politique existe entre le père et la fille, Marine Le Pen s’inscrivant clairement dans une perspective de conquête du pouvoir.

En brandissant la menace d'une nouvelle formation plus "radicale", Jean-Marie Le Pen ne rend-il pas finalement service au FN et à Marine ? N'est-ce pas rendre officielle, en quelque sorte, la dédiabolisation du parti voulue par sa fille ?

Il est certain que ce conflit accompagné à présent de la menace brandie par Jean-Marie Le Pen de créer en dehors du FN un nouveau "rassemblement des volontés patriotiques fidèles à la ligne politique d’un changement décisif" selon les termes de son ultimatum à sa fille, ne peut que mécaniquement faire apparaître la stratégie de "dédiabolisation" comme avérée : si cette stratégie va jusqu’à provoquer un tel conflit entre le fondateur du FN et sa fille, comment dès lors douter de cette "dédiabilisation" et de la volonté de Marine Le Pen de transformer le FN ? Telle pourrait être l’interprétation à première vue. Mais on sait, grâce notamment aux récents travaux universitaires entrepris sur cette question, qu’il existe un certain écart entre le discours ou la stratégie de "dédiabolisation" et les réalités des systèmes de valeurs des électeurs du FN, de ses sympathisants ou adhérents. S’il l’actuelle direction du FN a effectivement exclu ou sanctionné des auteurs de propos antisémites ou racistes, les travaux universitaires ont montré que les valeurs de l’autoritarisme, du rejet des minorités religieuses ou de la croyance dans l’existence de "races" continuent de fortement influencer les électeurs ou sympathisants du FN.

D'un point de vue électoral, qu'est-ce que le FN aurait à gagner et à perdre en poursuivant sa dédiabolisation ? Ne perdra-t-il pas une partie de ses électeurs historiques ? Pourra-t-il compenser cette éventuelle perte en allant chercher de nouvelles voix chez des électeurs plus "modérés" ?

La stratégie électorale de Marine Le Pen n’est en fait pas si éloignée de celle entreprise par son père dès 2002. Rappelons-nous sa déclaration au soir du 21 avril 2002 ; en voulant s’adresser aux "petits, aux sans grades, aux exclus", Jean-Marie Le Pen s’était auto-défini dans des termes qui ne sont pas fondamentalement éloignés de Marine Le Pen : "je suis socialement à gauche, économiquement à droite et plus que jamais nationalement de France". Mais il est également certain que le discours politique de Marine Le Pen, tout en conservant cette ligne directrice, souhaite davantage que son père s’adresser aux milieux sociaux les plus fragilisés par la crise et surtout éliminer de la parole publique du FN les propos antisémites et racistes. Ses discours sur les thèmes sociaux prennent parfois des accents "de gauche" où l’accent est mis sur le retour de national pour mieux protéger socialement les "français" les plus fragiles. En analysant les données du vaste panel électoral que le CEVIPOF est en train de réaliser, on s’aperçoit d’ailleurs que le FN est aujourd’hui, en termes relatifs, le parti dont la percée dans des milieux sociaux diversifiés est la plus nette : le FN retrouve non seulement ses caractéristiques électorales habituelles (chez les plus jeunes, les moins dotés en capital culturel et économique mais aussi parmi les petits travailleurs indépendants) mais il obtient des scores importants dans des milieux sociaux qui ne lui étaient pas aussi favorables jusqu’à présent : titulaires du bac, salariés du privé ou certaines franges du secteur public (les salariés les moins favorisés de la fonction publique hospitalière par exemple). Ces électeurs ont pu être attirés par des thématiques sociales du discours du FN et se sentir plus à l’aise avec un FN apparemment "dédiabolisé".

Par ailleurs, la caractéristique du vote FN qui s’est le plus affirmée depuis quelques années, et notamment sous la présidence de Marine Le Pen, est sa forte composante populaire. Comme je l’ai analysé dans une note pour le site du CEVIPOF, "le FN incarne aujourd’hui une France socialement fragile et économiquement faible" : le niveau de vote FN est à des niveaux très élevés, voire exceptionnellement élevés, chez ceux qui sont les plus faiblement dotés en capital culturel (chez les sans diplômes ou CEP, chez ceux qui ont le BEPC, le CAP ou BEP), les moins riches (dans le premier quartile du revenu mensuel par unité de consommation), les moins intégrés au marché du travail (chômeurs, intérimaires, précaires), qui appartiennent aux professions les moins favorisées (chez les ouvriers) et les plus pauvres. Lors du premier tour des élections régionales de 2015, non seulement le spectre sociologique du vote FN s’est élargi mais il s’est consolidé dans son enracinement populaire. On voit par ailleurs que la fidélité de l’électorat du FN à son vote est particulièrement élevée, ce qui rend la question de la progression du vote FN dans de nouveaux milieux sociaux extrêmement importante et préoccupante pour les deux autres électorats.

D'un point de vue sociologie électorale, quelle frange de déçus du Front national Jean-Marie Le Pen pourrait-il capter en se lançant dans l'arène politique hors du Front national ? Peut-il séduire des électeurs qui se sont tournés vers d'autres formations d'extrême-droite (MNR, Parti de la France, Bloc identitaire, etc.) ?

Il faut tout d’abord remarquer que les franges de l’électorat auxquelles Jean-Marie Le Pen peut potentiellement s’adresser sont sans doute assez, voire très réduites. Le spectre couvert par le FN de Marine Le Pen est assez large pour répondre aux préoccupations (vis-à-vis de l’Europe, de la mondialisation, de l’immigration) principales de son électorat. Le fait que la "dédiabilisation" n’ait pas remis en question les points les plus fondamentaux du FN sur une question comme l’immigration, limite de fait fortement la possibilité pour Jean-Marie Le Pen de capitaliser politiquement sur son conflit avec sa fille. La dynamique électorale de celle-ci depuis 2012 rend donc très difficile l’émergence d’une formation politique concurrente.

Eventuellement, au plan local ou dans certains départements dans lesquels Jean-Marie Le Pen dispose toujours de solides réseaux ou d’une implantation de longue date, il peut attirer vers lui des "déçus de marinisme". Mais si les sondages ne cessent de montrer une probable qualification de Marine Le Pen avec un score élevé au second tour de 2017, ces "déçus" auront du mal à expliciter pourquoi ils sont "déçus" et à transformer cela en message ou programme politique. Jean-Marie Le Pen reviendra-t-il, s’il passe aux actes, à son programme libéral économiquement des années 1980 (l’époque où il prônait la suppression de l’impôt sur le revenu) ? Fera-t-il binôme avec Bruno Gollnisch ? Cette frange du FN existe certes toujours, mais électoralement elle risque de ne pas beaucoup peser au plan national même si elle peut attirer quelques franges ou dans quelques localités. On voit donc que la menace brandie par Jean-Marie Le Pen est principalement motivée par la rancœur personnelle contre son exclusion de la "présidence d’honneur du FN", puis du FN.

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