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Comment nous sommes confrontés à une génération d'islamistes née des efforts de l'URSS pour détruire l'islam
©Reuters

Aux armes

Comment nous sommes confrontés à une génération d'islamistes née des efforts de l'URSS pour détruire l'islam

Des générations de musulmans marginalisés par le pouvoir soviétique constituent aujourd'hui les rangs d'organisations terroristes, et notamment de l'Etat islamique.

Olivier Roy

Olivier Roy

Olivier Roy est un politologue français, spécialiste de l'islam.

Il dirige le Programme méditerranéen à l'Institut universitaire européen de Florence en Italie. Il est l'auteur notamment de Généalogie de l'IslamismeSon dernier livre, Le djihad et la mort, est paru en octobre aux éditions du Seuil. 

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Atlantico : Quelle a été la relation entretenue par l'URSS avec les populations musulmanes de son territoire, et l'islam en général ? Quel rôle pouvait jouer la religion auprès des populations civiles ? Quel a été le niveau de contrôle, l'influence du pouvoir sur le dogme lui-même ?

Olivier RoyTout dépend des périodes historiques. Au début de la révolution bolchévique, il y a eu un discours pro-musulman de la part de Moscou. Ce discours a été illustré par le Congrès des peuples d'Orient à Bakou en 1920. Au sortir de l'après-guerre en 1918, les bolchéviques ont soutenu les révoltes musulmanes anticolonialistes en Inde, en Turquie et en Iran. Quand l'Union soviétique a repris en main l'Asie Centrale, en 1927, une politique d’éradication a été appliquée. Elle s’est traduite par la fermeture des mosquées, une interdiction des tribunaux appliquant la charia, l'interdiction du voile… Une politique très ouvertement anti-musulmane et d’éradication de la religion s'est alors mise en place. Cette politique s'est calmée au début de la Deuxième Guerre mondiale, dans les années 1940 et en 1941 pour l'Union soviétique. Staline a cherché à mobiliser des soutiens dans sa guerre contre le nazisme. Il a alors procédé à la création de muftiahs. On en compte cinq en Union soviétique dont un à Moscou, à Tachkent, à Bakou, au Tadjikistan. Une religion officielle a ainsi vu le jour. Tout était évidement contrôlé par le KGB. 

Après les années 1950, Nikita Khrouchtchev a lancé un dégel des relations avec l'islam et a procédé au lancement d'une politique tiers-mondiste de l'URSS. Un islam de façade a été développé pour les pays musulmans du tiers-monde, tout en continuant à réprimer l'islam à l'intérieur de l'URSS. Des candidats muftis ont été envoyés se former à l'étranger dans divers pays musulmans sympathisants comme a pu l’être la Syrie, la Libye mais pas l'Arabie saoudite. Des canaux de communication ont ainsi été ouverts avec l'islam sunnite arabe du Moyen-Orient. 

Le pouvoir officiel a eu le contrôle sur un islam officiel et à cassé l'islam séditionel. Il y avait une madrasa, comprenez une école proposée par les Républiques socialistes soviétiques mais pas de mosquées locales. Cela a contribué à créer un décalage entre l'islam d'en haut, officiel soviétique, et la demande religieuse de la population qui a fait qu'un islam populaire s’est constitué et a perduré. Il était invisible, mais pas clandestin pour autant. C'était une culture de vie plus qu'une pratique religieuse. Il y avait des mollahs locaux dans les kolkhozes mais ils n'étaient pas payés comme mollah mais comme des ouvriers des champs. Ils pratiquaient des actes religieux comme les circoncisions, les prières sur les tombes entre autre. Les gens ont continué à avoir une pratique religieuse avec l'observation du ramadan qui se faisait plus ou moins discrètement, la circoncision pour les enfants et les enterrements selon le rite. Quand on étudie les prénoms des gens nés en 1950, on remarque aussi que les nouveaux nés ont eu des prénoms musulmans. Le président ouzbek, qui vient de mourir par exemple, était âgé de près de 80 ans. Il est de fait né sous le régime de l'Union soviétique et s'appelait Islam, Islam Karimov. On pouvait donc faire carrière dans le Parti communiste avec un prénom comme Islam. Le régime soviétique ne voulait pas connaître l'existence d'un islam populaire. L'islam n'a pas besoin de clergé comme l'Eglise orthodoxe pour exister. C'est une religion populaire, un islam populaire qui était pratiqué par les croyants qui respectaient eux-même les rites comme la circoncision, l'interdiction de manger du porc. Les pratiquants avaient une double vie, en tant que membre du parti et en tant que musulmans. 

L'islam militant oppositionnel est apparu en 1960. Il n'était pas une importation de l'étranger. Des travaux historiques ont commencé à être menés à ce sujet. Sur le Tadjikistan que je connais pour avoir travaillé dessus, on sait désormais qu'il y avait des madrasas clandestines, très militantes dans les années 1960, 1970. Elles avaient un lien avec le clergé des années 1920. Elles ont été crées et tenues pas les gens qui ont été déportés pendant vingt à trente ans et sont revenus des goulags de Sibérie. Leur libération s’est effectuée dans le cadre du dégel voulu par Khrouchtchev en 1956. Ils ont ouvert ces petites madrasas privées dans leurs appartements. Les occupants apprenaient l'arabe entre eux, relisaient le Coran, les textes sacrés. Ce n'est donc pas vrai de dire que les Soviétiques ont réussi à éradiquer l'islam. La religion s'est maintenue pendant toute la période soviétique. 

Dans les Républiques musulmanes comme le Caucase ou l'Asie Centrale, le pouvoir soviétique ne s'étendait pas jusqu'aux petits villages dans les montagnes. Cette vision que l'on a de la société qui est contrôlée par le parti est fausse. C'était peut-être le cas à Moscou mais pas du tout au Tadjikistan. Par mes enquêtes sur place, dans les petits districts, j’ai appris qu’il n'y avait pas de représentants du KGB présents. Le Parti communiste était présent, il était partout, mais pas le KGB. Les membres du parti étaient des locaux qui pouvaient être de très bons musulmans. L'Union soviétique a laissé dans ses marges une société civile à laquelle il ne touchait pas trop, à condition qu'elle ne soit pas trop remuante politiquement. 

Quel a été le rôle joué par la conflit afghan dans les relations de l'URSS avec l'Islam ? Quelles ont été les évolutions postérieures au conflit ?

La guerre en Afghanistan a paradoxalement entrainé la disparition de la frontière entre l'URSS et l'Afghanistan. L'Union soviétique a envoyé sur le terrain beaucoup de musulmans, pour servir d’interprètes. Il y a eu des Tadjikset des Ouzbeks notamment, parce que les langues parlées sont l'ouzbek et le persan en Afghanistan. Ils ont envoyé des musulmans soviétiques comme agents de renseignements, comme officiers politiques. Inversement, les Soviétiques ont fait venir des Afghans en Union soviétique. 

Et il y a aussi eu des passages de littérature. Les moudjahidines ont fait passer beaucoup de livres. Certains de ces livres étaient des livres salafistes traduits en russe pour qu'ils puisse toucher une plus large population. Quant aux anciens combattants qui sont revenus du front, ils ont raconté ce qu'ils ont vu. Les TadjikS et les OuzbekS ont été très impressionnés par les moudjahidines afghans, ils ont noué des sympathies. Même s'il n'y a pas eu de désertions de militaire russes, beaucoup de soldats se sont avoués impressionnés par les moudjahidines. 

Ensuite, au moment de l'effondrement du bloc soviétique, la frontière est devenue très facile à franchir depuis l'Afghanistan. La création du Parti de la renaissance islamique en Asie Centrale a conduit à une guerre civile au Tadjikistan et a des répressions en Ouzbékistan. Leurs différents membres sont donc repassés en Afghanistan pour se réfugier. Ils se sont associés aux talibans et le résultat est la naissance de réseaux internationaux que l'on voit aujourd'hui en Syrie. Des militants islamiques soviétiques sont allés faire le djihad global. Ces mouvements ont commencé dès 1992,1993.  

A partir de là, on a assisté à l'avènement d’un islam radical de la Tchétchénie au Tadjikistan, un islam dit "djihadique". Cet islam s’est nationalisé en Union soviétique et ça a donné la guerre d'indépendance de la Tchétchénie qui n'était pas islamique au départ, juste d'indépendance. La vie tchétchène s'est islamisée. La résistance a été essentiellement islamique. C’est la même chose au Daghestan et au Tadjikistan. Il s'agit d'un mouvement générationnel avec des jeunes. Les musulmans plus âgés sont restés dans les structures tribales, ethniques et traditionnelles. On a affaire à une génération de jeunes djihadistes globalisée. 

Quel en est le résultat aujourd’hui ? Quels sont les effets à long terme de ces pratiques sur les générations suivantes ? Peut-on faire un lien avec la fort recrutement de Daech observé sur les ex-territoires de l'URSS ? L'ancienne URSS est elle, au moins en partie, à l'origine de cette radicalisation ?

Les djihadistes ont été violemment réprimés dans tous l’ancien espace soviétique et particulièrement en Tchétchénie. Ce qui se passe en Tchétchénie est très clair. Vladimir Poutine a réussi un coup de génie. Il a nationalisé la répression des musulmans. Ce n’est pas la Russie qui réprime les djihadistes, mais c’est Ramzan Kadirov, le président tchétchène qui les réprime. Cela est un coup de génie de Poutine parce que cela évite à la Russie de connaître un syndrome colonial. Des milliers de jeunes ex-Soviétiques se retrouvent sur le marché global de Daesh. Les Russes sont très rarement Russes mais des jeunes issus de ces Républiques indépendantes qui ont été convertis par le groupe terroriste et peuvent utiliser le russe qui est leur langue commune pour communiquer. Quand un Tadjik, un Daghestanais ou un Tchétchène se rencontrent, leur seul moyen de communiquer est de parler russe. Le paradoxe, c’est que cette diaspora djihadique est russophone. Les bataillons russophones de Daesh sont composés de ces jeunes des périphéries musulmanes, en plus des convertis de l’ex-Union soviétique. Le communisme est mort, vive le djihad global. C’est la nouvelle idéologie de l’ex-Union soviétique qu’il faut prêcher.

On peut effectivement trouver un lien avec le fort recrutement de Daesh en ex-URSS parce que ces jeunes djihadistes ex-soviétiques n’ont pas trouvé dans les ex-territoires soviétiques d’occasions de construire un Etat islamique ou d’islamiser les Etats existants. Tous les mouvements sécessionnistes comme la Tchétchénie ou les mouvements d’islamisation comme au Tadjikistan ont échoué. Les raisons qui ont poussé les jeunes à rejoindre ces mouvements sont toujours là. On a donc des milliers de jeunes de ces pays qui sont sur le marché. Ils ne peuvent pas trouver d’exutoire à leurs revendications dans l’espace ex-soviétique, donc ils s’exportent en Syrie, en Irak. Ce sont des jeunes aguerris, prêts au combat, qui n’ont rien à perdre. S’ils reviennent, ils seront tués. Les meilleurs combattants de Daesh viennent des ex-républiques soviétiques. L’un des exemples les plus connu est celui d’Abou Omar al-Chichani, le tchétchène en arabe qui a été tué en juillet dernier en Irak. Il était orthodoxe à l’origine. Ces jeunes radicalisés comme lui n’ont plus aucun espoir de faire quoi que ce soit dans leur pays d’origine. Ils se sont donc exilés.

Quant au rôle de l’URSS en soi, elle n’est pas responsable de la radicalisation de ces gens. C’est la gestions de l’islam par l’Union soviétique dans un premier temps, puis par la Russie et les Républiques indépendantes qui ont conduit à la marginalisation d’une jeunesse radicalisée, ces enfants de l’Union soviétique. C’est un phénomène général. L’URSS a voulu créer une religion officielle, ce qui a permis de voir se développer automatiquement une frange radicalisée qui refuse cette religion officielle. Toutes les comparaisons sont douteuses, mais à titre d’exemple, on peut rapprocher ce phénomène avec le moment de l’Histoire quand le tsar Ivan le Terrible a voulu créer une religion orthodoxe officielle. On a vu les Raskolnikov surgir, des dissidents de l’orthodoxie qui ont refusé une étatisation de la religion. C’est un phénomène très classique qui joue à fond pour l’islam et que l’on retrouve dans toutes les religions.

Quelles sont les réponses apportées par les différents Etats concernés, et en particulier de la Russie elle-même ?

Que ce soit pour la Russie, le Daghestan, la Tchétchénie ou pour les Républiques indépendantes, la réponse apportée est la répression. Pour les gouvernements de ces pays, il n’y a rien à faire. Si ces gens-là reviennent, ils sont morts. Soit ils croupissent dans une prison, ou alors il se font tuer dans des affrontements avec la police. Cela pose le problème de savoir comment les gouvernements font en Occident. Est-ce qu’il y a une formule plus souple du traitement des revenants comme dirait le journaliste David Thomson, ou bien, on s’inspire du modèle soviétique et on se dit que ces individus-là sont irrécupérables et donc il faut les éliminer physiquement comme on le fait avec les drones ?

La question est de savoir quelle est la différence entre l’Occident et l’ancien système soviétique sur la gestion de ce problème. Est-ce que l’Occident s’impose une gestion plus démocratique de la question de la radicalisation des jeunes ? Ou est-ce que dans le fond, on se dirige vers un modèle commun d’éradication d’une frange de jeunes radicalisés qu’on ne comprend pas ? La Russie ne fait aucun cadeau à ces jeunes radicalisés. Mais cela reste avant toute chose un phénomène générationnel, comme en Europe. Au Daghestan, les gens parlent des jeunes. Cette gestion de ces jeunes ne se transformera de fait pas en guerre civile pour autant. Mais le traitement se fait dans la violence parce que ce ne sont pas des Etats de droit dont on parle: ce sont des dictatures qui ont des tradition de violence. 

Propos recueillis par Nicolas Martinet 

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