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Mondialisation, classes moyennes déstabilisées et démocratie : le cocktail explosif du 21e siècle
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Mondialisation, classes moyennes déstabilisées et démocratie : le cocktail explosif du 21e siècle

La mondialisation pourrait transformer les sociétés occidentales selon le schéma que l'on retrouve en Amérique latine, avec une poignée de super-riches, une importante classe moyenne, mais aussi un nombre significatif de gens relativement pauvre. Politiquement, cette fracture aurait un impact significatif.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico : Dans une Tribune publiée par Le Monde, l'économiste américain, Branko Milanovic, déclare : "​Les sociétés occidentales pourraient alors ressembler à celles que l’on peut actuellement observer en Amérique ­latine : une poignée de riches avec les revenus et habitudes de consommation des 1 % les plus riches du monde, une importante classe moyenne, mais aussi un nombre significatif de gens qui, selon les critères internationaux, seraient relativement pauvres, avec des revenus inférieurs à la médiane mondiale. Les sociétés occidentales deviendraient par conséquent beaucoup plus hétérogènes, même sans un creusement supplémentaire de leurs propres inégalités de revenus."

En imaginant un tel avenir pour la France, comment peut-on anticiper, politiquement, les conséquences d'une telle fracture au sein de l'électorat ? 

Vincent Tournier : L’analyse de Branko Milanovic n’est pas très optimiste. Ses analyses ne vont pas dans le sens de la mondialisation heureuse telle qu’elle nous a été promise après la Guerre froide. Il montre que, certes, la mondialisation produit des gagnants et des perdants, mais que s’il y a des gagnants dans tous les pays, les perdants sont très souvent du côté occidental, ce qui peut paraître paradoxal tant l’idée s’est imposée que les Occidentaux sontforcément les profiteurs. Ce que pointe Milanovic, en effet, c’est ce que l’on pourrait appeler un déclassement des classes moyennes occidentales. En d’autres termes, il observe que, même si les inégalités restentglobalementcontenues dans les pays européens, les classes moyennes subissentdepuis 30 ans un gel de leur niveau de vie, ce qui provoque un décrochage par rapport au reste du monde puisque, partout ailleurs, les classes moyennes s’enrichissent (à l’exception de l’Afrique et de certains pays).

De telles analyses sont précieuses parce qu’elles aident à comprendrela désaffection à l’égard de la participation électorale ainsi que la poussée des mouvements dits « populistes » que l’on observe un peu partout en Europe.

Le problème est que cette dynamique économique ne semble pas prête de s’arrêter. On peut même penser qu’elle n’en est qu’à ses débutspuisque, à ce jour, les Etats n’ont pas manifesté leur intention de changer le cours des choses, sauf de façon marginale. La question est donc de savoir ce qui va se passer si les courbes se prolongent. Jusqu’à présent, les effets politiques des transformations économiques sont assez limités parce que, en Europe, les Etats-providence continuent de jouer leur rôle protecteur et redistributif. Ce faisant, ils atténuent donc les implications de la mondialisation. Les difficultés plus sérieuses commenceront lorsque le démantèlement des Etats-providence sera vraiment engagé, ce qui est une issue assez probable parce qu’on ne voit pas comment des institutions qui ont été conçues dans un certain contexte, avec des populations peu mobiles et protégées par des frontières nationales, peuvent perdurer dans un monde ouvert et mobile. Certes, il est possible que, demain, des systèmes de protection sociale d’un nouveau type se mettent en place, dont nous ne connaissons pas encore la teneur ; mais dans tous les cas, il est vraisemblable que la phase de transition soit difficile pour les électeurs, lesquels vont voir ce qu’ils perdent sans être sûrs de gagner quelque chose.

En voyant ainsi diverger les intérêts internes des blocs électoraux qui ont pu exister au cours de ces dernières décennies, comment peut-on envisager la formation de nouveaux blocs se constituant autour d'intérêts communs ? 

La mondialisation a cassé le consensus social-démocrate qui a prévalu en Europe après la Seconde guerre mondiale, et qui reposait surun relatif équilibre entre la croissance économique et le progrès social. Ce consensus s’est traduit par une forte redistributiondes fruits de la croissance à l’ensemble des classes sociales, ce qui a permis de diminuer drastiquementles inégalités sociales (encore très fortes au début du XXème siècle) et de contenir du même coup les poussées contestataires qui se sont manifestées à plusieurs reprises, par exempleà la fin des années 1960 et dans les années 1970. 

Aujourd’hui, la situation est très différente. Une partie des élites fait littéralement sécession, que ce soit économiquement (elle aspire à s’enrichir sans contrepartie), fiscalement (elle ne veut plus payer d’impôts), socialement (elle est hautement mobile), géographiquement(elle réside dans des quartiers préservés) et politiquement (elle se méfie du peuple qu’elle regarde avec condescendance). La victoire d’Emmanuel Macron peut être vue comme l’une des formes que prend cette « révolte des élites », selon l’expression avancée par Christopher Lasch. Cette victoire a été rendue possible par la constitution d’un nouveau « bloc historique » (pour parler comme Gramsci) qui regroupe tous ceux qui, du centre-droit au centre-gauche, soutiennent un projet libéral-libertaire ouvert sur l’Europe et la mondialisation. Cette coalition a brisé la logique bipolaire qui s’était progressivement instauréeaprès 1958 et ne laisse subsister qu’une opposition divisée avec,d’un côté, un bloc de gauche radicale et,de l’autre, un bloc national-identitaire. Ces deux blocs parviennent à attirer des électeurs, mais ils sont dans l’incapacité de constituer, et pour longtemps, une force politique alternative. En outre, chaque bloc a ses faiblesses. Le bloc de gauche est pris au piège de son propre discours internationaliste et anti-discrimination, piège que l’on peut résumer par l’argument suivant : au nom de quoi un travailleur français devrait-il être traité différemment d’un travailleur chinois ou coréen ? Autrement dit, si l’appauvrissement des classes moyennes occidentales s’accompagne de l’enrichissement des pays émergents, où est le problème ?Quant au bloc national-identitaire, non seulement il souffre d’un déficit de relais parmi les élites culturelles et les intellectuels, ce qui le fait passer pour ringard voire dangereux (comme le montrent les polémiques récurrentes sur le risque de la « droitisation », terme qui n’a pas d’équivalent à gauche), mais de plus il est souvent divisé entre une droite de gouvernement et une droite nationaliste, cette dernière étant tenue pour particulièrement méprisable, ce qui rend improbable une éventuelle alliance électorale (l’exemple récent de l’Autriche, où une alliance vient d’être passée entre les conservateurs et le FPÖ, a peu de chance de se généraliser). Donc, sauf imprévu, il est vraisemblable qu’Emmanuel Macron dispose d’un boulevard devant lui pour une longue période, un peu comme les coalitions centristes ont su monopoliser le gouvernement de la France pendant une bonne partie de la IIIème et de la IVème Républiques, à une époque d’ailleurs où les inégalités économiques étaient très élevées.

En poursuivant son propos, Branko Milanovic indique " Ce qui nous amène à cette question capitale : des sociétés dans lesquelles cohabitent des gens aux revenus et schémas de consommation extrêmement différents peuvent-elles rester stables et démocratiques​ ?"​. Quels sont les risques de voir effectivement une rupture démocratique découlant de la hausse des inégalités ? 

L’observation que fait Branko Milanovic est très intéressante car elle invite à s’interroger sur ce qu’est une société. Le contexte actuel a tendance à mépriser ce type d’interrogation au nom d’un argument qui se veut foncièrement humaniste : en gros, peu importe les différences entre les individus, peu importe les situations et les origines de chacun, il suffit d’un peu de bonne volonté et tout le monde peut se rapprocher et « faire société ».Tel est l’argument qui justifie l’intégration européenne, au point d’ailleurs que, jusqu’à une date récente, il était sérieusement envisagé d’intégrer un pays comme la Turquie.

Dans cette vision presque idyllique, seules les inégalités économiques suscitent parfois des réactions inquiètes, sans doute parce que les intellectuels sont souvent issus de la gauche. Mais la réflexion s’arrête généralement là. Curieusement, hormis l’économie, il est généralement tenu pour illégitime de s’interroger sur les autres critères de diversification sociale. C’est pourtant un point qui mériterait discussion :les disparités économiques sont-elles plus dangereuses pour la démocratie que les disparités culturelles, ethniques, voire religieuses ? Si on prend le cas de la France, les seules réformes qui ont provoqué des inquiétudes sur l’avenir de la démocratie ne sont pas liées à l’économie, mais à la lutte contre le terrorisme, et ce dernier a certainement plus à voir avec les questions religieuses qu’avec les questions économiques.

En fait,l’expérience montre que les régimes démocratiques semblent en mesure de digérerassez facilement de fortes inégalités socioéconomiques, comme le montre l’exemple des Etats-Unis, de l’Inde ou du Brésil. Mais ces exemples sont complexes parce que ces pays sont eux-mêmes très divisés sur le plan ethnique ou religieux, ce qui provoquede nombreux problèmes inconnus en Europe (grande pauvreté, segmentation ethno-sociale, corruption, violence). Pour autant, ces difficultésne remettent pas en cause la nature démocratique de ces pays, même si la démocratie y fonctionne de manière moins resplendissante qu’ailleurs.

Donc, on peut rester optimiste en se disant que les régimes démocratiques sont capables de supporter de grandes disparités sociales ou culturelles. Mais tout dépend sans doute de l’ampleur et du rythme des transformations. Les évolutions lissées dans la durée sont probablement moins explosives que les évolutions brutales, que les contemporains sont en mesure de voir de leur vivant. L’exemple de la Russie, où les inégalités sociales ont littéralement explosé après 1990, en donne indirectement une confirmation : une transformation d’une telle ampleur n’a pu être possible que dans un cadre autoritaire, où nul contre-pouvoir ne vient temporiser ounégocier des contreparties.On peut penser que, en principe, les démocraties sont en mesure de faire mieux.

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