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Maltraitances sur les filles : c’est arrivé loin de chez vous avec Boko Haram... ça se passe aussi beaucoup plus près et dans l’indifférence
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France de l'ombre

Maltraitances sur les filles : c’est arrivé loin de chez vous avec Boko Haram... ça se passe aussi beaucoup plus près et dans l’indifférence

L'enlèvement de plus de 200 lycéennes par le réseau terroriste Boko Haram dans le Nord-Est du Nigeria a suscité à juste raison beaucoup d'émois dans le monde. Des "razzias" de la sorte n'existent pas en France, où l'on trouve cependant toute une société "de l'ombre", passée sous silence la plupart du temps.

Chantal Brunel

Chantal Brunel

Chantal Brunel est maire de Bussy-Saint-Georges. Elle a été députée UMP de Seine-et-Marne entre 2002 et 2012. Elles est l’auteur du livre Pour en finir avec les violences faites aux femmes (Le Cherche midi, 2010).

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Atlantico : En France, pays des droits de l'homme, le nombre de jeunes filles potentiellement menacées de mariage forcé en France était estimé à 70 000 fin 2013 par le Gams (Groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles). Quel état des lieux peut-on faire des mariages arrangés ?

Chantal Brunel : La chose se faisant toujours en cachette des autorités, les chiffres sont difficiles à établir. Les mariages obligés se font souvent lorsque la jeune fille est au lycée, lors de vacances en famille au pays. En France c’est ce que nous appelons les mariages gris. Dans ma mairie de Bussy-Saint-George, j’ai demandé à ce qu’on fasse très attention à certains mariages. Lorsque, entre le mari et la femme on compte quarante années de différence, il est permis d’avoir un doute sur la réalité de ce mariage. Des mariages se font aussi par intérêt, pour obtenir des papiers ; soit la femme est payée, soit elle est dupe d’un amour en réalité  fictif. Un enfant peut avoir été conçu, pour toucher des allocations, puis l’homme se volatilise, laissant seuls la femme et l’enfant. Des femmes rencontrent des hommes sur internet, qui leur font miroiter une certaine richesse et un certain confort, et lorsqu’ils arrivent en France on s’aperçoit qu’ils sont assez âgés et font tout ensuite pour couper leur épouse du reste du monde. L’ampleur du phénomène des mariages forcés est difficile à détecter, mais il est certain qu’elle est relativement importante. Les mariages arrangés existent encore en France, sans nécessairement s’accompagner de violences physiques.

Qu’en est-il des réseaux de prostitution ? Quelle est aujourd'hui leur ampleur en France ?

En l’occurrence il s’agit surtout de réseaux étrangers, venus d’Europe de l’Est et d’Asie. Internet occupe une place centrale dans leur organisation, ce qui complique les choses pour la Police. Il faudrait donner beaucoup plus de moyens aux policiers dont la mission est de détecter ces réseaux esclavagistes sur internet.

Mon livre "Pour en finir avec les violences faites aux femmes" (2010, éd. Le Cherche midi) avait fait du bruit à l’époque car j’y disais que le délit de racolage passif institué par Nicolas Sarkozy, et que j’avais voté, était en fait une erreur car on avait rejeté des êtres humains encore plus profondément dans la clandestinité, où tout est permis. J’avais rencontré une jeune fille qui en était à 60 passes par jour, et qui depuis s’est suicidée. Et plus la clandestinité est grande, moins les associations peuvent leur venir en aide.

Dans certains pays nordiques, comme la prostitution a été interdite, des réseaux se sont organisés : maintenant tout se passe sur des bateaux, en dehors des eaux territoriales. On voit à quelles extrémités mène la pénalisation, qui est sans résultats positifs.

Quelles autres contraintes ou violences sont aujourd’hui exercées sur des femmes en France ?

On a le cas malheureusement fréquent de l’homme qui se dit amoureux, fait un enfant, puis prend les papiers de la femme et de l’enfant, et exerce une emprise sur le couple. J’ai aidé des femmes qui subissaient des violences au sein de leur couple, mais lorsqu’elles n’ont pas de famille ou une quelconque aide sur laquelle s’appuyer, c’est très compliqué pour elles. Et des hommes qui battent leur femme, il y en a dans tous les milieux. Le maire sortant de ma commune de Bussy Saint-Georges lui-même battait sa femme depuis longtemps. On estime qu’une femme sur 10 ose dire qu’elle a été battue, mais il n’est pas toujours facile de rapporter la preuve. Sachez que des femmes de policiers sont battues, et qu’une omerta plane là-dessus. On constate que là où il y a moins de violence, c’est lorsque la femme est indépendant financièrement.

Il est extrêmement difficile de quantifier le phénomène de "slutshaming" (concept féministe qui a aujourd’hui dérivé en moyen de blâmer les victimes de viol ou d’agression verbale en raison du caractère "aguicheur" des vêtements portes). A-t-on néanmoins une idée de son ampleur ?

Ce phénomène est de plus en répandu, d’où la masculinisation des filles, ou bien les attitudes de soumission. Nous nous trouvons dans une société bouleversée, qui n’a plus aucun point de repères, au point qu’il faut expliquer l’évidence aux écoliers : qu’une fille et un garçon, c’est différent, qu’ils doivent se respecter mutuellement… Face à cette violence – des viols en groupe sur des petites filles sont organisées par des gamins de 15 ans ! – on est désarmé.

Comment expliquer la myopie de la société sur le sujet ?

C’est la France de l’ombre, par contraste avec la France de la lumière, pays de l’égalité entre les hommes et les femmes. J’ai été députée pendant 10 ans dans une circonscription comptant 75 % de logements sociaux, je peux vous dire que j’ai vu des choses terribles. Les exemples de femmes subissant des violences, ou dont les enfants sont maltraités par leur mari, et qui n’osent pas témoigner de peur qu’on ne les croie pas, sont extrêmement nombreux.

Les dispositifs, qu'ils soient institutionnels ou associatifs, mis en place pour lutter contre sont-ils insuffisants ? Comment les améliorer ?

Quand une femme est battue, la police et la justice sont circonspectes de prime abord. L’Etat est impuissant. Et même lorsque le voisinage entend des cris, personne ne bouge. Crise économique, alcool, violences conjugales : l’enchaînement est logique, dans cette France de l’ombre passée sous silence.

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