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Le ministre de la Santé, Olivier Véran, s'exprime lors d'une nouvelle conférence de presse sur la situation de la crise sanitaire le jeudi 11 mars. Alors que les chiffres en Ile-de-France sont inquiétants, le reconfinement local n'a pas été annoncé.
Le ministre de la Santé, Olivier Véran, s'exprime lors d'une nouvelle conférence de presse sur la situation de la crise sanitaire le jeudi 11 mars. Alors que les chiffres en Ile-de-France sont inquiétants, le reconfinement local n'a pas été annoncé.
©Ludovic MARIN / AFP

Confinements localisés

Nice, Dunkerque ou Arras oui, Paris non : vers une révolte des confinés ?

Des mesures de restrictions touchent plusieurs villes de France où la circulation du virus est élevée, comme à Nice, Dunkerque et maintenant dans le département du Pas-de-Calais. Pourtant, aucun confinement le week-end n’est prévu à Paris malgré des chiffres inquiétants révélés par Olivier Véran. Y a-t-il un deux poids, deux mesures susceptible d'alimenter un certain mécontentement dans les territoires concernés par le reconfinement ?

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Jérôme Marty

Jérôme Marty

Président de l'Union française pour une médecine libre, Jérôme Marty, est médecin généraliste et gériatre à Fronton, près de Toulouse.

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Atlantico : Olivier Véran a déclaré lors de sa conférence de presse, « La situation épidémique et sanitaire en Ile-de-France nous préoccupe tout particulièrement. L’incidence y est élevée 350 cas pour 100.000 habitants en moyenne chaque semaine. Elle dépasse les 400 dans le Val de Marne et la Seine-Saint-Denis. Notre inquiétude se porte particulièrement sur les réanimations. Toutes les 12 minutes, nuit et jour, un Francilien est admis en réanimation.  Ce soir 1080 patients y sont pris en charge, presque le pic de la deuxième vague. Si le rythme reste le même nous dépasserons les 1500 patients à la fin du mois de mars, ce qui correspond à un seuil critique. La pression hospitalière va continuer de monter ». Ces chiffres, notamment ceux de l’incidence, sont-ils plus ou moins élevés que ceux recensés à Nice ou Dunkerque lorsque la décision de confiner a été prise ?

Jérôme Marty : L’incidence était plus forte, c’était environ 750 en PACA et 900, puis très vite 1000 à Dunkerque. Donc elle est encore moins forte en Île-de-France mais c’est aussi une question de variants et d’autres facteurs. Même si l’on n’est pas à ces niveaux-là, les réanimations parisiennes sont à des niveaux identiques à ceux de fin novembre, au moment de la seconde vague. Et dans ces services, on est à un taux de remplissage Covid de 90 %. Donc la latitude est très faible. On parle de transferts de patients de l’ordre de plusieurs centaines mais même au plus fort de la crise on ne l’a pas fait. Les nouvelles sont mauvaises et à cela s’ajoute AstraZeneca qui envoie moins de vaccins et la campagne de vaccination qui est encore trop lente. Donc je ne vois pas comment la position qui consiste à dire "on se donne du temps" est tenable. C’est de la pensée magique. La situation s’aggrave depuis des semaines et on ne fait rien. Cela fait plusieurs semaines que les entrées en réanimations sont en hausse continue de 5 %. Il faut agir.

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Que signifie agir dans cette situation ? Un confinement territorialisé ?

Jérôme Marty : Je crois qu’on n’échappera pas à un nouveau confinement en Île-de-France. J’ai le sentiment qu’ils font la même erreur qu’en début de campagne vaccinale vis-à-vis des antivaccins. Ils ont l’impression que les anticonfinements sont très nombreux et que donc il ne faut pas le faire, mais je pense qu’ils font erreur. Je pense que la population a compris. Les gens qui parlent de dictature sanitaire sont sur les réseaux sociaux, pas dans la vie réelle.

Un reconfinement territorialisé est le bon système si on veut bien l’appliquer réellement. C’est-à-dire accepter que lorsque l’on est dépassé par la situation, comme c’est le cas à Paris ou à Nice, il faut taper tôt, vite, fort et court. Et profiter de ce temps pour mettre en place des mesures évitant d’avoir à recommencer. Et rouvrir aux endroits où il ne se passe rien, laisser les gens tranquilles quand on le peut et bloquer dès qu’il y a une résurgence. Mais on ne fait pas ça. On reste au milieu du gué.

Des mesures de restrictions touchent plusieurs villes de France où la circulation du virus est élevée, Nice, Dunkerque et maintenant le département du Pas-de-Calais. Pourtant, aucun confinement le week-end n’est prévu à Paris malgré des chiffres inquiétants. Y a-t-il un deux poids, deux mesures ?

Christophe Bouillaud : Cela y ressemble très fortement. Les chiffres annoncés par le Ministre de la Santé ne sont pas bons du tout, selon ses propres dires, pour la région parisienne, et pourtant rien ne se passe en termes de mesures spécifiques de freinage de l’épidémie pour cette région qui représente un cinquième du pays. Simplement, on va désengorger les hôpitaux parisiens et franciliens en expédiant les patients surnuméraires ailleurs en France, là où il reste encore de la place. De toute façon, tout le monde a bien compris à ce stade, même le commentateur politique du journal matinal de France-Inter, que le seul souci du Président de la République est de pouvoir se targuer de ne pas avoir reconfiné une troisième fois les Français, en acceptant de fait quelques centaines de morts évitables par jour, pour autant que ces morts ne s’entassent pas dans les morgues des hôpitaux comme à Bergame l’année dernière.

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Or il se trouve que, au regard de cette option du « ça passe ou ça casse », plutôt populaire d’ailleurs dans l’opinion publique selon les sondages, certains Français sont plus égaux que d’autres : ceux qui habitent en région parisienne, qui échappent, tout au moins pour l’instant, à de nouvelles restrictions. Pourquoi ? Il faut bien se mettre dans la tête que  la France est un pays qui ne se voit lui-même qu’au travers de médias nationaux (télévision, grands journaux, sites internet d’information) tous implantés à Paris, et plus encore en réalité dans l’ouest parisien. Tant que rien de vraiment grave ne se passe à Paris, à la Capitale avec un grand C, et plus encore dans l’ouest parisien, nos grands médias peuvent se permettre d’être littéralement aveugles, ou tout au moins de minimiser ce qui se passe pour ces autres Français loin des yeux loin du cœur. Le reste de ces oubliés, c’est la banlieue (le « 93 », le « 94 », ou le « 91 »), la province (comme Nice ou Dunkerque), ou pire encore l’outre-mer, cette terra incognita parmi les terra incognita. Déjà l’année dernière, tout a vraiment commencé du côté de Mulhouse ou de Creil, bien loin de Paris. Si l’on compare la situation avec celle des autres grands pays européens, Italie, Espagne ou Allemagne, le rôle de Paris dans la médiatisation de tout phénomène national saute aux yeux. C’est là certes un poncif, mais force est de constater que, ni Nice-Matin, ni Ouest-France, ni aucun autre journal régional n’importe vraiment, pour donner le ton à l’actualité du pays. Il n’existe pas non plus de chaîne télévisée de grande audience basée en province. Donc tant que les Parisiens ne sont pas confinés, ne serait-ce seulement que le week-end comme dans les lieux que vous avez cités, les apparences sont sauves, le pari du plus grand épidémiologue-amateur que l’histoire de France et du monde ait connu n’est pas un ratage meurtrier à la Trump ou à la Bolsonaro. La « guerre contre le Covid » n’est certes pas perdue, Grouchy peut encore apparaitre à l’horizon, le soleil se lever même sur Austerlitz et non pas la nuit tomber sur Waterloo. « On croise les doigts », comme dit le Ministre de la Santé.

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Pourquoi ont-ils accepté de confiner le Pas-de-Calais, Nice et Dunkerque mais ne veulent pas le faire en Île-de-France ? La logique d’une soutenabilité de la situation parce que les courbes ne sont pas exponentielles est-elle entendable ?

Jérôme Marty : Parce que Paris n’est pas la France mais que la France c’est Paris. Je n’ai pas d’autres explications. Il y a une perception différente entre Paris et le reste. Après le taux d’incidence est beaucoup plus bas mais c’est une moyenne. Il est déjà plus élevé dans le Val-de-Marne et en Seine-Saint-Denis.

La logique de ne pas confiner est entendable pour le politique parce que le politique n’a pas le même prisme d’action que le secteur sanitaire. Il doit jouer sur le social, l’économique, le politique et le sanitaire. Mais ce n’est pas audible pour un médecin, surtout quand on sait qu’on peut l’éviter. Je ne dis pas qui a tort et qui a raison, mais ce sont deux prismes différents.

Cette différence de traitement et les propos d’Anne Hidalgo ("À 18 heures, on est en milieu d'après-midi à Paris") sont-ils de nature à réveiller une opposition province/capitale qu’on a pu retrouver au moment des Gilets jaunes ?

Christophe Bouillaud : Il faut d’abord noter que la remarque d’Anne Hidalgo, aussi maladroite soit-elle par son « parisianisme » pour le moins caricatural, s’inscrit dans une fatigue plus générale face au couvre-feu à 18 heures. Il n’aura échappé à personne, à Paris ou ailleurs, sauf, semble-t-il, au génie autoproclamé de l’épidémiologie que les jours rallongent à ce moment de l’année. Le couvre-feu à 18h et ses absurdités comme l’interdiction de faire du sport en plein-air, de se promener, etc., après cette heure, deviennent une insulte au sens commun, et surtout à ce qu’on peut raisonnablement savoir à ce stade de la transmission de l’épidémie. A tout prendre, les gens qui sortent leur chien en bas de chez eux avant d’aller dormir et disent deux mots à un autre propriétaire de chien de la même rue constituent un risque de contagion interpersonnelle bien plus conséquent qu’une promenade solitaire ou un jogging nocturne.

Au-delà de cette condition commune d’avoir à subir un couvre-feu de plus en plus mal calibré en cette saison, il me parait certain que les habitants des régions concernées par des mesures plus drastiques que celles en vigueur en région parisienne peuvent se sentir lésés, voire méprisés. De même, les régions où l’épidémie semble à peu près sous contrôle (comme globalement le Sud-Ouest du pays) peuvent se demander pourquoi, grâce à leur situation favorable, on peut du coup leur donner à soigner tous les malades que produit la situation de la région parisienne, et les obliger à continuer à subir un couvre-feu particulièrement exaspérant. On retrouve là, comme avec les Gilets jaunes, l’incapacité des grands médias nationaux et des élites politiques nationales à prendre en compte la réalité de tout le pays. La différentiation de la lutte contre l’épidémie peut certes se comprendre, mais elle est difficilement acceptable si la région-capitale se trouve épargnée par les côtés les plus gênants des mesures restrictives à prendre.

Plus profondément, la multiplication des échecs des élites au pouvoir dans la gestion de cette épidémie, au centre duquel on trouve évidemment le Président de la République, ne peut que renforcer la défiance des classes moyennes et populaires, et de toutes les personnes qui se sentent déjà loin, socialement ou géographiquement, à l’encontre de « ces élites que le monde nous envie » dont la faillite apparait pourtant de plus en plus nettement. La presse allemande a utilisé à propos de la France le terme d’ « Absurdistan autoritaire». J’ai bien peur que ce quolibet, peu charitable certes, synthétise adéquatement le sentiment de beaucoup de nos concitoyens à l’égard de l’état du pays.

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