Merkel à Paris : pour un coup de main… ou un coup de pression de la part de Macron ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
Merkel à Paris : pour un coup de main… ou un coup de pression de la part de Macron ?
©CHRISTOPHE PETIT TESSON / POOL / AFP

Double jeu

Merkel à Paris : pour un coup de main… ou un coup de pression de la part de Macron ?

Emmanuel Macron a reçu vendredi à l'Élysée la chancelière Angela Merkel, à deux jours d'un vote crucial à Berlin pour la formation d'une coalition. Le président de la République a en effet besoin de la chancelière pour mener à bien son projet de refondation de l'Europe.

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot est économiste, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des marchés de capitaux. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour divers think tanks.

Sur la zone euro, ses études traitent des divergences économiques, de la BCE, du jeu politique européen, de l’Allemagne et des questions industrielles.

Parallèlement à ses travaux, il enseigne l’économie de l’Union européenne dans le cadre de l’IRIS-Sup. Il est diplômé de l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace (SupAéro) et de l’Ecole d’économie de Toulouse.

Voir la bio »
Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

Voir la bio »

Atlantico : L​es ministres  des finances ​allemand et français, Peter Altmaier et Bruno Le Maire se rencontraient ce jeudi 18 janvier, à la veille de la réception d'Angela Merkel par Emmanuel Macron à Paris. A cette occasion Bruno Le Maire a déclaré : "La France et l'Allemagne ont la volonté commune d'une intégration rapide de la zone euro, dans les mois qui viennent (...) il faut agir maintenant !", avec l'intention d’obtenir un accord "entre mars et juin", faisant ainsi fi des difficultés actuelles de formation d'une coalition en Allemagne. Après la nomination de Sylvie Goulard à la Banque de France, les rumeurs faisant état de la nomination de l'économiste Natacha Valla à la direction Economie de la BCE, et les propositions de réformes de la zone euro faites par plusieurs économistes français et allemands, dont des proches d'Emmanuel Macron, semblent révéler une offensive française pour parvenir à obtenir des résultats. Comment analyser un tel mouvement de la part d'Emmanuel Macron ? Quelles sont ses chances de succès auprès d'Angela Merkel ? Pour quels résultats ? 

Rémi Bourgeot : Emmanuel Macron se concentre sur l’idée du parachèvement de la zone euro depuis son passage à Bercy, où il estimait déjà que l’union monétaire était condamnée à l’échec sans une forme de bond en avant dans la fédéralisation institutionnelle. Sur la base de ce constat négatif, il avait promis au cours de sa campagne une démarche résolue afin de dépasser les réticences allemandes. Reste à savoir s’il s’agit effectivement de simples réticences ou plutôt de véritables tabous vis-à-vis d’une construction monétaire fédérale dont le pays n’a jamais véritablement voulu. Les déclarations de fin de non-recevoir de Wolfgang Schäuble, alors ministre des Finances, au lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron, malgré sa sympathie personnelle, semblait plutôt confirmer les tabous indépassables en Allemagne sur la question d’une solidarité accrue et de tout ce qui pourrait être perçu comme un système de transferts systématiques.

La connaissance de l’Allemagne apparaît limitée dans les cercles étatiques français, où l’on tend à penser, malgré l’évidence de presque deux décennies d’union monétaire pour le moins chaotique et quatre décennies de « convergence monétaire », que l’Europe dans son ensemble est appelée à embrasser la vision fédérale de l’administration française. La crise politique tous azimuts qui frappe l’Union européenne, au-delà du simple cas britannique, envoie pourtant un message différent quant à la remise en cause du cadre communautaire. La connaissance limitée des réalités européennes est le principal paradoxe de l’approche fédérale française, dont la détermination bute sur des différences politiques importantes en Europe. Ces différences européennes de fond ne peuvent être simplementignorées en réduisant le débat français à un concert d’invocations transcendantales ni en érigeant l’adhésion idéologique au rang de critère suprême de l’organisation humaine.

On constate un certain nombre d’initiatives dans les milieux sociaux-démocrates allemands et français pour promouvoir une évolution dans les règles de fonctionnement de la zone euro. Certaines de ces propositions sont parfaitement sensées techniquement en ce qui concerne la mise au point d’une forme de coordination budgétaire qui ne soit pas qu’une simple course à l’abîme.

Néanmoins, l’offensive française en faveur d’un approfondissement de la zone euro apparait en décalage avec la situation de crise politique et d’ingouvernabilitéen Allemagne. Les sociaux-démocrates et les conservateurs ont produit un document préalable à un (fragile) accord de coalition dans lequel figurent un certain nombre d’ouvertures sur la construction européenne et quelques références à la zone euro en ce qui concerne la transformation du Mécanisme européen de stabilité en « Fond monétaire européen ». Non seulement ces ouvertures restent en réalité très limitées, mais surtout elles résultent de la pression des sociaux-démocrates emmenés par Martin Schulz alors qu’Angela Merkel cherche désespérément à construire une nouvelle coalition. Pour autant, si les sociaux-démocrates jouissent d’un certain levier dans ces négociations du fait de la crise de gouvernement, ils ont eux-mêmes connu une véritable déroute électorale, si bien qu’un certain nombre de leurs dirigeants et militants (en particulier parmi les jeunes du parti) redoutent un véritable effondrement du parti s’ils ne parviennent pas à renouer avec les classes populaires. Angela Merkel a été prête à afficher quelques ouvertures européennes et elle a par ailleurs montré tout au long de sa carrière en RDA puis en République fédérale une aptitude indiscutable à adapter sa partition. Il n’en reste pas moins que la réalité à laquelle elle est confrontée est celle d’une envolée de l’AfD, qui la menace sur sa droite sur la base d’une ligne anti-immigration et anti-euro.

L’idée selon laquelle il serait possible de dépasser les tabous allemands quant au fédéralisme européen et de leur « arracher » un accord sur le parachèvement de la zone euro est pour le moins éloignée de la réalité, d’autant plus dans cette période de remise en cause politique de fond outre-Rhin.

Edouard Husson : Les dirigeants de la zone euro se caricaturent eux-mêmes. Bruno Le Maire, auteur d’un score à un chiffre aux primaires de la droite et du centre et Peter Altmeier, ministre d’un gouvernement chargé de gérer les affaires courantes veulent passer en force alors que le SPD n’ a pas voté sur l’accord préliminaire de gouvernement avec les chrétiens-démocrates et les chrétiens sociaux. A quoi cela rime-t-il? Vous me direz que je fais de la polémique vis-à-vis de Bruno Le Maire, désormais ministre d’un gouvernement lui bien élu. Mais le péché originel de l’euro, c’est son absence de légitimité démocratique. La monnaie unique n’a jamais obtenu le soutien d’une majorité des électeurs inscrits , ni en France (seulement 36% des électeurs français inscrits ont voté oui au référendum de Maastricht) ni en Allemagne (il n’y a jamais eu de referendum sur le sujet). François Mitterrand et Jacques Chirac ont été obligé d’accepter des cohabitations politiques avec une majorité hostile du fait de la politique du « franc fort ». Jacques Chirac a perdu le referendum sur le projet de constitution européenne. Nicolas Sarkozy et François Hollande n’ont réussi à faire qu’un quinquennat. L’euro est la malédiction des dirigeants français. Et pourtant ils s’obstinent à vouloir en faire adopter les mécanismes (Mitterrand); à le faire entrer en vigieur (Chirac); à ne pas le mettre en cause alors que les crises grecques en offraient l’occasion (Sarkozy et Hollande); à vouloir le renforcer, dans le cas de Macron. Du côté allemand, nous allons assister vraisemblablement à une désaffection vi-vis de l’euro accepté dans les années 1990 pourvu que ses règles fussent celles qui avaient gouverné ledeutsche marrk. On comprend bien que le président français, qui a misé gros sur la reconduction d’Angela Merkel et le soutien qu’elle pourrait apporter à une modification des règles qui président à la zone euro, soit nerveux: Madame Merkel a perdu de facto les élections. Et il n’y a pas de gouvernement allemand autre que celui qui gère les affaires courantes depuis 120 jours. 

Peut-on voir dans un tel mouvement un moyen de faire porter à l'Allemagne toute responsabilité en cas d"échec ? La mise en scène de l'avancée française peut-elle être également un moyen d'en arriver au "clash" ? 

Rémi Bourgeot : Le discours de la Sorbonne d’Emmanuel Macron avait été salué comme l’expression d’une vision transcendante, quasi-divine, de l’avenir européen. En réalité, il y exprimait une certaine conscience des blocages allemands et, de façon intéressante, une compréhension des différences culturelles qui sous-tendent ces conceptions politico-économiques différentes. On pouvait donc dire à ce moment-là qu’il prenait date face aux blocages allemands.

L’analyse de la situation actuelle semble reposer, de façon tout à fait surprenante, sur l’idée selon laquelle l’Allemagne irait vers une nouvelle coalition, comme si les sociaux-démocrates ne participaient pas déjà à la coalition sortante et que leur potentielle entrée au gouvernement ouvrait de nouvelles possibilités radicales en termes d’intégration européenne.

On constate depuis quelques semaines un activisme plus poussé à Paris en faveur de l’approfondissement de la zone euro qui semble destiné à peser sur les négociations entre sociaux-démocrates et conservateurs.

Emmanuel Macron est d’une certaine façon victime de son succès puisque de nombreux commentateurs pensent depuis son élection qu’il est en mesure de bouleverser le jeu européen en faveur du parachèvement de la zone euro. Sur cette base, il est en quelque sorte contraint d’obtenir ne serait-ce qu’un début de victoire rhétorique. Le principal risque lié à la situation actuelle repose sur la déconnexion entre la réalité modeste des avancées et l’emballement oratoire des observateurs français les plus euphoriques.

Etant donnée la ligne politique et sociologique dans laquelle Emmanuel Macron s’inscrit, il est difficile d’envisager l’hypothèse d’un clash délibéré, mais on constate en tout cas une volonté de pousser sa propre logique jusqu’au bout pour arracher à l’Allemagne un parachèvement institutionnel de la zone euro, même s’il demeure improbable. Par ailleurs, les ouvertures esquissées par les responsables allemands, bien que modestes, ne manquent pas de complexité et leur mise en œuvre pourrait aisément passer pour un grand chantier nécessitant une certaine dose de vigueur fédérale ; ce qui pourrait dissiper l’eventuel parfum d’échec par rapport aux ambitions initiales d’Emmanuel Macron

Comme son approche actuelle est focalisée sur l’aspect institutionnel, on pourrait par ailleurs imaginer une réorientation sur les questions en réalité plus fondamentales de politique économique, salariale et technologique, et de l’absence de coordination en la matière ; ce qui constitue la principale cause des déséquilibres massifs qui minent l’économie européenne.

Edouard Husson : Macron espère que son engagement au service de réformes libérales impressionne suffiamment le patronat allemand pour qu’il fasse pression sur les partis politiques allemands et fassent aboutir la constitution d’un gouvernement autour d’une Chancelière en survie politique artificielle. A-t-il d’autres solutions?  L’échec des négociations Schulz-Merkel voudrait dire de nouvelles élections et selon toute vraisemblance une montée en puissance des partis hostiles à une modification des règles de la zone euro. Sinon, Macron devra exposer d’autres voies, s’avancer sur un terrain qui ne correspond pas à l’orthodoxie de Bercy et de la Bundesbank. Notre jeune président a jusqu’ici fonctionné, en matière monétaire, avec un vieux logiciel, qui remonte à VGE, celui du « franc fort »  arrimé au mark comme seule perpective de gestion monétaire pour la France. Je ne crois pas à l’hypothèse du clash. Macron est comme l’immense majorité des dirtigeants français convaincu des vertus du « modèle allemand » pour la France. Quand je vois l’intérêt que suscite Macron internationalement, je lui souhaite de réussir et de voir se confirmer toutes les projets d’investissements étrangers dans notre pays. Mais j’ai du mal à imaginer comment le maintien des règles actuelles de l’euro - ou leur aménagement très léger tel que le propose le président français - produira autre chose que de déception, en France et à l’étranger. 

Sur un autre théâtre, des échanges tendus ont pu avoir lieu entre Christine Lagarde et Jens Weidmann (patron de la Bundesbank) sur la question du surplus budgétaires et des excédents commerciaux allemands. Comment interpréter cette simultanéité ? Les propositions de réforme présentées par Paris sont-elles susceptibles de répondre à ces critiques ? ​

Rémi Bourgeot : Les propositions de réforme de Paris, d’inspiration administrative, ont tendance à faire l’impasse sur la question des déséquilibres réels en se focalisant essentiellement sur la question des dispositifs de gestion de crise, augmentée de la question de l’utilisation des fonds hors période de crise. La question des déséquilibres de compétitivité liés aux écarts de politique salariale, d’investissements et technologique échappent à la focalisation administrative actuelle. La question budgétaire est encore essentiellement abordée sous l’angle de la supervision budgétaire en échange de mécanisme de soutien, une version remaniée et allégée des programmes d’aide en quelque sorte.

Christine Lagarde se fait l’écho d’une impatience croissante dans le monde au sujet du phénoménale excédent commercial allemand, dont les causes tout comme les conséquences financières constituent une extraordinaire source de déséquilibre et d’instabilité pour l’économie mondiale. Il est surprenant que ce débat soit quasiment ignoré en Europe et que l’on se concentre essentiellement sur les mécanismes de gestion de crise.

Le débat économique allemand s’est considérablement reconstitué autour de la question de l’excédent commercial face en particulier aux critiques américaines en la matière. Alors que la zone euro est condamné politiquement à rester une construction très partielle, avec une gestion de crise chaotique et évolutive, la réorientation du débat vers les questions de développement économique réel et des déséquilibres commerciaux et financiers permettrait d’aborder le fond de la question du mode de coopération en Europe et ses finalités humaines.

Edouard Husson : Faut-il rappeler que nous vivons en système de changes flottants au plan international? Les gouvernements du monde ont réagi de deux façons depuis les années 1970: en cherchant à stabiliser leur monnaie (comme l’Allemagne) ou en la gérant pragmatiquement pour épouser les variations de la politique monétaire américaine (comme la Grande-Bretagne). C’est la liberté de chaque pays, selon sa tradition et le souhait de sa population. Si l’Allemagne n’a pas envie de réinjecter ses surplus dans l’économie: au nom de quoi forcerait-on un pays à investir là où il n’a pas envie? Christine Lagarde est dans la grande illusion  de Keynes pour qui le surplus commercial avait quelque chose de répréhensible, il fallait créer, avec le Bancor, un mécanisme qui oblige les pays excédentaires à recycler dans l’économie leur suprlus. Le problème n’est pas là, cependant. Vous ne ferez jamais bouger l’Allemagne, grande puissance économique qui n’a pas de raison de se laisser dicter des règles qui ne sont pas les ,siennes. Le problème, c’est l’impossibilité, puisque nous sommes pieds et poings liés à l’Allemagne en matière d’union monétaire, de pouvoir faire varier notre monnaie en conséquence. Face à la thésaurisation allemande, il faudrait que les Français - et bien d’autres - puissent agir sur le taux de change - au niveau européen ou, sinon il faudra bien y revenir, au plan national. 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !