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Certains penseurs islamiques envisagent d'adapter le principe même de démocratie au cadre de l'islam.
Certains penseurs islamiques envisagent d'adapter le principe même de démocratie au cadre de l'islam.
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Une cohabitation impossible ?

Nouvelles tempêtes sur les printemps arabes : l'islam est-il allergique à la démocratie ?

Le président égyptien Mohamed Morsi a été renversé par l’armée et transféré jeudi à l’aube au ministère de la Défense, tandis que François Hollande entame aujourd'hui sa visite officielle de deux jours en Tunisie, actuellement dirigée par le gouvernement islamiste d'Ennahda. Depuis son arrivée au pouvoir, les tensions au sein de la société tunisienne se sont accrues entre défenseurs de l'islam et défenseurs de la démocratie à l'occidentale.

Mohamed-Chérif  Ferjani et Philippe d’Iribarne

Mohamed-Chérif Ferjani et Philippe d’Iribarne

Mohamed-Chérif Ferjani est professeur à l’Université de Lyon, chercheur au GREMMO (Groupe de Recherche et d’Etudes sur la Méditerranée et le Moyen-Orient, UMR5195, CNRS-Université Lyon2). Ses travaux portent sur l’islam, les questions de la laïcité et des droits humains dans le monde arabe, l’histoire des idées politiques et religieuses dans le monde musulman et l’insertion des populations de culture islamique dans les sociétés européennes de nos jours. Il a publié, entre autres, Le politique et le religieux dans le champ islamique (Fayard, Paris, 2005), Les voies de l’islam, approche laïque des faits islamiques (CRDP de Franche Comté, Besançon, 1996), et Islamisme, laïcité et droits humains (Amal Editions, Sfax, 2012), réédition actualisée de la version éditée par L’Harmattan (1992).

Né en 1937, Philippe d’Iribarne est diplômé de l'école X-Mines. Directeur de recherche au CNRS, ses recherches sont consacrées à la diversité des cultures politiques. Auteur de quatorze ouvrages, dont L’Islam devant la démocratie (Gallimard 2013), il a occupé diverses fonctions au service de l’Etat, notamment au Secrétariat général de la Présidence de la République.

 

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Atlantico: Multiplication des attaques commises par des groupes salafistes à l'encontre d'étudiants et d'artistes, meurtre de Chokri Belaïd, procès des Femen : ces faits considérés comme un recul de la démocratie en Tunisie sont-ils fatalement le produit de gouvernements ou régimes islamistes à l'exemple de celui d'Ennahda?

Philippe d'Iribarne: Il serait beaucoup trop simple de parler de fatalité. Disons qu’il existe un contexte plutôt favorable à une certaine violence, mais sans rien d’automatique. De plus, la faute n’est pas à imputer à un gouvernement de nature islamique, à l’image de celui d’Ennahda, mais plutôt à l’état d’esprit général des sociétés musulmanes dans lesquelles on a du mal à admettre que ceux qui ne pensent pas comme tout le monde aient quelque chose de respectable à dire. Dans l’esprit de ceux qui commettent ce type d’action violente, demeure la conviction sincère que ceux qui agressent en agissant contrairement à ce qui est communément admis et toléré, méritent d’être agressés. Qu’il s’agisse du gouvernement islamiste tunisien ou bien de ces groupes salafistes, tous partagent cette même difficulté à admettre le pluralisme, mais à des degrés différents, allant du manque de dialogue jusqu’à des attaques particulièrement violentes. Cette violence n’est pas générale.

Mohamed Chérif Ferjani : Le gouvernement, dominé par Ennahda depuis l'élection de l'Assemblée Nationale Constitutionnelle le 23 octobre 2011, a adopté dès le début une politique fondée sur la règle du "deux poids, deux mesures". Face aux manifestations organisées par la société civile, aux actions des artistes et journalistes, aux mouvements sociaux, aux Femen, la répression a été sans ménagement allant jusqu'aux tirs sur la population comme ce fut le cas lors du soulèvement à Siliana en décembre 2012. Par contre, les actions violentes des salafistes et des "Ligues" fascistes dites "de protection de la révolution" et autres milices d'Ennahda, contre les syndicats, les artistes, les journalistes, les citoyens dont les mœurs ne correspondent pas à leurs conceptions, voire contre les représentations étrangères (comme l'ambassade des Etats-Unis), sont restées impunies et ont été minimisées. Rached Ghannouchi est allé jusqu'à justifier les actions des salafistes en disant qu'ils sont ses enfants qui lui rappellent sa jeunesse et en qualifiant les "Ligues" fascistes de "conscience de la révolution". Ce n'est qu'après l'assassinat de Chokri Belaïd, les géantes manifestations qu'il a suscitées, et la démission du chef du premier gouvernement islamiste, qu'une partie du pouvoir dominé par les islamistes d'Ennahda a commencé à réaliser les dangers de cette attitude de complaisance à l'égard des salafistes et de la violence politique, malgré l'absence de progrès signifiants dans l'enquête concernant l'assassinat de Belaïd et d'autres violences jusqu'ici impunies. Il a fallu que les salafistes défient ouvertement l'armée et les forces de l'ordre dans les maquis liés à Al-Qaïda sur les frontières avec l'Algérie pour que l'attitude du pouvoir commence à changer, pendant que Ghannouchi continue à minimiser l'importance des maquis.Cette complaisance des islamistes d'Ennahda à l'égard des salafistes est le résultat de l'inconséquence des modernistes divisés sur de nombreuses questions. C'est précisément sur ces divisions qu'a joué Ennahda afin que les démocrates revoient leurs revendications à la baisse, ce qui s'est d'ailleurs effectivement produit. La situation a été telle qu'à la fin de la première année au pouvoir des islamistes en Tunisie, la pression sur le gouvernement émanait non pas des démocrates mais des salafistes. 

Alors que les gouvernements occidentaux se sont inquiétés des chutes de messieurs Ben Ali et Moubarak, les opinions publiques et les médias, eux, semblaient davantage optimistes, persuadés que ce que l'on a appelé "le printemps arabe" favoriserait l'émergence de la démocratie. Or, deux ans après, le chemin à parcourir semble encore bien long. Que s'est-il passé ?

Mohamed Chérif Ferjani : Il est trop tôt pour faire le bilan du "printemps arabe" ! Rappelons-nous ce qui s'est passé après la Révolution française, le Printemps des peuples en Europe au XIXème siècle, et au lendemain du printemps de Prague. Dans les années qui ont suivi ce dernier évènement, et durant plusieurs décennies après la Révolution Française et le Printemps des peuples, la démocratie n'était pas au rendez-vous ! Cela n'enlève rien à la portée historique de ces évènements qui ont été décisifs pour le triomphe, plus tard, de la démocratie. Ce qui se passe en Egypte, la résistance qu'opposent en Tunisie les expressions de la société civile et les courants démocratiques au pouvoir dominé par les islamistes, et les reculs que le gouvernement a été obligé de concéder montrent que le printemps arabe est loin d'être enterré dans le gel islamiste !

Comment est perçue la démocratie au sein de l'islam politique ?

Mohamed Chérif Ferjani :L'islam politique n'acceptera la démocratie que lorsqu'e les forces qui la défendent seront majoritaires et la lui imposeront.  Partout dans le monde, les idéologies religieuses hostiles à la modernité, à la liberté, aux droits humains et à la démocratie ont évolué à reculons pour intégrer ce qu'elles ont farouchement combattu au nom de la religion. Il en fut ainsi pour le christianisme politique en France durant le XIXème siècle et jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Tout est une question de rapport de forces.

Michel Foucault définit le christianisme comme étant "la reconnaissance d'un rapport précaire à la vérité". Y aurait-il donc des religions plus aptes à embrasser la démocratie que d'autres ?

Philippe d'Iribarne : Certains éléments qui marquent le christianisme comme la manière dont sont dépeints les apôtres comme pris de doutes, l’absence dans les Evangiles des idées de « preuve » ou d’« évidence », si centrales dans le Coran, ou encore le fait que les quatre Evangiles sont loin de coïncider sur tous les points alors qu’il n’y a qu’un Coran, sont porteurs d’un ethos beaucoup plus favorable que celui de l’islam au développement de l’aspect pluraliste de la démocratie. Par contre, pour ce qui est de l’autre aspect de la démocratie, à savoir la volonté de donner le pouvoir au peuple, je ne vois aucune différence significative entre l’islam et le christianisme.

Mohamed Chérif Ferjani : Le point de vue de Foucault me parait essentialiste. Les religions, toutes les religions, se sont prêtées et se prêtent à toutes les interprétations, les plus opposées et les plus favorables à la démocratie, aux droits humains, à l'égalité entre les femmes et les hommes, au progrès et à l'esprit du siècle. L'intégrisme n'est l'apanage d'aucune religion : il y a des intégristes catholiques, des fondamentalistes protestants qui n'ont rien à envier à leurs homologues musulmans.

Ne serait-il pas envisageable d'adapter le concept même de "démocratie" à l'islam, en cessant d'aborder cette forme de gouvernement sous son angle occidental ?

Philippe d'Iribarne : Ce point de vue est largement défendu par le monde islamique. Certains penseurs islamiques songent à l’établissement d’une démocratie dépourvue du débat à l’occidentale mais où règnerait une certaine forme de pouvoir laissé au peuple en corps -  la communauté des croyants - qui œuvrerait selon une vision commune du bien. Les démocraties populaires ont tenté ce type de régime qui est fatalement doté d’organes de répression visant à contraindre toute forme de déviance contraire à la notion officielle de « bien ». Peut-on encore parler de « démocratie » ? Cette idée de démocratie du consensus peut paraître séduisante sur le principe mais semble assez utopique. Je ne dis pas là que le monde musulman est irréformable, cependant il convient de se demander s'il va se réformer en complicité avec l'islam ou contre lui. Autre hypothèse, c'est l'échec, et les modernistes devront émigrer comme le font aujourd'hui les chrétiens. Nous pourrions peut-être faire face aux trois cas de figure, selon les pays. 

Mohamed Chérif Ferjani : La démocratie, les droits humains, la science ou les techniques ne sont la propriété ni de l'Occident ni de l'Orient. Chaque société invente sa démocratie ! "La démocratie en Amérique", pour reprendre le titre de Tocqueville, était et reste différente de celles de la France, de l'Allemagne ou de l'Italie. Les pays musulmans auront à inventer leur démocratie en fonction des contraintes qui sont les leurs. Mais, il ne peut y avoir de démocratie sans les principes de liberté et d'égalité et sans reconnaissance de la souveraineté du peuple. Même les islamistes disent cela aujourd'hui face à la contestation de la légitimité qu'ils ont acquises par les élections.

En affirmant que "la rencontre de la modernité favorise une radicalisation islamique plus qu'une ouverture de l'islam à une perspective critique" ( L'islam devant la démocratie, Gallimard 2013 ), ne favorise-t-on pas la pensée selon laquelle les sociétés musulmanes seraient vouées à un certain archaïsme ?

Philippe d'Iribarne : Le retour aux sources est-il un archaïsme ? Ce n’est pas ainsi que les musulmans le voient. Il est vrai que la rencontre de la modernité conduit à une transformation de l’islam. Il existe dans le monde différentes formes d’islam, marquées par les cultures préislamiques des pays où l’islam s’est implanté : l’islam indonésien a été très fortement marqué par la rencontre avec l’hindouisme ; l’islam iranien par le zoroastrisme ; l’islam d’Afrique noire par l’animisme… Ces formes traditionnelles ont été déstabilisées par la modernité et continuent à l’être à travers de multiples facteurs. Le progrès des transports a favorisé l’essor du pèlerinage de la Mecque, entraînant chez ceux qui l’avaient accompli le désir d’un islam plus fidèle aux origines. Les traductions ont favorisé la diffusion du Coran et, plus récemment, le développement d’Internet a favorisé lui aussi un rapport très direct avec les valeurs qui animaient les ancêtres. Ce phénomène de retour aux sources dans l’islam est comparable, à certain égards, à celui qu’a connu le christianisme du temps de Luther et Calvin, avec la place qu’ils ont donné à l’Ecriture. Mais, dans le cas chrétien, ce retour aux sources, accompagné d’une critique du dogme catholique, a conduit plutôt à renouer avec une Église primitive qui n’ignorait pas le doute et la division. A l’inverse, le retour aux sources dans l’islam conduit à renouer avec un monde de certitude et d’unité de la communauté, et donc écarte du débat et du pluralisme.

Mohamed Chérif Ferjani : C'est encore un propos essentialiste. La radicalisation de l'islam politique n'est pas différente de ce qu'on trouve dans d'autres religions confrontées au défi de la modernité. Il faut un temps pour que les croyants et les théologiens trouvent un bricolage qui leur permet de concilier les croyances héritées de traditions séculaires avec les nouveautés de la vie, des idées, et du monde. En attendant de trouver une telle conciliation, l'idéologisation de la religion et sa radicalisation sont inévitables chez ceux qui préfèrent sauver l'intégrité de leur foi y compris en tournant le dos à l'histoire.  Le jour où les musulmans se rendront compte que la démocratie ne menace pas la religion et où ils découvriront ses bienfaits, la radicalisation n'aura plus de raison d'être.

Propos recueillis par Thomas Sila

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