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Mariage pour tous : quel bilan 2 ans après le vote de la loi Taubira ?
©REUTERS/Philippe Wojazer

Les mariés de l’an II

Mariage pour tous : quel bilan 2 ans après le vote de la loi Taubira ?

Deux ans après le vote de la loi Taubira sur le mariage pour tous, point de guerre civile à l'horizon mais des craintes toujours aussi présentes.

Bérénice Levet

Bérénice Levet

Bérénice Levet est philosophe et essayiste, auteur entre autres de La Théorie du Genre ou le monde rêvé des anges (Livre de Poche, préface de Michel Onfray), le Crépuscule des idoles progressistes (Stock) et vient de paraître : Libérons-nous du féminisme ! (Editions de L’Observatoire)

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Atlantico : Deux ans après le passage de la loi, la guerre civile n'a pas eu lieu, mais une révolution tranquille de la société s'est déroulée silencieusement, entérinant les craintes de ces Français qui craignaient de voir certains fondements de la société basculer. En Espagne les mariages homosexuels représentent 2,5% du nombre total des mariages, aux Pays-Bas 2%, au Canada 0,8%. Seule la Belgique, avec ses 5% de mariages civils entre deux adultes de même sexe, peut tenir la comparaison avec la France: comment expliquer le nombre élevé du nombre de mariages homosexuels en France? Faut-il y voir l'effet "première année" ?

Bérénice Levet : On peut le penser en effet. D’autant que la polémique ayant été vive en France, la décision de se marier revêt une portée militante, devient un acte politique. Mais je ne me risquerai malgré tout à aucun pronostic. Cela gardera toujours un parfum quelque peu subversif qui lui donnera davantage de piquant qu’au mariage hétérosexuel. Mais la première cause du divorce étant le mariage, selon l’adage  – et l’on sait que les homosexuels sur ce point ne font pas exception : des divorces ont déjà été prononcés -, peut-être qu’instruits par les couples qui les entourent, certains y réfléchiront à deux fois.

Le mariage pour tous semble aujourd'hui être largement accepté dans la population française malgré la forte opposition au moment du projet de loi. Comment expliquer que le mariage pour tous soit entré aussi facilement dans les mœurs ?

La raison en est très simple, et éventuellement tragique : l’homme s’adapte à tout. Et notre époque plus que toute autre. On essaie de convaincre nos contemporains que la vraie vie est dans le changement perpétuel, dans la "vie liquide", selon le concept de Zygmunt Bauman, et qu’on confond  tolérance et relativisme. Péguy l’a dit : l’homme moderne ne croit pas à ce qu’il croit. De là la facilité avec laquelle il troque la certitude du jour contre celle du lendemain. La raison tient, me semble-t-il, à la fragilité des fondements sur lesquels les opinions de chacun reposent.  C’est ce qui s’est produit avec  le "mariage pour tous": intuitivement, le sens commun a résisté – essentiellement parce qu’il est attaché à la continuité historique et que, comme les Anciens, pressent quelque démesure, quelque hubris dans le fait de s’autoriser à rompre avec  cette continuité. Mais dans la mesure où, évidemment, le monde ne s’est pas éboulé autour de lui, il s’adapte pour revenir à ce terrible mot. Terrible mot car, comme le disait Levinas, l’adaptation est la loi de l’espèce pas de l’humanité. Mais que les opposants d’hier assistent aux cérémonies nuptiales de leurs ami(e)s homosexuel(le)s, ne remet absolument en question la puissance et la légitimité des critiques alors formulées. 

Cela signifie-t-il que ceux qui ne voulaient voir qu'une forme d'homophobie dans l'opposition au mariage pour les personnes de même sexe se sont-ils trompés ? 

Bien évidemment. La France n’est pas homophobe et les fondements de l’opposition au "mariage pour tous", pour sacrifier à cette fallacieuse expression, n’avaient, à quelques exceptions sans doute, aucun relent d’homophobie.  

Au-delà de ces chiffres bruts en termes de mariage pointent aussi les chiffres liés à la procréation médicalement assistée et à l'adoption: d'après le quotidien La Croix, 721 demandes d'adoption d'un enfant d'un conjoint né d'une PMA ont été formulées, et sur les 295 décisions émises, 281 été positives. La question de la filiation qui était pour une large part au cœur de l'opposition à ce projet de loi reste-t-elle en suspens ?

Il est inévitable que la question de l’adoption finisse par revenir sur le devant de la scène. Le gouvernement ne veut pas prendre le risque de susciter une nouvelle démonstration de force contre une proposition qui ne manquerait pas de faire redescendre dans les rues mais la question réapparaîtra pendant la campagne présidentielle, et pèsera dans les débats, à n’en pas douter. Les associations gays et lesbiennes ne manqueront pas de rappeler la gauche à ses engagements.

Aujourd'hui, la Manif pour tous est devenue un parti politique, ne déclarant aucun candidat. Les craintes concernant les questions de filiation et évoquées à l'époque travaillent-elles toujours la société ?

Assurément. Nul n’ignore que là est l’étape suivant. Et les résistances sur ce chapitre de la filiation sont peut-être plus rebelles encore. Toutefois, si La Manif pour tous se transforme en parti politique, ce n’est sans doute pour se cantonner à cette question mais engager plus largement des questions de civilisation.

Au regard de ces chiffres, quel bilan social peut-on tirer de la mise en place de la loi sur le mariage et des débats qu'elle a engendrés ?

Les arguments opposés à l’extension du mariage aux homosexuels gardent toute leur pertinence. Vous parlez de débats, or, un débat suppose que l’on reconnaisse la légitimité de chacun des interlocuteurs, or, ici, comme dans l’essentiel des  questions qui engagent une certaine idée de la nation, de l’homme, de la civilisation, il y avait d’un côté les dépositaires du Bien et de l’autre, les suppôts de Satan.

Si vous me le permettez, revenons rapidement sur les arguments qui, dans mon cas, fondaient, et fondent toujours,  mon hostilité à ce mariage dit pour tous.

On nous a rebattu les oreilles avec l’argument de l’amour, mais il ne vient à l’esprit de personne de dénier aux homosexuels cette disposition affective, et c’est la raison pour laquelle je regrette infiniment qu’une autre modalité de reconnaissance institutionnelle n’ait pas prévalu. Seulement le mariage n’a jamais consacré l’amour – et il est consternant d’observer que des hommes politiques, autrement dit des êtres responsables de nos institutions, aient pu endosser cet argument. Le mariage consacre  l’union d’un homme et d’une femme naturellement capables  de donner la vie, s’engageant à former un foyer, et du même coup à assurer la perpétuation de la nation, de lui donner des petits Français. Si le mariage est une institution, si l’Etat se mêle de notre vie privée, c’est exclusivement au regard de cet enjeu de la filiation.

L’autre point capital, corrélé au précédent, est que cette loi confirme  que nous avons totalement perdu le sens des  institutions. Qu’est-ce qu’une institution sinon le garant de la continuité d’une nation ? Et bien qu’elles soient d’origine  humaine, toute humaine et  susceptible par conséquent, de subir des inflexions, nos institutions nous sont léguées par nos ancêtres et à ce titre nous en sommes les obligés. Elles revêtent   en ce sens une sorte de transcendance, une transcendance temporelle, qui  nous rappelle qu’il y avait un monde avant nous, que nous sommes précédés et par là même nous rassurent sur le fait que le monde continuera après nous. Que ce ne sera pas nécessairement le déluge. Nos contemporains, et tragiquement, nos politiques sont parfaitement indifférents à de telles préoccupations. D’où le "mariage pour tous" ! Pour conclure sur ce point, je citerai Nietzsche qui avait remarquablement anticipé cette réalité qui nous accable : "Nos institutions ne valent plus rien : là-dessus tout le monde est d’accord, écrit-il. Pourtant la faute n’en est pas à elles mais à nous.

Tous les instincts dont les institutions sont sorties s’étant égarés, celles-ci à leur tour nous échappent.  Pour qu’il y ait des institutions, il faut qu’il y ait une sorte de volonté, d’instinct, d’impératif (…) : une volonté de tradition, d’autorité, de responsabilité, établie sur des siècles, de solidarité enchaînée à travers les siècles, dans le passé et dans l’avenir, in infinitum.

L’Occident n’a plus ces instincts  d’où naissent les institutions, d’où naît l’avenir. On vit pour aujourd’hui, on vit très vite, on vit sans aucune responsabilité : c’est ce que l’on appelle ’’liberté’’. 

Le présent se veut entièrement fondateur : toute idée de dette contractée envers les morts  répugne à nos contemporains. Le mariage avait un sens dont nous ne sommes pas les auteurs (je le répète, les auteurs en sont nos ancêtres et non quelque dieu que ce soit), cela nous est odieux et sans vergogne, nous en avons transformé le sens. D’autant que notre époque est au nominalisme : les mots ne disent rien des choses, ils sont des étiquettes dont nous avons tous loisir de modifier au gré de nos caprices, de nos fantaisies ! Là encore, il ne faut pas se laisser intimider par la propagande bien-pensante : il ne s’est pas agi d’ouvrir le mariage aux homosexuels mais de transformer de fond en comble la signification de cette institution pluriséculaire.

Pour revenir à votre question portant sur le bilan social, la polémique a eu pour mérite non pas de libérer la parole frileuse, crispée, réactionnaire…que sais-je encore…, selon ce refrain perpétuellement seriné, mais de mettre au jour des enjeux anthropologiques, philosophiques, des  questions politiques.  La politique est un pari et un engagement sur le sens, il postule toujours une certaine idée de l’Homme et de la civilisation. Dans quel monde voulons-nous vivre ? A quels enfants voulons-nous léguer le monde ? Christiane Taubira n’a d’ailleurs pas escamoté cette dimension, même si ce jour-là le garde des Sceaux vendait la mèche,  lorsqu’elle a reconnu qu’il s’agissait d’ « une réforme de civilisation ».

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