La mort d'un parrain | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Culture
L'acteur Marc Rioufol est décédé.
L'acteur Marc Rioufol est décédé.
©

Deuil

La mort d'un parrain

L'acteur Marc Rioufol est décédé. L'esthète, mari de la créatrice d'Antik Batik, était l'un des parrains les plus appréciés des "Narcotiques Anonymes". Il venait de confier sa rémission dans "Tox, comment je suis mort et ressuscité". Hommage de quelqu'un qu'il a beaucoup aidé...

Jérôme  Bertin

Jérôme Bertin

Jérôme Bertin est journaliste de la chute du Mur de Berlin à la deuxième guerre d’Irak pour France Info, France Culture, LCI. Il réalise pour Canal+ un documentaire sur la naissance des acteurs en France , Premiers pas. Aujourd’hui comédien, il a tourné dans une trentaine de films et de téléfilms. 

Voir la bio »

Un parrain. Voilà Marc Rioufol. Un dandy aux cheveux légèrement ondulés, mi-longs, très noir et plaqués en arrière, façon gomina. Un regard de séducteur. Une tenue toujours impeccable, entre Italie et Royaume Uni (surtout Italie). Et une assurance à énerver ou attirer. Sans oublier cette façon de parler, avec autorité, un poil de préciosité, surtout dans le choix des mots. Et ce rire exagéré qui finissait toujours ses phrases, un brin moqueur. 

C’était mon parrain. Mon parrain des Narcotiques Anonymes (NA). Celui qui m’a accueilli dans ces drôles de réunions dont on aime se moquer (« Bonjour, je m’appelle Jérôme et je suis dépendant »). Un « dépendant » (ancien toxicomane devenu clean grâce aux 12 étapes des NA) qui, le premier jour, vous donne son numéro de téléphone en vous intimant l’ordre de le réveiller en pleine nuit si vous avez envie de replonger, si vous avez peur, si vous vous sentez mal.

Un ami ; comme on n’en a pas dans la vie des non-dépendants. Quelqu’un qui commence par vous prendre dans les bras, selon un rituel très américain : le hug. Vous plongeant votre nez dans ses costumes de velours ou tweed, vous serrant aussi fort que son parfum et qui rigole en vous disant : "Bienvenue dans le club le plus select au monde : celui du clean-time (temps d'abstinence), difficile d'y entrer, très facile d'en sortir".

Un mec qui vous appelle comme un frère ne le fait jamais, pour vous dire de jeter votre dope aux chiottes, de rayer tous les numéros de téléphone de vos dealers, de balancer les CD qui vous rappellent vos échecs amoureux et vos films de cul. Et qui le dit avec tellement d’empathie, que vous le faîtes. Et qui se fout de vous, juste après, pour ne jamais lâcher votre orgueil. 

Un homme qui sait vous faire croire qu’il vous méprisera au premier écart et qui vous aime sans attendre de retour, gratuitement, désintéressé. Et qui, dans la même phrase, vous jette quelques vérités que de lui seul vous acceptez. Parce que vous les partagez, parce qu’il a honte quand vous avez honte. Mais lui est debout, droit, digne. Et surtout clean, vraiment clean. 

Marc Rioufol, même si on moquait son côté dandy, opportuniste, prêt à tout pour réussir, on le respectait. On respectait l’ancien clodo des Halles devenu clean, acteur ET thérapeute, son métier préféré : aimer les autres dépendants (pour apprendre à s’aimer soi). 

C’est lui qui m’a accueilli dans la « Fraternité » des Narcotiques Anonymes. Pourtant je le détestais encore d’une précédente aventure commune, un tour de Corse en voilier où m’avait invité un autre ancien tox qui en recevait un tout frais, quelques jours sans héroïne ou crack. Nous étions cinq. Le seul qui portait un costard sur le pont, c’était Marc Rioufol. Pas très enclin aux tâches ménagères, grande gueule et joueur de backgammon. C’est comme ça qu’on s’est approchés, au backgammon sur un voilier au large de la Corse. Quel frimeur ! 

Il m’agaçait, tellement je me reconnaissais en lui. Et c’est aussi parce que je me suis reconnu en lui qu’il est devenu le « parrain d’accueil » puis « mon parrain », selon la terminologie des anonymes. Il m’aidait à rester clean en m’appelant tous les jours, plusieurs fois par jour. En m’accompagnant boire un café, en m’aidant à me bouger le cul pour payer mes impôts, mes dettes et tout ce qui me rendait dépendant. 

C’était un intégriste des NA avec une touche réelle de poésie et parfois d’interprétation du programme des Narcotiques anonymes très rigoriste (pas de drogues, pas d’alcool, pas de médicament modifiant le comportement y compris en cas de « petite » hospitalisation, une réunion par jour et application des 12 étapes). Non, Marc savait quand la rupture avec les réunions des NA était proche. Il lâchait toujours du mou pour que vous ne lâchiez pas la corde trop raide. 

Grâce à Marc, j’ai été clean très vite, presque du premier coup et pendant 6 ans selon la théologie des anonymes. 

C’est à lui que je confiais mes plus grandes hontes. Il vous demandait alors de le regarder dans les yeux. Son regard était franc, dur mais compréhensif. Il avait les mêmes hontes que vous. Pire sans doute. Je sais qu’il est parti avec les secrets de bien des gens encore vivants. Et vivant peut-être grâce à lui ; sans doute un peu et pour certains, beaucoup

Marc Rioufol c’était un parrain, mieux qu’un Scareface, parce que lui n’avait pas besoin de la montrer. Et lui aussi a fricoté avec la came, la mort, les putes, la rue et la famille. 

« - Marc, qui je vais appeler maintenant ? »


Tox, comment je suis mort et ressuscité, par Marc Roufiol (ed. Robert Laffont, 2011).

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !