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"Manifeste contre la rigueur" : mais jusqu’à quand le déficit budgétaire constituera-t-il un principe de bonne gestion des finances publiques ?
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Les keynésiens orphelins !

"Manifeste contre la rigueur" : mais jusqu’à quand le déficit budgétaire constituera-t-il un principe de bonne gestion des finances publiques ?

Paul Krugman et Richard Layard ont lancé un « Manifeste pour un retour à la raison économique », dont l’argument principal est de tirer la sonnette d’alarme sur les politiques de rigueur menées dans l’UE. Si on peut comprendre leurs craintes, on peut aussi se demander s'il n'est pas temps d'en finir avec le déficit budgétaire comme principe de gestion des politiques publiques. Est-ce parce que Keynes n’en parle pas qu’on ne peut pas se poser la question ?

Gérard Thoris

Gérard Thoris

Gérard Thoris est maître de conférence à Sciences Po. il a notamment rédigé une Analyse économique des systèmes (Paris, Armand Colin, 1997), contribue au Rapport Antheios et publie régulièrement des articles en matière de politique économique et sociale (Sociétal, Revue française des finances publiques…).

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Il n’est pas besoin d’être grand clerc et d’avoir accumulé les études supérieures en dizaines d’années pour conclure que, lorsque l’État décide que son budget doit tendre vers l’équilibre, la récession se profile.

Qu’un agent qui représente la moitié du PIB décide de réduire son activité de 4,5 %, cela ne saurait être sans conséquence !
On y ajoutera, pour faire bonne mesure que, si le multiplicateur de déficit budgétaire est devenu un diviseur [1], il n’y a aucune raison de penser que, au contraire, la réduction des dépenses de l’État ne soit pas marquée par un phénomène multiplicateur.

En d’autres termes, si François Hollande pense qu’il suffit de se réduire à augmenter les impôts et diminuer les dépenses à hauteur de 4,5 % du PIB pour atteindre l’équilibre budgétaire, il risque bien d’être déçu
. Un calcul sommaire, sur la nappe d’un restaurant pour être à la hauteur d’Arthur Laffer, montre que si le multiplicateur des dépenses publiques à la baisse est de 3, une réduction des dépenses publiques de 100 milliards entraîne une réduction du PIB de 300 milliards. Comme le taux de prélèvements obligatoires est, pour faire simple, de 50 %, les recettes fiscales diminuent de 150 milliards. A l’arrivée, le déficit s’est accru et la rigueur n’a servi à rien.

Cela dit, on ne peut en conclure qu’il faut continuer d’accroître indéfiniment les déficits budgétaires. Même si l’on prend au sérieux l’idée que la politique du New Deal a pu sortir l’économie américaine de la crise, personne ne s’interroge sur la question du remboursement de la dette ainsi constituée. Ceux qui seraient tourmentés par le sujet imaginent secrètement que la Seconde Guerre mondiale, avec l’inflation qu’elle n’a pas manqué d’engendrer, a pu faire baisser le poids de la dette sur PIB. Il vaut mieux d’ailleurs qu’il en ait été ainsi. Car, si l’on compte sur le maître de Cambridge pour nous donner une leçon en matière de gestion de dette, nous serons bien déçus.

La Théorie générale ignore globalement la question [2]. Voilà donc nos économistes modernes intellectuellement orphelins. D’un côté, ils plaident avec Keynes qu’« un revirement de la politique du Gouvernement faisant succéder l’amortissement à l’endettement (ou vice-versa) peut entrainer une contraction sévère (ou une notable expansion) de la demande effective » [3] ; de l’autre, ils cherchent désespérément chez leur père intellectuel les conséquences de cette politique en matière de dette publique.

Il reste alors la solution miracle de la monétisation de cette dette publique. Et c’est bien le cœur du message de nos pétitionnaires : « Si les taux d’intérêt se sont élevés dans certains pays de la zone euro, c’est parce que la BCE n’est pas autorisée à agir comme prêteur de dernier ressort aux gouvernements. Ailleurs, la banque centrale peut toujours, si nécessaire, financer le déficit public, laissant le marché obligataire de marbre. » Depuis deux ans maintenant, nous défendons l’idée d’une remise des dettes publiques dont la monétisation constitue la première étape. Mais cette remise a un corolaire immédiat qui est l’équilibre budgétaire sur les sept dernières années. On ne s’interdit pas ainsi le levier d’une politique budgétaire discrétionnaire et contracyclique ; on se donne simplement le moyen préventif d’éviter un accroissement de l’endettement.

Car les conditions d’efficacité de la politique keynésienne, on devrait s’en souvenir, reposent sur l’existence de capacités de production inutilisées. Si la demande pouvait seulement être un peu plus dynamique, le taux d’utilisation des capacités s’accroîtrait et la reprise serait au coin de la rue. La difficulté est que, depuis quelques décennies, nous vivons des mutations structurelles de l’appareil productif. Celles-ci ont une conséquence simple : la totalité des créations d’emplois nettes aux États-Unis sont le fait d’entreprises nouvelles, offrant des biens et services nouveaux. Il ne s’agit donc pas de relever les taux d’utilisation des capacités de production ; il s’agit de reconstruire un système productif. Personne n’a la clé du problème, mais il y a au moins une certitude : elle est diffusée dans la tête de millions d’ingénieurs, plutôt que concentrée dans le cerveau de quelques décideurs publics.

Sauf à imaginer que les banques centrales renoncent à exiger un taux d’intérêt respectant la courbe des taux, ce qui ne se trouve pas dans la pétition, même la monétisation des dettes publiques pose problème si l’on envisage un jour son remboursement. Lorsque les intérêts sur la dette l’emportent sur le taux de croissance nominal de l’économie, ce qui est le cas aujourd’hui dans la plupart des pays développés, on ne peut s’empêcher de penser à cette formule qui, chez Karl Marx, définit le capitalisme.

Au lieu que l’échange marchand ne transforme une marchandise en argent pour acquérir de nouvelles marchandises (M A M’), l’argent est valorisé pour lui-même en passant par la marchandise (A M A’). Sauf que la marchandise en question est l’obligation du Trésor, et que l’opération d’enrichissement sans cause de cette forme de capitalisme est permise par le déficit budgétaire [4]. Est-ce pour cela que l’on a construit l’État-providence ?



[1] Gérard THORIS (2011), « Du diviseur budgétaire à la crise des dettes publiques », Revue française des finances publiques, n° 116, novembre

[2] Gérard THORIS (2012), « Le remboursement des dettes publiques, une « relique barbare » ? », Revue française des finances publiques, n° 117, février

[3] John Maynard KEYNES (1936), Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Paris, Petite Bibliothèque Payot, traduction française de Jean de Largentaye, p. 113 de l’édition de 1975

[4] Gérard THORIS (2012), « Ephémérides d’une crise annoncée : moratoire ou remise des dettes publiques sans collatéraux », rapport moral sur l’argent dans le monde, Paris, Association d’économie financière

 

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