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A la recherche des nouvelles stars : ce que Kim Kardashian sait apporter de plus que Vanessa Paradis
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Etoiles filantes

A la recherche des nouvelles stars : ce que Kim Kardashian sait apporter de plus que Vanessa Paradis à ses fans

Deux soirées réunissant les personnages des "Anges de la télé-réalité" ont presque créé des émeutes à Paris et Sartrouville. Pourquoi un tel engouement pour des personnes qui ne percent pas dans un domaine spécifique et n'ont pas de talent remarquable ? Les raisons sont multiples : les nouveaux moyens médiatiques ou encore la fascination pour l'intimité d'autrui...

Nathalie Heinich

Nathalie Heinich

Nathalie Heinich est sociologue et spécialiste de l'art. Elle est aussi directrice de recherche au CNRS, au sein du Centre de recherche sur les arts et le langage. 

Elle a travaillé sur la célébrité et a publié De la visibilité : Excellence et singularité en régime démocratique aux Editions Gallimard. Son dernier livre Le paradigme de l'art contemporain : structures d'une révolution artistique est sorti en 2014, toujours aux Editions Gallimard.


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Atlantico : Lors de soirées réunissant des célébrités de l’émission « Les Anges de la téléréalité », des quasi-émeutes se sont déclenchées à Sartrouville et Paris, par une foule en délire. Comment peut-on expliquer une telle hystérie, et surtout quels sont les facteurs de la « starisation » de ce type de personnes, qui jouent sur la mise en avant de leur intimité pour capter l’attention du public ?

Nathalie Heinich : Essentiellement par les moyens techniques qui permettent de diffuser leur image en touchant un maximum de personnes simultanément. Cette simultanéité produit un effet évènementiel. En outre le fait que ces images ne soient pas n’importe lesquelles – ce sont des images touchant à l’intimité – renvoie à une sorte de constance quasi-anthropologique chez l’être humain : le fait de voir l’intimité de quelqu’un d’autre est toujours fascinant.

La possibilité d’accéder à l’intimité de quelqu’un, le fait que cette intimité soit rendue disponible non pas à une personne mais une foule entière, et au même moment. La combinaison de ces trois éléments peut générer un effet évènementiel que l’on observe lors de ce type de soirées.

N’existe-t-il pas un processus d’identification du public vis-à-vis de ces stars, plus qu’envers des célébrités du cinéma ou de la musique ?

En effet. Ces héros de la téléréalité n’ont, au départ, rien pour eux. Ils n’ont aucune qualité qui justifie leur starisation, ils n’ont aucun talent particulier hormis une plastique souvent attirante (c’est souvent pour cela qu’ils ont été choisis), ce qui n’a rien d’exceptionnel. Du même coup il y a un effet de démocratisation de l’accès à la visibilité, qui permet une identification plus grande, au sens où la proximité est plus grande et où les gens ordinaires peuvent rêver de devenir eux aussi des stars.

Néanmoins, l’identification peut aussi jouer sur des personnages extrêmement lointains, mais très idéalisés à travers des qualités hors du commun.

L’identification n’a donc pas besoin, en soi, de l’intimité, mais en l’occurrence il se trouve que pour les stars de téléréalité, cette forme de proximité favorise l’identification en tant que pouvoir de projection sur une autre personne son propre fantasme d’accès à une position sociale supérieure.

Le problème de ce type de célébrités est l’instantanéité. Ils montent trop vite trop haut, et la chute est souvent proportionnelle. Leur célébrité s’inscrit dans une courbe fulgurante. Le public n’est-il pas conscient de ce côté éphémère ?

Il est vrai que plus la célébrité se démocratise, plus elle devient éphémère. Quand on est visible par un très grand talent, on a plus de chance que cette visibilité soit durable. Là ce n’est pas le cas, on se trouve dans une « culture » éphémère, populaire et donc souvent considérée comme vulgaire, mais qui amène rapidement une très grande reconnaissance.

Ce que j'ai appelé la visibilité "endogène" (constituée par le seul fait d'être exposé aux médias) est beaucoup moins stable que la visibilité "ajoutée" à des propriétés préexistantes (naissance dans une famille royale, talent, charisme, beauté...). On retrouve là quelque chose de la fameuse prophétie ou boutade de Warhol sur le quart d'heure de célébrité qui dans l'avenir serait alloué à tout un chacun: à chacun, oui - mais juste un quart d'heure.

De quel œil voyez-vous l’évolution entre les célébrités d’il y a quelques décennies, telles que Marylin Monroe ou Andy Warhol, et les personnages de téléréalité d’aujourd’hui ?

Les piliers de la célébrité moderne, avant l'emprise de la culture télévisuelle, ont été le cinéma et la musique. Ils n'ont pas reculé (voyez l'émotion planétaire à la mort de Michael Jackson, ou l'intérêt pour les stars du cinéma actuel), mais se trouvent en compétition avec d'autres moyens techniques de production de la célébrité: la télévision, puis Internet, ainsi que la presse "people", qui a connu un essor spectaculaire en France à partir des années 2000. Ces nouveaux moyens induisent une certaine démocratisation de l'accès à la célébrité, inséparable d'une certaine vulgarisation puisqu'il s'agit d'une culture populaire, accessible à tout un chacun.

La culture de la célébrité produit une multiplicité de vedettes, qui nous donnent l'impression que nous n'avons plus de "grandes stars"; or nous en avons toujours autant, et même sans doute davantage, mais qui sont fortement concurrencées étant donné le nombre et la multiplication des moyens d'accès au statut de célébrité, même vulgaire, ordinaire et éphémère. Toute démocratisation a sa contrepartie, qui est la perte de la rareté et, dans le cas qui nous occupe, du "glamour" et de l'aura associés à chaque célébrité. Mais si l'on multiplie le potentiel de fascination de chaque célébrité par le nombre de célébrités existantes, l'on constatera que l'on n'a rien perdu en quantité "consommable" - loin de là! Mais cela implique, bien sûr, une dispersion des "icônes", là où, auparavant, la culture de la célébrité se concentrait sur un plus petit nombre d'objets partagés. La multiplication des saints dans la culture religieuse du Moyen Age a suivi un processus analogue, avec les mêmes protestations de la part des élites...

Il ne faut pas trop se laisser impressionner par ce qui se passe actuellement. On a toujours ce type de stars emblématiques, d’icônes comme Marylin Monroe à son époque. Prenez l’exemple de Madonna, qui est absolument adulée. La société actuelle a ses grandes vedettes. Cependant, elle compte aussi à côté des vedettes éphémères, moins glamour, moins exceptionnelles et charismatiques… On ne perd pas vraiment sur un plan pour gagner sur l’autre, mais plutôt on ajoute à un plan qui existe toujours, qu’on idéalise peut-être un peu par ailleurs, ces « nouvelles stars ».

La célébrité est devenue visibilité dès l'invention des moyens photographiques de diffusion de l'image des visages : la forme moderne de la célébrité est la visibilité, et il n'existe que peu de domaines où la visibilité est peu présente dans la construction de la célébrité, ou bien peu légitime; ce sont essentiellement ceux de la création, littéraire ou artistique. En revanche, dans tous les domaines liés à la performance (cinéma et théâtre, musique, danse, mannequinat, sport, politique), la visibilité fait partie, par définition, du statut.

Peut-on évoquer une sorte de typologie des stars aujourd’hui ? Si on dresse une comparaison entre trois célébrités qui apparaissent régulièrement dans les pages people, à savoir Vanessa Paradis, Kim Kardashian et Kate Middleton, on s’aperçoit que ce n’est ni le même type de célébrité, ni le même public, ni la même longévité. La chanteuse est plutôt discrète et se trouve dans une célébrité presque « passive », la bimbo est provocatrice et extravertie et connait son succès par des voies « parallèles » (sextape, intimité de la vie quotidienne…), et enfin la princesse qui est plus épiée sur la moindre de ses tenues ou son sourire… De quoi dépendent essentiellement ces disparités ?

Dans le cas de Kate Middleton, on est en face d’un phénomène extrêmement classique, à savoir une célébrité statutaire qui lui est donnée par son appartenance à une famille royale. Cette célébrité ne lui appartient même pas, mais elle l’a endossée en se mariant, à l’instar de Lady Diana avant elle.

Dans les autres cas, il existe bien sûr ces personnes qui parviennent à capter l’attention des médias par des excentricités, ce qui risque de ne pas durer longtemps. A contrario, Vanessa Paradis est une star depuis plus de quinze ans. Dès lors qu’on dure, il est logiquement difficile de faire la Une tous les jours. Kim Kardashian est aujourd’hui au sommet médiatiquement, mais elle ne l’est probablement pas pour très longtemps. Ces phénomènes ne s’étudient pas dans le présent, mais dans la durée. Il est néanmoins évident que le talent, à la base, est un facteur de longévité.

Quant au public, on peut voir des fans qui se partagent entre plusieurs idoles de types différents. Il peut y avoir une filiation dans le même domaine, comme entre Lady Diana et Kate Middleton par exemple. De plus, outre la personnalité de la célébrité en elle-même, leur statut, leur environnement et la représentation médiatique qu’ils incarnent séduisent tel type de public, qui renvoie souvent à une couche sociale ou une autre.

L'invention de la photographie et du cinéma ont créé les grandes stars ainsi que les starlettes, l'invention de la webcam et de la téléréalité ont créé les gens qui se filment eux-mêmes dans leur intimité ou acceptent d'être filmés, parce qu'ils aiment se montrer, et ces spectacles ont créé des spectateurs qui aiment les regarder, parce que pénétrer dans l'intimité d'autrui est, depuis la petite enfance, quelque chose qui excite la plupart des gens.

Propos recueillis par Priscilla Romain et Romain de Lacoste

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