Nicolas Sarkozy peut il espérer étouffer le FN comme Francois Mitterrand l'avait fait avec le parti communiste ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
France
Nicolas Sarkozy peut il espérer étouffer le FN comme Francois Mitterrand l'avait fait avec le parti communiste ?
©

Les mêmes valeurs ?

Nicolas Sarkozy peut il espérer étouffer le FN comme Francois Mitterrand l'avait fait avec le parti communiste ?

Nicolas Sarkozy a évoqué samedi les valeurs qui pourraient bien être la base de son programme présidentiel. En reprenant des thèmes chers au Front national, parviendra-t-il à affaiblir le parti d'extrême droite ?

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
Voir la bio »

Atlantico : Nicolas Sarkozy a exposé ses valeurs au Figaro magazine ce samedi. Certains y voient un positionnement trèsà droite. Est-ce une façon d’éliminer le FN de la course en allant chasser sur ses terres ?

Christophe de Voogd : A vrai dire les commentaires dominants sont surprenants : on oppose le positionnement de Sarkozy-2012 à celui de Sarkozy-2007. Or j’observe que ces valeurs sont exactement les mêmes qu’il y a cinq ans ! Il y a un positionnement assez clair avec les valeurs affichées : travail, responsabilité, autorité. Ce qui fait surtout débat, c’est celle d’autorité, qui, dans la tradition française, fait référence à la droite bonapartiste : on se réfère à l’autorité du chef, à l’Etat, à l’ordre. Ces trois valeurs ancrent le discours à droite, c’est clair, mais pas pour autant à l’extrême droite. Après tout, de Gaulle aurait t-il trouvé à redire à un tel triptyque ?

S’il y avait eu « identité », là on touchait à la sémantique d’extrême droite directement. C’est clairement un appel à droite. Mais encore une fois, comme en 2007. La lecture des propos du Président montre d’ailleurs qu’il souligne sans cesse cette continuité. Et, on l’oublie trop souvent dans les commentaires, la question européenne dresse un fossé infranchissable entre le sarkozysme et le Front national. Ceci dit, l’impression de durcissement peut venir justement du temps écoulé depuis 2007: refuser aujourd’hui le mariage homosexuel, l’euthanasie ou le vote des étrangers n’a pas le même sens qu’il y a cinq ans, vu l’évolution de l’opinion sur ces questions.

Est-ce pour chasser sur les terres du Front National ? Nicolas Sarkozy est le premier à s’inquiéter de la force de Marine Le Pen. Il a une inquiétude pour le 1er tour. Avec les cinq points d’écart qui les séparent, il a probablement raison : Marine Le Pen peut faire mieux et fera sans doute mieux quand on entrera dans la période de campagne officielle et que l’on retrouvera l’égalité des temps de parole – parole dont elle sait très bien se servir. Tout comme Jean-Luc Mélenchon pour la gauche.

Axer la campagne sur les valeurs, c’est l’essence même de la politique, comme l’a montré Max Weber. Les expliciter me paraît utile pour le débat public. D’ailleurs François Hollande est en cours d’explicitation, en mettant en avant les valeurs de justice, d’égalité et de service public. Ce sera sans doute son triptyque à lui. Le débat ne paraît pas du tout illégitime sur le fond. On sait depuis Aristote que l’ « ethos », c’est à dire le caractère de l’orateur et les valeurs qui lui correspondent est décisif dans le succès politique. Or, en parlant de travail, de responsabilité et d’autorité, Nicolas Sarkozy ne fait-il pas justement cet autoportrait moral ?

Mais « droitiser » son discours est assez périlleux d’un point de vue tactique : cela revient à dégarnir son centre. Le risque c’est de redonner un espace à François Bayrou – qui n’en demandait pas tant et qui commençait à s’essouffler.

Qu’est-ce qui justifie cette orientation stratégique ? On avait dit en 2007, que Nicolas Sarkozy avait siphonné le FN. Ce parti serait-il de retour ?

Les conclusions de 2007 étaient peut-être un peu hâtives. L’extrême droite, dans sa mutation populiste connaissait alors une ascension dans toute l’Europe.

Par ailleurs, la crise a changé la donne. On sous-estime encore ses effets sur les enjeux de la campagne. Or la crise est un formidable « fuel » pour le populisme en général, y compris de gauche. On avait peut-être enterré le Front National trop tôt. La crise le réveille et Sarkozy en a conscience. Les sondages sont tels qu’il est plus menacé aujourd’hui par Marine Le Pen que par François Bayrou.

François Mitterrand avait réussi à éliminer le PCF. Peut-on imaginer que Nicolas Sarkozy suive une stratégie similaire ?

Il faudrait d’abord qu’il passe le cap de l’élection.

Contre l’avis des rocardiens, François Mitterrand avait pris des positionnements très à gauche, avec le programme commun notamment, et ce pour mordre sur l’électorat populaire, qui à l’époque était à gauche. Je ne suis pas sûr que le but de Mitterrand était de liquider le parti communiste – là-dessus il faudrait que les historiens se prononcent – il cherchait en tout cas à positionner le PS comme force centrale de la gauche.

De plus, je vois une très grosse différence : à l’époque de Mitterrand, on était dans une autre configuration historique, on assistait au déclin de l’idéologie communiste sur le long terme, récession dont Mitterrand a su tirer parti. Aujourd’hui, nous sommes face à un phénomène qui est en ascension, transnationale de surcroît. La progression du FN s’inscrit dans le développement des droites populistes européennes.

Dominique Reynié l’identifie très bien dans son ouvrage sur le populisme, Populisme, la pente fatale : il repère la montée dans tous les pays de mouvements populistes, de gauche comme de droite, de la Suisse à la Suède, de la Finlande à la Hongrie. Marine Le Pen fait partie de ce mouvement. Avec elle, l’extrême droite traditionnelle –celle de Jean-Marie Le Pen-,l’extrême droite anti-décolonisation, anti-gaullienne, anti-étatique et antisémite s’est mue en partie populiste. Marine Le Pen change d’ailleurs le discours de son père avec la réhabilitation de l’Etat, la fin de la référence « raciale », un style plus jeune et un libéralisme en matière de mœurs plus grand etc…

Malgré la différence de contexte, Nicolas Sarkozy peut-il s’inspirer de l’expérience de François Mitterrand face aux communistes, pour contrecarrer Marine Le Pen ? N’y a-t-il pas des analogies ?

Pour le bien de la démocratie, il faut une alternative de droite au populisme. La force de la droite allemande réside dans le fait qu’elle gouverne sans concurrent populiste majeur. C’est le fait de son histoire mais pas uniquement. La situation est assez proche en Grande-Bretagne ou en Espagne. Et c’est clairement l’ambition de Nicolas Sarkozy.

Mais il doit aussi équilibrer son discours, car l’électorat est ainsi fait qu’il ne faut pas perdre au centre ce que l’on gagne, ou espère gagner, à droite. D’ailleurs, il y a, dit-on, des discussions dans son entourage sur les choix tactiques – recentrage ou droitisation. Les arbitrages ne sont pas totalement faits. Le retour d’Emmanuelle Mignon, par exemple, peut changer la donne.

« L’élection se joue au centre »et « il faut rassembler son camp avant le premier tour » sont deux phrases qui restent accolées à l ‘élection présidentielle. S’appliquent-elles encore à cette campagne ?

Absolument. On oublie trop souvent que la vraie raison du succès de Nicolas Sarkozy en 2007 n’a pas été le report des voix du Front national mais de celles de François Bayrou ; mais à chaque tour sa logique, avec cette limite : que les positions du premier tour n’empêchent pas l’ouverture au second; c’est toute la difficulté de l’exercice. Pour le réussir, une seule solution : définir son camp de façon la plus large possible au premier tour.

Ce que fait François Hollande de son côté avec une rhétorique très à gauche et un programme plutôt social-démocrate. Il faut que Nicolas Sarkozy parle davantage aux libéraux sociaux et aux démocrates chrétiens : le thème européen et l’alliance avec l’Allemagne vont tout à fait dans ce sens. Pourquoi ne pas ajouter à son triptyque, la « solidarité », valeur qui parle à cet électorat ?

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !