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Notre avis sur le lauréat du prix Goncourt : "L'ordre du jour," une terrible et très actuelle leçon d'histoire
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Notre avis sur le lauréat du prix Goncourt : "L'ordre du jour," une terrible et très actuelle leçon d'histoire

L'accession d'Hitler au pouvoir: le dernier livre d'Eric Vuillard rend admirablement compte de la manière dont une bande de soudards résolus à tout a pu se mettre dans la poche des dignitaires de l'establishment allemand et anglais, aveugles, faibles ou bassement intéressés. Ça fait froid dans le dos.

François Duffour pour Culture-Tops

François Duffour pour Culture-Tops

François Duffour est chroniqueur pour Culture-Tops et avocat au Barreau de Paris.

Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos, livres, etc.).
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LIVRE

L'ORDRE DU JOUR

d'ERIC VUILLARD

Ed. ACTES SUD

LE THEME

En cent cinquante petites pages du format désormais si fameux de l'éditeur "Actes Sud" et en cinq actes majeurs, Eric Vuillard  livre aujourd'hui un texte incisif mettant en scène les acteurs de cet enchainement fatal qui a mené les nazis de la nomination d'Hitler à la Chancellerie du Reich en 1933 à l'intégration de l'Autriche en 1938.

Avant d'atteindre le dénouement que l'on connait, celui de cette guerre implacable et générale et avant même l'ultime dénouement que symbolise le procès de Nuremberg, souvent évoqué ici par l'auteur comme le miroir d'un passé immédiat, il est  surtout question d'une confrontation, celle de quelques comédiens de pacotille, maitres du bluff, au premier rang desquels Göring et Ribbentrop, avec ceux de ces bourgeois investis du pouvoir financier ou politique, souvent plus pusillanimes que franchement cyniques, très vite anéantis par l'audace et la vulgarité des premiers.

Les compromissions des uns et les abandons successifs des autres, tous acteurs d'un même drame, vont in fine rendre possible l'impossible, ainsi l'Anschluss, fondatrice avec l'annexion des Sudètes un peu plus tard de l'Allemagne restaurée, le pangermanisme triomphant dans le mythe de la grande Allemagne entretenu par le petit caporal de Bohème qui porte la défaite de 1918 et le Traité de Versailles comme un martyr son silice. 

Ces compromissions sont tantôt le fait des maitres de l'industrie et de l'acier, de Gustav Krupp à Carl von Siemens, sans oublier Wilhem von Opel qui a tout acheté jusqu'à sa particule, industriels puissants qui n'ont qu'une obsession, sauver leur empire en évitant coûte que coûte le communisme qui le menace, tantôt celui des politiques, ainsi celle de Schuschnigg, Chancelier d'Autriche, qui sera reçu en février 1938 au Berghof pour signer la reddition de son pays au terme d'une journée folle au cours de laquelle il subira les assauts de Ribbentrop et von Papen puis l'ukase autrement plus violent d'Hitler lui-même.

Avant lui et sur un registre presqu'anodin, celle de Lord Halifax, figure emblématique de l'Angleterre de l'entre deux guerres, ancien Vice Roi des Indes, Ministre des Affaires Etrangères de Neville Chamberlain, catholique sincère, héritier de la tradition, élevé à Eton et pétri de la plus universelle éducation possible qui avait accepté l'année précédente, en 1937, de rencontrer Göring, héros autoproclamé de la Luftwaffe, monstre de prétention et de vulgarité, dépressif, morphinomane et sans doute pédophile... son opposé en tout, son antithèse qu'Halifax va non seulement rencontrer mais avec lequel il va participer à une partie de chasse, dépassant ainsi la realpolitik pour pratiquer un sport, partager un art de vivre, un goût, une culture, autrement dit "fraterniser".

Encore la compromission de Chamberlain lui-même, l'homme de Munich, qui recevra Ribbentrop à déjeuner avec son épouse à Downing Street alors que ce dernier quitte son ambassade avant de regagner Berlin, pour subir sa conversation, une conversation entre amis pour parler tennis quand les panzers rugissent aux portes de Vienne.

Quelques rencontres presqu'anodines, urbaines sinon amicales, quelquefois complices, au service  d'un épilogue tragique, la guerre et la mort.

POINTS FORTS

Une démonstration magistrale de la mécanique ou de l'enchainement des faits qui mettent en présence des acteurs résolus, d'un côté, et les supposés garants des institutions et de la pérennité du monde, de l'autre; une vision lucide de l'efficacité du bluff qui réduit ici à néant des institutions séculaires. 

Une approche pertinente de l'histoire à travers la confrontation des hommes et leur rapport de force psychologique, privilégié sur les faits quant à eux sommairement évoqués.

Une efficacité littéraire rare procédant du prisme théâtral du sujet, théâtral dans le sens de sa construction de l'histoire comme celle d'une pièce de théâtre qui réduit le temps, le concentre sur quelques rencontres décisives qui vont permettre l'accomplissement d'un drame de puissance nucléaire, les conjurations actives et passives s'y employant sans proportion, sans adéquation possible entre elles et la conséquence. 

Un style très élégant et très pertinent.

POINTS FAIBLES

Aucun, sinon peut être pour les amateurs de détails historiques, la sobriété et la concision du propos, mais qui, en fait, concourent à sa pertinence.https://ssl.gstatic.com/ui/v1/icons/mail/images/cleardot.gif

EN DEUX MOTS

- Un essai  concis et brillant, essai en ce sens que c'est bien d'histoire qu'il s'agit.

- Une pièce de théâtre aussi car les protagonistes sont tous des acteurs, volontairement ou à leur corps défendant, souvent présentés comme tels par l'auteur, acteurs d'un drame total réduit à une unité de temps sinon de lieu, par le regard de Gustav Krupp lui-même, en amont et en aval, qui voudrait faire de cet épisode de l'histoire une espèce de parenthèse, un cauchemar qu'il convient vite d'oublier.

- Un Roman aussi car si les faits sont évoqués, Vuillard nous laisse presque imaginer que rien de tout cela n'est tout à fait vrai tant cet enchainement est absurde, que tout n'est peut-être que fiction, propagande, images de propagande et mise en scène. Et que cette histoire est à ce point insoutenable ou injustifiable qu'elle pourrait, qu'elle devrait n'avoir été vécue ou conçue que dans l'imagination d'un auteur dramatique.

Que ce livre soit essai, pièce de théâtre ou roman, il doit contribuer dans les temps troublés que nous vivons à notre édification définitive sur les faiblesses congénitales de nos démocraties, du vieux monde ou du vieil ordre comme en parle l'auteur, lesquelles ne pèsent pas lourd devant la folie, associée au cynisme et au crime.

UN EXTRAIT

Ou plutôt deux:

- "Et ce qui étonne dans cette guerre, c'est la réussite inouïe du culot, dont on doit retenir une chose: le monde cède au bluff. Même le monde le plus sérieux, le plus rigide, même le vieil ordre, s'il ne cède jamais à l'exigence de justice, s'il ne plie jamais devant le peuple qui s'insurge, plie devant le bluff".

- "Oui bien avant que la guerre ne commence, tandis que Lebrun, aveugle et sourd, rend ses décrets sur la loterie, tandis qu'Halifax joue les complices et que le peuple effaré d'Autriche croit apercevoir son destin dans la silhouette d'un fou, les costumes des militaires nazis sont déjà remisés au magasin des accessoires".

L'AUTEUR

Eric Vuillard, né en 1968, est écrivain et cinéaste. Il traite volontiers de l'histoire en l'affrontant par une porte dérobée, dans une démarche souvent iconoclaste. Ainsi dans "14 juillet" en faisant parler les hommes du peuple de la Bastille, boulanger, menuisier ou charron, plutôt que les héros "stellisés" par l'histoire officielle. Avec aussi et souvent cette vision particulière de l'histoire qui pourrait être une fiction et inversement. Ainsi dans "Tristesse de la Terre" qui a reçu le Prix Joseph Kessel en 2015, roman dans lequel les Indiens victimes de la conquête de l'Ouest vont, dans le dernier acte de leur anéantissement, devenir les acteurs du spectacle qui raconte leur infortune.

Ses ouvrages sont tous ou presque primés: Conquistadores (Prix Ignatius J. Reilly en 2010), la Bataille d'Occident, Congo (Prix Valery Larbaud en 2012).

Il a aussi réalisé un film en 2008, Mateo Falcone, adaptation d'une nouvelle de Prosper Mérimée, sans lien avec le juge anti-mafia du même nom.

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