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Notre empressement à qualifier Salah Abdeslam de fanatique est-il un déni de réalité sur l’islamisation de la société française ?
©Reuters

Le poids des mots

Notre empressement à qualifier Salah Abdeslam de fanatique est-il un déni de réalité sur l’islamisation de la société française ?

Arrivé cette semaine en France, le terroriste suscite déjà un débat douloureux interrogeant notre capacité à comprendre la réalité que l’évolution de la société rend difficile à cerner.

Nathalie Krikorian-Duronsoy

Nathalie Krikorian-Duronsoy

Nathalie Krikorian-Duronsoy est philosophe, analyste du discours politique et des idéologies.
 
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Dès l’arrivée en France de Salah Abdeslam, inculpé pour "assassinats à caractère terroriste", la mère d’une des victimes des attentats du 13 novembre s’est dite choquée par les paroles de son avocat français. Frank Berton affirmant que son client n’est pas "un fanatique"On voudrait bien le croire, mais alors qu’est-ce qui a bien pu convaincre le jeune homme, ex-petit délinquant, de vouloir commettre, avec son groupe, des actes aussi monstrueux et dont la portée idéologique et politique est impossible à nier ?

La veille, la journaliste Géraldine Smith, venue présenter son livre (1) au 19H de Ruth Elkrief sur BFMTV, témoignait par une enquête quasi-ethnologique de "l'islamisation d'un quartier de Paris", le XIe, où elle a vécu, à quelques rues de l’attentat de janvier 2015 contre Charlie Hebdo. Elle citait les mots des habitants, exprimant leur difficulté à prendre conscience de l’évolution de leur quartier. Cette "islamisation" progressive de leur vie, subie d’une manière inconsciente, qui la rend quasi volontaire, démontre la force d’un discours anti-raciste culpabilisant, fondé pour l’essentiel, concluait-elle, sur l’impératif de s’ouvrir à "la diversité des cultures". L’auteur donnait comme exemple la décision par l’école publique du quartier d’annuler un voyage en Angleterre par respect de "la différence culturelle", certains parents ayant refusé que garçons et filles "soient mélangés".

Il ressort de son enquête le constat d’un déni de la réalité né d’une incapacité à "mettre des mots sur les choses", comme si le réel, dans une sorte d’insensible glissement, échappait aux coutumes et aux lois (républicaines), imposant d’autres normes, en opposition, mais dont le sens et la valeur demeuraient encore inconnus et par conséquent incompris.

C’est du reste le phénomène que subissent aussi les politiques car ils ne sont pas tous mus par des calculs électoralistes, ou les médias, et la société dans son ensemble, et cela me paraît traduire cette double incapacité à appréhender la réalité.

1) Une incapacité morale, tout d’abord, à accepter l’horreur d’un terrorisme dont la légitimation théocratique est à l’opposé de nos valeurs. Sa compréhension nous conduirait, au fond, à regarder en face la réalité du rapport de force qu’instaurent avec habileté les islamistes prenant en otage les communautés de cultures musulmanes.

S’il est  ainsi difficile de désigner Salah Abdeslam par le mot "fanatique", bien que cela corresponde à la réalité, c’est parce que "pour voir et nommer les choses il faut d’abord se les avouer à soi-même" précise avec raison l’auteur de "Rue Jean-Pierre Timbaud".

2) Une incapacité intellectuelle ensuite, à considérer, en toute objectivité, un phénomène qui échappe à nos catégories de pensée, ne nous permettant pas de voir que la progression de l’islamisme repose, aussi, sur la puissance d’une idéologie anti-raciste, dont les principes se sont inversés, de telle sorte qu’elle légitime aujourd’hui des croyances ou des comportements contraires à nos idéaux démocratiques de liberté et d’égalité.

Ainsi, la vie publique affiche-t-elle désormais une évolution complexe qui mérite attention.

Il est étonnant, par exemple, que l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, dont le but est de former une élite de type "méritocratique", dans le dépassement individuel des origines sociales ou culturelles des élèves, ait organisé mercredi dernier un "Hijab Day". Bien qu’il fut placé sous le signe de la curiosité et de l’ouverture d’esprit. Nul doute en effet que l’initiative corresponde à une honnête recherche intellectuelle, motivée par un non moins réel intérêt pour le relativisme des valeurs, autant qu’une certaine volonté d’échapper à la domination des pensées humanistes et universalistes héritées de Kant et Rousseau.

Comme aurait pu le confirmer Alain de Benoist, invité pour une conférence ce jour-là, la journée du voile ne proposait-elle pas d’expérimenter une forme d’assignation identitaire ? A l’opposé des principes fondamentaux de nos sociétés démocratiques auxquels le philosophe est hostile puisqu’il considère que : "Le danger le plus grand, c’est la montée de l’indistinction, l’effacement des différences, la destruction des cultures populaires et des modes de vie différenciés dans un monde globalisé" et, suite logique, que : "La philosophie des Lumières (…) inhospitalière aux identités collectives (…) diabolise les notions de tradition, coutume, enracinement".

Mais les étudiantes de Sciences-Po, s’entraînant à porter le voile islamique, comme les habitantes de la rue Pierre Rimbaud, se contraignant volontairement à adopter des tenues pudiques pour sortir de chez elle en toute tranquillité, ont-elles conscience des implications politiques et du sens philosophique de leurs choix ? Ont-elles le sentiment au fond, sinon d’être à la merci d’une idéologie, du moins de se plier à ses diktats ? Il y a fort à parier que non.

Il est pourtant clair que l’objectif d’une journée du voile islamique était d’en souligner la légitimité sociale dans une période où toute forme de prosélytisme islamique ne peut être que mal perçue. Force est donc de constater que l’audacieuse association organisatrice, "Salaam SciencePo", entendait défendre le droit d’expression d’un islam aux visées, somme toute, assez radicales.

Des fichus posés sur des tables étaient proposés aux jeunes filles disposées à éprouver ce sentiment d’auto-stigmatisation volontaire procuré par ce qui se transformait en voile islamique, leur permettant d’appréhender cette idée archaïque, par le tissu symbolisée, qu’une femme est destinée à appartenir à autre chose qu’à elle-même : Dieu, son père, son mari, ses frères…

De fait, les jeunes étudiantes se voilant ne singeaient-elles pas la condition des femmes musulmanes dont la romancière Chahdortt Djavann, qui l’a vécue, rappelle le sens : "Femme dès qu’on vous remarque, pour quelque raison que ce soit, vous êtes forcément une pute. Une femme vertueuse est une femme invisible…" (2) ?

Ainsi, les démocraties européennes me paraissent-elles expérimenter des sentiments à la croisée de deux idéologies complémentaires : l’islamisme et l’antiracisme, de telle sorte que la première, trouvant sa légitimation dans la seconde, avance souvent masquée. Et que l’affirmation "les terroristes sont des fanatiques" ne semble pas aller de soi.

 

(1) Rue Jean-Pierre Timbaud, Editions Stock,

(2) Les putes voilées n’iront jamais au Paradis, Grasset, 2016

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