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Il existe encore un certain nombre de monarchie en Europe
Il existe encore un certain nombre de monarchie en Europe
©REUTERS/Jack Hill/Pool

Rech. roi d'occasion, faire proposition

Match République - monarchie en Europe : vaut-il vraiment mieux être un citoyen qu’un sujet ?

La Belgique change de monarque, rappelant que bon nombre de pays d'Europe ont encore des têtes couronnées pour les diriger, ou du moins les représenter. Petit comparatif entre les vices et vertus des monarchies et des républiques dans le contexte européen.

Alexandre Melnik

Alexandre Melnik

Alexandre Melnik, né à Moscou, est professeur associé de géopolitique et responsable académique à l'ICN Business School Nancy - Metz. Ancien diplomate et speach writer à l'ambassade de Russie à Pairs, il est aussi conférencier international sur les enjeux clés de la globalisation au XXI siècle, et vient de publier sur Atlantico éditions son premier A-book : Reconnecter la France au monde - Globalisation, mode d'emploi. 

 

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Atlantico : Le prince Philippe, fils d'Albert II de Belgique, devient roi ce dimanche après l'abdication de son père. Comment expliquez-vous la survivance de la monarchie en Europe et la popularité persistante des familles royales au XXIe siècle ? 

Alexandre Melnik : La profonde raison qui explique la survivance de la monarchie en Europe réside dans le phénomène de la nostalgie intrinsèquement propre à la nature humaine, surtout aux tournants de l’Histoire, comme celui que vit actuellement l’Humanité, dans son indissociable ensemble, confrontée aux nouveaux enjeux de la globalisation du XXIe siècle. Dans une Europe actuelle, en proie à une crise identitaire, souffrant de la perte de son leadership et de son exemplarité à l’échelle universelle, une partie, toujours importante, des opinions publiques continue à s’accrocher, comme à des bouées de sauvetage, à des repères du passé qui évoquent, dans la psyché collective, la grandeur, la gloire et les fastes de notre continent. Le problème est que ce rétropédalage nostalgique quasi-naturel (un être humain est enclin à idéaliser son passé ; nous sommes tous un peu nostalgiques de nos 20 ans, n’est-ce pas ?) est politiquement instrumentalisé par les leaderships européens, en retard d’une époque. Ils s’en servent comme d’une anesthésie pour, au lieu d’affronter le présent et baliser l’avenir (ce qui exigerait de leur part une totale remise en cause, synonyme de suicide électoral), se complaire dans la contemplation du passé, dont les systèmes monarchiques restent, dans l’imaginaire européen, un symbole fort.  Du coup, l’Europe, tirée vers le bas par ses institutions passéistes, s’enfonce dans un déni de réalité, en refusant d’intégrer dans son logiciel mental un véritable changement de monde qui intervient en ce début de nouveau millénaire.

Nous vivons tous actuellement le basculement civilisationnel le plus radical depuis la Renaissance de la fin du XVe siècle. Dans ce contexte, il est vital de ne pas confondre 1682, année où la cour royale emménage au Château de Versailles pour conférer à la monarchie française un rayonnement paneuropéen, avec 2013, année où Facebook, Twitter, le "cloud computing" (and "what’s else" demain ?) métamorphosent tous les jours, à une vitesse toujours croissante, la vie de tous les habitants de notre planète, de plus en plus interconnectée et interdépendante.

De la monarchie ou de la République, quel est le système le plus efficace aujourd'hui ? Quels sont les avantages et les inconvénients de ces deux régimes ? La mystique républicaine est-elle aussi forte que le culte du roi ? 

Le système le plus efficace est celui qui s’adapte le mieux aux réalités du monde actuel. A savoir un système qui épouse la trajectoire de la modernité, enlève les freins à l’excellence économique et favorise le cheminement de chaque individu vers son propre épanouissement, en lui ouvrant un nouvel horizon dans le XXI siècle, à l’intersection de sa vie professionnelle et privée. Manifestement, ni la monarchie ni la république (dans le sens traditionnel de ces termes, d’après l’histoire européenne) ne correspond à ses critères. En réalité, la monarchie européenne s’apparente de plus en plus à un show costumé qui sent la naphtaline, elle se ringardise et "se peopolise", devenant la risée de la génération de mes étudiants les plus sérieux, alors que la mythique républicaine, restée presque intacte depuis la fin du XVIIIe siècle, s’érode, elle aussi, sous les coups de boutoir de la globalisation en cours qui exige une remise à plat du concept même de la gouvernance européenne. Celle-ci doit être réinventée, compte tenu des impératifs du nouveau monde vertical et plat, où le paradigme managérial gagnant bascule partout du "top-down" au "bottom – up", et le principe du "connect and collaborate" se substitue à celui du "command and control".

La plupart des monarchies en Europe sont aussi des démocraties. Comment peut-on conjuguer monarchie et démocratie ?

Monarchie et démocratie vont historiquement de pair en Europe. Loin d’être antinomiques, ces deux modèles sont souvent complémentaires, voire salutaires en Occident. Pour s’en rendre compte, il suffit d’observer le fonctionnement actuel des monarchies constitutionnelles dans les pays scandinaves et aussi au Pays-Bas qui, malgré toutes les difficultés auxquelles elles sont confrontées, témoignent d’importantes ressources toujours en vigueur, ainsi que de la résilience du modèle démocratique européen.

Oui, monarchie et démocratie sont compatibles, mais à condition que la première reste exemplaire du point de vue de son comportement moral, à l’écart des contingences de la vie politique quotidienne, en prenant beaucoup de distance par rapport aux aléas du moment, pour – résistant à la fuite du temps – fédérer et rassurer les populations grâce à sa posture d’un ultime arbitre au-dessus de tout soupçon (lequel, tout en étant toujours prêt à intervenir, ne le fait presque jamais) et surtout d’un ancrage identitaire qui cimente, en dernier ressort, la nation. A condition aussi que cette monarchie-là ne soit pas vécue par les citoyens comme une bouche de plus à nourrir par leurs impôts au sein de l’insatiable Léviathan étatique, mais comme leur allié face aux difficultés communes, comme un médiateur utile ("ombudsman", pour reprendre le terme d’origine suédoise) entre société et institutions, entre "nous" et "eux".

Oui, l’alliance entre monarchie et démocratie peut encore avoir de beaux jours devant elle, mais à condition que la démocratie trouve en elle la force de se remettre constamment en cause, de se réinventer, en se gardant comme de la peste du piège des "acquis" du passé, aussi glorieux qu’ils puissent paraître, et en intégrant les valeurs qui ont fondé l’Occident – liberté individuelle, dignité humaine, authenticité, justice – dans la démarche au quotidien des hommes et des femmes politiques censés l’incarner aujourd’hui. Et ce, à un moment où une profonde interrogation globale pèse sur les vertus de la démocratie dans un monde où les nouvelles puissances autocratiques (Chine, Turquie, Qatar, Russie) gagnent du terrain, grâce à leur dynamique économique, au détriment des vieilles démocraties qui piétinent, empêtrées dans la récession et le chômage.  La démocratie, conçue en Occident comme un système où une élection, précédée d’un débat contradictoire, constitue la seule légitimité valable de son leadership politique, est-elle toujours un vecteur de succès ou est-elle devenue, dans la globalisation du XXI siècle, un obstacle au développement ? Là-dessus, le débat planétaire est lancé, et il est urgent pour l’Occident d’argumenter sa position, en présentant les exemples précis de réussites de son modèle démocratique, qu’il soit républicain ou monarchique.

Les républiques ont-elles perdu quelque chose en abolissant la monarchie ? La figure du roi est-elle importante, voire indispensable pour la cohésion nationale d’un pays ? En quoi ?

L’ombre titulaire d’un roi paternaliste, providentiel, omniprésent, incarnée par une personne immuable, dotée d’un visage et d’un nom, est une illusion, voire un fantasme aussi irréaliste, contreproductif et inhibant que la veine tentation taraudant un enfant qui veut à la fois avancer dans la vie et tenir en permanence la main de ses parents. A un moment donné, il faut couper le cordon ombilical, devenir un adulte qui est responsable de ses actes et paroles. Devenir pilote de sa propre vie. Ces simples et sempiternelles lois de l’existence humaine relèvent, dans l’univers du XXI siècle, du bréviaire de réussite de chaque pays et de chaque individu. La vraie cohésion sociale ne repose jamais sur le ressassement de la nostalgie qui se niche au sommet du pouvoir, mais sur une addition des succès individuels ("races to the top"), accompagnés, favorisés et fédérés par un système politique efficace et flexible, qui valorise le bien public et l’intérêt collectif au diapason des réelles attentes de la société.

La France est souvent qualifiée de monarchie présidentielle ? D’une certaine manière le président de la République française est-il un nouveau monarque ?

Vu sous cet angle, la France fait figure d’exception sur le paysage européen (si l’on en exclut la Russie dont la Constitution de 1993 était inspirée du "modèle français"), à cause de son mode de fonctionnement qui ressemble, en effet, à une monarchie républicaine où le président élu possède, en principe, les pouvoirs démesurés, dignes d’un souverain de droit divin. Cette situation paradoxale émane, logiquement, de la Constitution de la Ve République taillée sur mesure et dans les circonstances particulières pour un seul homme au charisme exceptionnel, Charles de Gaulle. Autrement dit, ce qui était censé être exceptionnel et donc temporaire, est devenu "normal" et pérenne, même si ce cadre empêche aujourd’hui, de toute évidence, l’évolution de la France dans la globalisation : les habits du père fondateur de la Ve République sont manifestement trop larges pour ses successeurs, et surtout le monde a radicalement changé, en renvoyant la nostalgie d’un monarque républicain au rang des antiquités de l’Histoire. Néanmoins, en 2013, seulement quelques extrémistes (en tout cas, étiquetés comme tels en France) osent préconiser la sortie de ce carcan constitutionnel. Sans rentrer ici dans cette polémique, je reste persuadé que si la France ne veut pas rester un "loser" de la globalisation, elle doit dépoussiérer le système de ses institutions, sanctuarisées, sclérosées, inopérantes à cause des pesanteurs du passé, mais toujours considérées comme un tabou dans la politique nationale.

Il faut sortir du statu quo paralysant et entamer une dynamique qui trace l’avenir. Et c’est justement là que le bât blesse, car le courage de faire des choix clairs, les assumer et aller jusqu’au bout de cette démarche n’est pas forcément inscrit dans l’ADN français, contrairement aux pays anglo-saxons. Les Français sont à la fois régicides et royalistes (Paris est la seule capitale européenne où la république, après avoir démantelé la monarchie, a installé ses bureaux sous les ors des anciens palais royaux). Ils déclarent leur attachement à la liberté, mais préfèrent que celle-ci soit, en dernier ressort, garantie par la puissance publique. Ils plaident pour une évolution maîtrisée, mais avancent toujours par des révolutions incontrôlables. Enfin, ils peuvent préconiser une rupture, mais reviennent progressivement à la continuité.

Le retour de la monarchie est-il envisageable en France ?

Je pense que toutes mes réflexions précédentes illustrent suffisamment l’inanité de cette question déconnectée des réalités.

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