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La question du combat à long terme contre le fondamentalisme musulman se pose dans les démocraties occidentales.
La question du combat à long terme contre le fondamentalisme musulman se pose dans les démocraties occidentales.
©Reuters

Asymétrie

Mali, Somalie, Afghanistan... Pourquoi les démocraties occidentales peinent-elles autant à définir des buts de guerre face au terrorisme islamiste ?

Selon le président François Hollande, l'engagement de la France au Mali vise à "arrêter l'offensive du terrorisme" dans la région. Derrière cet objectif affiché se pose la question du combat à long terme contre le fondamentalisme musulman auquel l'Occident peine à répondre.

Guillaume Lagane et Mehdi Lazar

Guillaume Lagane et Mehdi Lazar

Guillaume Lagane est un haut fonctionnaire spécialiste des questions de défense. Il est également maître de conférences à Science-Po Paris. 

Il est l'auteur de  Questions internationales en fiches (Ellipses, 2010) et de Premiers pas en géopolitique (Ellipses, 2012) 

Mehdi Lazar est géographe, spécialiste des questions de géopolitique et d’éducation. Il est docteur de l’Université Panthéon-Sorbonne, diplômé du Centre d’Études Diplomatiques et Stratégiques et de l’Institut Français de Géopolitique.  

Il a publié récemment l’ouvrage Qatar, une Education City (l’Harmattan, 2012) et dirige la commission Éducation, Programmes FLAM et Francophonie du laboratoire d'idées GenerationExpat.

 
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Atlantico : L'engagement de la France au Mali a pour but officiel d'"arrêter l'offensive du terrorisme" dans la région selon les mots du président Hollande. Un objectif derrière lequel se pose la question du combat de long terme contre le fondamentalisme musulman. Les pays occidentaux ont-ils face à lui des buts de guerre clairement définis ?

Alain Chouet : N'en déplaise à l'amour propre des Occidentaux, ils ne sont que des victimes collatérales de l'islamisme violent qui vise d'abord les pouvoirs locaux. L'Occident a ici pour objectif de s'opposer politiquement ou militairement aux appétits de ceux qui se réclament de l'islamisme politique.La situation au Mali résulte de conjonctures originales qui n'ont aucun rapport avec ce qui se passe ailleurs dans le monde musulman. Elle résulte de l'effondrement de l'Etat malien incapable d'assurer ses tâches de contrôle sur son immense territoire, de la présence sur ce territoire des débris des GIA algériens qui y ont trouvé refuge en se reconvertissant au grand banditisme, du retour avec armes et bagages des Touaregs enrôlés dans le légions de Kadhafi qui se sont autoproclamés islamistes pour bénéficier des largesses qataries et parce que les indépendantistes touaregs déjà présents sur le terrain se voulaient laïques, et enfin de l'incapacité des voisins africains du Mali à lui apporter une assistance militaire efficace.

Mehdi Lazar : Le djihad correspond à un « effort » dans la morale musulmane, à savoir l’effort de l’épée. Il s’agit de mener une lutte sacrée contre un Etat jugé impie ou de résister à des envahisseurs qui n’adopteraient pas les principes de l’islam. Nous parlons donc ici d’un concept religieux qui ne saurait trouver son équivalent dans la société occidentale moderne puisqu’elle est composée d’Etats qui se disent laïcs et dont la morale ne saurait être religieuse par conséquent. Notre vision séculière du monde nous empêche donc d’adopter une sorte de contre-doctrine qui viendrait se placer sur le même champ spirituel.


Le djihadisme tel qu’il s’illustre actuellement au Nord-Mali a pour but final d’instaurer un grand état islamique basé sur l’imposition de la charia. Face à cela l’idéologie occidentale revient à dire qu’elle doit assurer par tous les moyens possibles (ici des moyens militaires en l’occurrence) le maintien de régime laïques basé sur le droit. Il est évident impossible d’imaginer une conciliation entre les deux modes de pensées et c’est ce qui explique que la lutte contre le fondamentalisme soit longue, laborieuse et complexe.

Guillaume Lagane : Le but officiel de cette opération est de lutter contre le terrorisme. Avec cette guerre, on semble repartir dix ans en arrière, au moment où les Etats-Unis  se mobilisaient contre Al-Qaïda  à la suite du 11-Septembre et décidaient l'intervention en Afghanistan, puis deux ans plus tard, la guerre en Irak. Pour autant, peut-on réellement parler de terrorisme au sujet des rebelles maliens ? Bien qu'ils se réfèrent à l'idéologie jihadiste, leur mode d'action n'est pas comparable aux attaques de masse perpétrées par Al-Qaïda contre les civils. Il y a une ambigüité dans la pensée occidentale. On utilise le terme de terrorisme assez neutre  car on refuse de dire que l'on va lutter contre des djihadistes pour ne pas stigmatiser l'islam. Le premier objectif  de cette intervention est militaire et consiste  à expulser les groupes islamistes de l'espace nord-malien. Mais, au-delà, l'idée est de les détruire définitivement pour qu'ils n'aillent pas opérer en Mauritanie ou au Niger.  Le deuxième objectif est de reconstruire l'Etat malien pour permettre aux individus séduits par les groupes islamistes de se réintégrer dans la société malienne.

L'Occident a-t-il sous-estimé le choc des civilisations théorisé par Samuel Huntington ?

Alain Chouet : La situation au Mali résulte de conjonctures originales qui n'ont aucun rapport avec ce qui se passe ailleurs dans le monde musulman. Elle résulte de l'effondrement de l'Etat malien incapable d'assurer ses tâches de contrôle sur son immense territoire, de la présence sur ce territoire des débris des GIA algériens qui y ont trouvé refuge en se reconvertissant au grand banditisme, du retour avec armes et bagages des Touaregs enrôlés dans le légions de Kadhafi qui se sont autoproclamés islamistes pour bénéficier des largesses qataries et parce que les indépendantistes touaregs déjà présents sur le terrain se voulaient laïques, et enfin de l'incapacité des voisins africains du Mali à lui apporter une assistance militaire efficace.

Guillaume Lagane : Samuel Huntington voit les relations internationales comme un affrontement entre grandes aires civilisationnelles. L'affaire malienne nous incite cependant à la prudence. Nous sommes ici plutôt dans une lutte à l'intérieur même de l'islam entre un djihadisme extrémiste et des formes plus modérées de l'islam comme le soufisme. Par ailleurs, derrière cet aspect religieux, il y a aussi des intérêts bien compris comme les multiples trafics qui animent la région, notamment le narcotrafic et la volonté des groupes de contrôler la contrebande de drogue. Bien souvent, la religion n'est qu'un paravent masquant ces intérêts.

La force de l'islamisme politique, c'est qu'elle constitue la dernière idéologie à n'avoir pas été tentée. Dans le monde musulman, les idées occidentales, à commencer par le socialisme, ont été le paravent de dictatures. Elles ont modernisé des sociétés, mais dans un cadre autoritaire et inégalitaire. En fait, il faut comprendre que dans ce contexte là, l'islamisme se présente comme une forme de résistance à ces régimes autoritaires. Il a une séduction car il n'a jamais été utilisé en tant que pratique politique. Derrière, la mutation qu'on va voir s'opérer, c'est le passage de cet islamisme très séducteur parce que vierge de tout compromis politique à un islamisme plus réaliste qui évoluera vers des formes plus modérées.

Mehdi Lazar : On peut en tout cas affirmer que l’instauration d’un conflit civilisationnel était l’objectif d’Oussama Ben Laden lors de l’attentat du 11-Septembre, et qu’une partie de la scène politique américaine, en particulier les néo-conservateurs républicains, sont rentrés dans cette logique en faisant de la lutte contre le terrorisme un combat entre fanatisme et liberté démocratique. Cela relève selon moi davantage d’un « vertige post-moderne » que de l’émergence d’une tendance lourde qui ferait que les grands conflits du XXIe siècle ne seraient plus inter-étatiques ou inter-idéologiques, mais d’ordre inter-culturels ou inter-ethniques. Cette théorie a pourtant beaucoup séduit car elle permettait d’ordonnancer à nouveau les rapports mondiaux dans des schémas facilement compréhensibles, mais détonnant de la réalité de fait : les musulmans dans le monde ne sont pas dans une logique de conflit culturel et l’on peut dire d’un autre côté que les idéologies américaines et européennes ne sont pas exactement homogènes, en particulier dans la place qu’elles accordent à la religion dans la société. 

Face à une mouvance religieuse décentralisée, qui n'a pas de représentation officielle et qui se refuse la plupart du temps à négocier, quelle posture l'Occident peut-il adopter ?

Alain Chouet : Dans tous les pays de cette zone, l'Occident a favorisé pendant quarante ans l'expression du fondamentalisme sunnite, conçu comme un rempart contre l'Union Soviétique d'abord puis contre l'Iran, et soutenu des régimes autoritaires ou dictatoriaux qui  ont éradiqué toute forme d'expression démocratique, pluraliste ou libérale. Et ces forces fondamentalistes islamiques sont aujourd'hui de plus financées et encouragées par les pétromonarchies arabes théocratiques  - que nous persistons à croire nos alliées - et qui voient dans les islamistes d'excellents auxiliaires de leur légitimité et de leurs ambitions

Ces forces fondamentalistes ne manifestent pas de façon globale et indifférenciée d'une fantasmatique "guerre des civilisations". La manifestation éventuellement violente de l'islamisme politique s'exprime de l'Indonésie au Maroc et de la Tchéchénie à la Somalie dans des cadres locaux donnés, avec des stratégies et des tactiques particulières, visant des objectifs précis de pouvoir et de rente qui ne sont pas reliés les uns aux autresN'en déplaise à l'amour propre des Occidentaux, ils ne sont que des victimes collatérales de l'islamisme violent qui vise d'abord les pouvoirs locaux. L'Occident n'est intervenu sur le terrain  que pour s'opposer politiquement ou militairement aux appétits de ceux qui se réclament de l'islamisme politique.

Guillaume Lagane : Pour l'Occident, le plus important est d'éviter toute forme de relativisme culturel, ce qui a été une tendance lourde des années 1990 et 2000. Durant cette période, l'idée prédominante en Europe était qu'on n'avait pas le droit d'imposer la démocratie par la force. Et de faire prévaloir un modèle par rapport à un autre. Cela a été à l'origine de l'incompréhension entre l'Europe et les Etats-Unis après le 11-Septembre.  Ce qui est intéressant autour de cette intervention au Mali, c'est le consensus transatlantique qui est en train d'émerger  sur la nécessité de favoriser les éléments modérés et de combattre les éléments les plus radicaux. Le problème, c'est que ce consensus intervient au moment où l'Europe, étant donnés ses problèmes économiques et financiers, est incapable de fournir un effort militaire suffisant pour imposer ses idées. Et de leur côté, les Etats-Unis, qui étaient la grande force de transformation du monde, sont désormais réticents aux interventions au sol.

L'intervention au Mali intervient dans un contexte de fatigue après 10 ans de guerre en Afghanistan et 8 ans de guerre en Irak. La démocratie libérale est peut-être la vraie réponse aux difficultés des sociétés du Sud - derrière le terrorisme et l'extrémisme, il y a souvent des injustices sociales et des inégalités qui alimentent le mécontentement. Mais il nous faut être mesurés dans nos attentes. Du jour au lendemain, les Syriens ne vont pas ressembler aux citoyens suisses. Il faut se souvenir que la France a mis près de deux siècles à parvenir à une société pacifiée. Cela va sans doute prendre plusieurs années avant que n'émergent des sociétés pacifiées dans ces régions du monde. Il faut garder à l'esprit d'où l'on vient et où on veut aller. La démocratie afghane est sans doute très imparfaite, mais en comparaison des talibans, les progrès sont indéniables. Il faut se poser la question suivante : "Est-ce qu'on préfère avoir un régime qui abrite des cellules terroristes susceptibles de nous attaquer ou un régime un minimum pacifié ? "

Mehdi Lazar :  Dans un premier temps, les réponses à apporter relèvent davantage de la sphère technique qu’idéologique, à travers notamment l’adoption de tactiques de contre-insurrection comme celles qui furent utilisées, avec succès, par l’armée française lors de la bataille d’Alger. Il peut y avoir aussi une réponse d’ordre policier contre les actes de terrorisme comme ceux de Mohammed Merah, ou directement militaire comme c’est actuellement le cas au Nord-Mali. Les grands pays occidentaux ne peuvent pas ici adopter une vision culturaliste des affaires politiques puisque cela irait à l’encontre des principes libéraux et des mécanismes de la mondialisation. Elle doivent cependant dans un second temps répondre par leur idéologie et donc politiquement aux faillites des Etats d'Afrique et du Moyen-Orient qui ont permis l'émergence de groupes armés djihadistes comme au Mali.

Cette question culturelle se trouve être d’ailleurs centrale dans l’émergence du djihadisme car c’est justement sur ce terrain que l’opposition au modèle occidental est la plus forte. De nombreux jeunes gens qui ont adhéré au fondamentalisme l’ont fait car ils sentaient que le consumérisme et la libération sexuelle (vu comme des « perversions » par les courants islamistes radicaux NDLR) mettaient en péril leur identité propre, ce qui, par réaction, les a poussés dans un certain jusqu’au-boutisme identitaire. Ce phénomène explique largement la montée fulgurante du djihadisme ces dernières années mais il y a fort à parier qu’une logique culturaliste occidentale n’aurait que peu d’impact sur ces mêmes personnes. La seule réponse concrètement efficace pour l'Occident à ce phénomène est donc une réaffirmation de la dimension universaliste de la démocratie libérale, avec une prise en compte du malaise identitaire et social de certaines populations. 

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