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Dimanche, entre 125 000 et 400 000 partisans du mariage pour tous ont défilé dans les rues de Paris.
Dimanche, entre 125 000 et 400 000 partisans du mariage pour tous ont défilé dans les rues de Paris.
©REUTERS/Christian Hartmann

Passion égalitaire

Mariage homosexuel : est-on encore capable de voir la distinction entre différences de traitements et discrimination ?

Le débat sur le mariage homosexuel a débuté mardi à l'Assemblée nationale. Les partisans du "mariage pour tous" placent leur combat sur le terrain de l'égalité. Mais la différence de traitement est-elle obligatoirement synonyme d'inégalité et de discrimination ?

Bertrand Vergely,Eric Deschavanne et Éric Fassin

Bertrand Vergely,Eric Deschavanne et Éric Fassin

Bertrand Vergely est philosophe et théologien. Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010).

 

Eric Deschavanne est professeur de philosophie. Il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry (Germina, 2010).

Éric Fassin est chercheur à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (sciences sociales, politique, santé), unité mixte de recherche associant le CNRS, l’Inserm, l’EHESS et l’université de Paris XIII.

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Atlantico : Les partisans du mariage homosexuel ont manifesté dimanche au nom de l’égalité. Mais la revendication du mariage homosexuel peut-elle vraiment être considérée comme un combat pour l’égalité ? Ce débat, comme d'autres d'ailleurs, n’est-il pas miné par une confusion entre égalité et différence ? La différence de traitement est-elle obligatoirement synonyme de discrimination ?

Bertrand Vergely : Tout le monde est égal devant la loi. C'est ce que signifie l'égalité. À bien distinguer de l'égalitarisme, cette utopie dangereuse parce que hyper-violente qui poursuit comme but la confusion collective dans la similitude généralisée, Le maoïsme en Chine a montré à quelle terreur pouvait conduire l'égalitarisme. Les partisans du mariage pour tous revendiquent l'égalité. Une telle revendication relève de l'impossible. Deux hommes et deux femmes ne sont pas la même chose qu'un homme et une femme. Deux pères et deux mères ne sont pas la même chose qu'un père et une mère.Un enfant que l'on fait n'est pas la même chose qu'un enfant que l'on fait faire. Au nom de l'égalité, les partisans du mariage pour tous pratiquent derrière un abus de langage un déni de réalité. Le totalitarisme a toujours pratiqué un révisionnisme historique afin de faire passer la vérité qui l'arrange. On a affaire ici à une pratique du même type. Pour gommer le fait qu'ils ne respectent pas la réalité, les partisans du mariage pour tous procèdent à des équivalences fictives entre famille homosexuelle et famille hétérosexuelle. En fait, l'égalité est revendiquée pour faire passer un mensonge pur et simple.

Eric Deschavanne : Si le débat paraît impossible et le combat inexpiable entre partisans et adversaires du mariage homosexuel, cela tient au fait que l'on a affaire à deux manières tout à fait distinctes d'articuler égalité et différence. 

Tout le monde, en fait, est pour l'égalité. Dans l'affaire du mariage homosexuel, il est question de l'égalité en droits entre les couples : l'idée est que tous les couples reconnus comme légitimes doivent avoir les mêmes droits. Or, les adversaires du mariage homosexuel ne sont pas contre l'égalité en ce sens ; simplement ils ne considèrent pas le couple homosexuel comme un couple véritable ou légitime, dans la mesure où la notion de couple requiert selon eux la différence des sexes, la complémentarité entre l'élément féminin et l'élément masculin : c'est l'essence même du mariage, dont le couple de même sexe se trouve nécessairement exclu. Dans cette perspective, la différence des droits apparaît justifiée par la différence de nature entre le couple hétérosexuel et le couple homosexuel : la différence de traitement n'a pas le sens d'une discrimination ou d'une inégalité. Bien entendu, pour admettre ce raisonnement, il faut admettre l'idée que la différence des sexes est le critère naturel, objectif et évident du couple légitime.

C'est ce critère que récusent les partisans du mariage homosexuel. Leur force provient du fait que le couple homosexuel est reconnu juridiquement et symboliquement depuis le Pacs. La question du "couple légitime" fut le véritable enjeu de la réforme du Pacs. Raison pour laquelle il a été convenu qu'un frère et une soeur ne pouvaient se pacser : le Pacs devait consacrer le couple, non la vie commune. D'où également le choix d'une formule universelle incluant les couples hétéros : il s'agissait de faire abstraction de la différence d'orientation sexuelle afin de marquer l'égalité symbolique entre les couples reconnus comme légitimes. Les adversaires du Pacs avaient à l'époque parfaitement raison de considérer que le ver était dans le fruit : une fois le couple homosexuel reconnu comme légitime, la dynamique de l'égalité (de la luttre contre les discriminations) devait nécessairement conduire à la revendication du libre accès au mariage et à la parentalité. Ce n'est pas le "mariage pour tous" (la formule est à cet égard malheureuse), c'est le mariage pour tous les couples que le législateur (et la société) regarde comme légitimes. La difficulté des adversaires du mariage homosexuel dans cette querelle, tient à la chaîne des raisons : il est impossible de refuser l'adoption sans refuser le mariage; et il est impossible de refuser le mariage sans mettre en cause la légitimité du couple homosexuel, donc sans mettre aussi en cause le Pacs.

Eric Fassin : Oui, il s’agit d’un combat pour l’égalité des droits ; et ceux qui l’oublient n’ont qu’à porter leur regard hors de nos frontières, où la question se pose d’ordinaire en ces termes. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a aucune différence entre homosexuels et hétérosexuels, entre femmes et hommes – et encore entre Noirs, Arabes et Blancs, par exemple. La question, c’est de savoir si c’est à l’État d’instituer ces différences en donnant des droits différents à des groupes différents – autrement dit, de fonder en droit des communautés.

Bien sûr, toute différence de traitement n’est pas discriminatoire (c’est bien pourquoi ce qu’on appelle pourtant en français « discrimination positive » peut être légitime). Par exemple, la grossesse peut justifier des différences de traitement ; mais il me semble que la modernité démocratique soumet toutes ces différences à un examen critique, pour décider lesquelles continuent de nous apparaître légitimes, et lesquelles se révèlent illégitimes. L’exemple des femmes ou des Noirs peut nous servir de modèle : ce qui était acceptable hier ne l’est plus aujourd’hui. Pour les homosexuels, ce qui est encore acceptable aujourd’hui ne le sera plus demain.

A quelles dérives, une telle tendance peut-elle mener ?

Bertrand Vergely : La dérive que l'on risque est celle à laquelle nous assistons à savoir l'installation d'un régime de manipulation généralisée de la vie à la suite d'une disparition du sens même de la réalité ainsi que des mots. Vieille technique totalitaire là encore. Pour manipuler la réalité en toute tranquillité, on fait disparaître le réel ainsi que les mots capables de l'identifier. Plus de réel ? Plus de mots pour nommer le réel en appelant les choses par leur nom ? La voie est libre pour la manipulation sans limites. Vous avez cru qu'une famille se bâtissait à partir d'un homme, d'une femme et d'un enfant? Vous avez rêvé. La famille va désormais reposer non plus sur une réalité, l'homme, la femme, l'enfant iossu de l'homme et de la femme, mais d'un droit ainsi que d'une technique de procréation. Le droit et la technique vont remplacer la réalité. Ils vont tenir lieu de nature.

Eric Fassin : Trop d’égalité ? Il y a ceux qui s’inquiètent d’un excès de démocratie. Pour ma part, je suis surtout sensible à la réalité des inégalités, et aux reculs de la démocratie. Si l’on veut dire que les « passions démocratiques » ne nous permettent plus de trouver que le monde social est « naturel », c’est vrai. On peut déplorer cette remise en cause des évidences, qui interroge le « bon sens », c’est-à-dire le sens commun, au nom de la raison ; mais on peut aussi s’en réjouir : c’est une ligne de partage proprement politique.

 

L’égalité républicaine est-elle là pour corriger des différences de fait ?

Bertrand Vergely :  L'égalité républicaine est là pour faire respecter la loi. Elle est également là pour faire respecter une certaine égalité des chances en matière éducative afin de faire fonctionner l'ascenseur social. Les communistes ont toujours voulu aller au-delà de l'égalité juridique et éducative afin de réaliser l'égalité sociale. D'où ses mots d'ordre : "La réussite pour tous" ou bien encore "Le mariage pour tous". En poursuivant ce projet, ils sortent du cadre républicain afin d'installer le communisme. Ce qui est leur vieux rêve. Un rêve qui se termine inévitablement par un régime de terreur où, sous prétexte d'égalité on crée un individu-type que l'on clone à des millions d'exemplaires.  

Eric Fassin : De quoi parle-t-on ? Du mariage ? Ce n’est pas une différence de fait, mais de droit. De l’adoption, ou de la PMA ? Dans les deux cas, il ne s’agit pas plus d’un fait biologique : c’est bien l’État qui définit les conditions d’accès à l’une comme à l’autre. Le droit n’est pas un fait de nature, mais un fait social. Or c’est le droit qui définit le mariage, la filiation, la famille, et même la sexualité – en posant un âge pour la majorité sexuelle, en punissant le viol, en ouvrant le recours à la contraception et à l’avortement, mais aussi à la PMA.

Peut-on à la fois revendiquer l’égalité des droits et souhaiter la reconnaissance d’une identité propre ? N’est-ce pas la porte ouverte au communautarisme ?  

Bertrand Vergely : On ne peut pas vouloir être à la fois "comme tout le monde" et "différent" des autres. Il faut choisir. Le mouvement gay ne veut pas choisir. Il veut tout. La différence et l'identité. Il parvient à tout avoir en dictant par sa différence ce que doit être désormais l'identité. Désormais, ce sont les gays qui disent à notre monde ce que doit signifier "être comme tout le monde". Être comme tout le monde en l'occurrence veut dire : tout envisager sous l'angle du droit ainsi que du "tout est possible". No limit.

Eric Deschavanne : L'égalité en droits n'implique nullement la négation des différences réelles, mais leur relativisation, de sorte que les hommes puissent se considérer comme semblables, abstraction faite des particularités qui les distinguent. Pour pouvoir affirmer l'universalité et l'identité des droits, il faut se rendre aveugle aux différences (la couleur de peau, le sexe, etc.) ainsi qu'aux communautés d'appartenance. Les droits de l'homme sont les droits de l'homme nu, déshabillé de ses différences concrètes, et sont des droits portés par l'individu, abstraction faite de sa communauté d'appartenance. Cet "humanisme abstrait" repose sur une transcendance mystérieuse et fut souvent dénoncé comme une idéologie folle. On connaît le mot fameux du contre-révolutionnaire Joseph de Maistre : "Il n'y a point d'homme dans le monde. J'ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu'on peut être Persan; mais quant à l'homme je déclare ne l'avoir rencontré de ma vie ; s'il existe c'est bien à mon insu." L'idée d'universalité – et donc aussi celle d'égalité – paraît être une fiction idéologique, tandis que les enracinements communautaires ont l'évidence tangible d'une réalité concrète. Le nationalisme et le communautarisme procèdent de l'incapacité à transcender ces enracinements identitaires, à prendre à leur égard la distance nécessaire pour pouvoir se placer au point de vue de l'universel.  

Eric Fassin : Ce ne sont pas seulement les homosexuels qui revendiquent un droit pour eux-mêmes ; dans la rue, il y avait dimanche des gens qui défendaient un principe universaliste, l’égalité, indépendamment de leur sexualité. Mais l’argument du communautarisme est toujours opposé aux revendications qui concernent les minorités. Or, demander à être traité à égalité par le droit, ce n’est pas demander un statut particulier. S’il y a communautarisme, n’est-ce pas chez ceux qui veulent préserver un statut particulier pour la communauté hétérosexuelle ? Mais on s’aveugle d’ordinaire au communautarisme majoritaire, dont la politique d’identité nationale a donné un exemple éclatant ! 

Depuis quelques années, la société semble avoir évoluée du droit à la différence au droit à l'indifférence… L’extension des libertés et des droits individuels ne risque-t-elle pas d’aboutir à la destruction du modèle égalitaire républicain et à « la tyrannie des minorités » comme l’expliquait le sociologue Raymond Boudon ?

Bertrand Vergely : Nous sommes confrontés à ce qu’ Alain Minc a appelé "l'ivresse démocratique". Une ivresse qui est en train de mettre par terre le modèle républicain. Alors que la République se fonde sur la notion de Bien commun, l'ivresse démocratique se fonde sur un individualisme de masse dans lequel l'individu tient lieu de Bien. Si la République en fait les frais, la démocratie va bientôt en faire les frais elle aussi. Quand la démocratie bascule dans l'ivresse des droits, elle n'est plus démocratique mais folle. Et quand elle est folle, elle explose. 

Eric Deschavanne : Le thème de la "tyrannie des minorités", qui fait écho à celui de la "tyrannie de la majorité", est lié à la montée en puissance de la problématique des droits de l'homme et de la lutte contre les discriminations. Le droit démocratique a pour vocation de protéger les individus, donc aussi les minorités. Il existe nécessairement une tension au sein des démocraties entre la souveraineté du peuple, qui porte le risque de la "tyrannie de la majorité", et la protection des droits individuels, qui génère celui de la "tyrannie des minorités". Cela dit, je trouve qu'il existe somme toute aujourd'hui un équilibre assez satisfaisant entre ces deux dimensions de la démocratie. Il me semble que la dénonciation de la tyrannie de la minorité ou de la majorité confine le plus souvent à la théorie du complot et dénote, outre une certaine propension à la paranoïa, une incapacité à argumenter.

Par ailleurs, l'affirmation de la liberté peut revêtir des expressions contradictoires. Elle peut prendre la forme du culte de la différence ou bien à l'inverse celle d'une négation de la différence. On rencontre par exemple ces expressions contradictoires au sein du féminisme contemporain, lequel oscille entre le différentialisme, qui défend les vertus de l'identité féminine, et la théorie du genre, laquelle vise à l'inverse à déconstruire les identités afin d'abolir la différence (l'enfermement dans un genre particulier). Bien entendu, ces affirmations sont unilatérales et hyperboliques. La négation des différences réelles est absurde, tandis que le culte de la différence détruit la condition de possibilité de l'égalité, laquelle requiert une forme d'indifférence aux différences.

S'agissant des mouvements homosexuels, on peut observer que le parcours depuis les années 70 a conduit de l'affirmation du droit à la différence à la revendication d'un droit à l'indifférence, du culte de la marginalité à celui de la normalité. A cet égard le Premier ministre britannique David Cameron a raison de se déclarer favorable au mariage homosexuel en tant que conservateur : la revendication par les homosexuels du droit de se marier et de fonder une famille subvertit moins le couple et la famille traditionnels qu'il ne les consacre. Une telle revendication se situe aux antipodes du communautarisme et de l'affirmation d'une identité singulière : elle procède à l'inverse d'une volonté d'intégration, et n'exige rien d'autre que la reconnaissance du semblable par le semblable.

Eric Fassin : Tocqueville s’inquiétait pour sa part de la « tyrannie de la majorité ». En revanche, « la tyrannie des minorités » est un fantasme conservateur d’aujourd’hui, sans rapport avec la réalité de notre société. La France n’est pas gouvernée par des lesbiennes noires, que je sache. Regardez le trombinoscope des dirigeants de grandes entreprises, ou des élites dans la diplomatie, l’armée, chez les hauts fonctionnaires, etc. : c’est encore, dans des proportions massives, un monde d’hommes blancs.

Veut-on seulement parler alors d’un « lobby homosexuel », comme on parlait hier du « lobby juif » ? J’ai l’impression que reviennent à la surface des arguments conservateurs qui ont été opposés à tous les grands combats pour l’égalité. Mais aujourd’hui, la pensée réactionnaire se veut démocratique : de même que trop d’impôt tuerait l’impôt, si je comprends bien, trop d’égalité tuerait l’égalité. Et trop de liberté tuerait la liberté. Bref, il faudrait une démocratie tempérée, réservée à « nous », et fermée à « eux ». Le problème, c’est que ce n’est plus une démocratie.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

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