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Des Français se rassemblent pour former un coeur aux couleurs du drapeau français. Des rixes entre bandes rivales au vague-à-l'âme identitaire des Français, un même mal sous-jacent.
Des Français se rassemblent pour former un coeur aux couleurs du drapeau français. Des rixes entre bandes rivales au vague-à-l'âme identitaire des Français, un même mal sous-jacent.
© PHILIPPE LOPEZ / AFP

Cohésion nationale

Mais qui sommes-nous ? Des rixes entre bandes rivales au vague-à-l'âme identitaire des Français, un même mal sous-jacent... Comment sortir de l’ornière ?

Quels que soient leurs âges, orientations politiques ou classes sociales, les Français manquent de sentiment d’appartenance. A qui la faute ?

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Joseph-Macé Scaron

Joseph Macé-Scaron

Joseph Macé-Scaron est consultant et écrivain. Ancien directeur de la rédaction du Figaro magazine et de Marianne, il est, notamment, l'auteur de La surprise du chef (2021) et Eloge du libéralisme (2020), aux éditions de L'Observatoire. 

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Atlantico : Dans une note de recherche sur le Baromètre de la confiance politique du Cevipof, Luc Rouban parle d’une "République désintégrée". Selon lui, le problème n’est pas tant le communautarisme que l’absence du sentiment d’appartenance à une nation unie. Y a-t-il en France un risque d’anomie et quelles conséquences cela pourrait-il avoir sur la structure politique du pays ?

Christophe Boutin : Reprenons si vous le voulez bien les éléments essentiels du « Baromètre de la confiance politique » du Cevipof sur ce point, autour de deux axes. Le premier cherche à définir la vision qu’ont les Français de leur pays : 53 % d’entre eux considèrent que la France est « un ensemble de communautés qui cohabitent les unes avec les autres » et 43 % seulement « une nation assez unie malgré ses différences ». Si l’on compare aux autres pays concernés par l’enquête, on trouve des choix plus partagés encore : c’est le cas de l’Allemagne (49 % pour « l'ensemble de communautés », 48 % pour « la nation unie ») et de l'Angleterre (51 % pour « l'ensemble de communautés », 47 % pour « la nation unie »). Mais l'Allemagne est un pays fédéral, et l’Angleterre un royaume réunissant des entités distinctes et prônant la coexistence communautaire. Et c’est l'Italie, dont l'unité ne s'est jamais faite qu'au XIXe siècle, que ses citoyens voient à 53 % comme une « nation unie » et à 45 % comme un « ensemble de communautés ».

Il y a donc, manifestement, un hiatus français : comment une nation vieille d’un millénaire, de tradition centralisatrice depuis au moins deux cent ans – et même avant, comme l’a écrit Tocqueville -, une nation constituée notamment autour de l’une des plus riches cultures européennes, et prônant l’intégration à cette culture des apports extérieurs, en est-elle arrivée à cette situation ? Certes, il y a toujours eu concurrence entre des identités complémentaires, mais l’existence des « patries charnelles » de Barrès n’a jamais empêché celle conjointe d’un sentiment d’unité nationale, et ni le fédéralisme ni l’autonomisme n’ont jamais vraiment eu de succès en France - et pas seulement parce que l’État central les combattait. Sans revenir une nième fois à la Troisième république, même dans cette France d’Ancien régime « hérissée de libertés » avec ces privilèges qui délimitaient autant de petites communautés (provinces, communes, corporations…), et où persistaient des langues régionales, il n’y avait nulle remise en question de l’appartenance à une même grande communauté, « unie malgré ses différences », réponse proposée par le sondage et maintenant rejetée.

À quoi alors se sentent appartenir les Français ? La question est un peu biaisée par des réponses proposées dont les termes peuvent recouvrir des acceptions assez proches, mais on trouve, dans l’ordre, « la communauté nationale » (24 %), « une communauté de personnes qui parlent la même langue que vous ou ont les mêmes  origines géographiques que vous » (11 %), « une communauté de personnes qui partagent les mêmes goûts, le même mode de vie » (9 %), et « une communauté de personnes qui partagent vos valeurs (religieuses ou autres) » (8 %). Les comparaisons avec les autres pays, là encore, nous ancrent dans leur histoire : on relèvera qu'en Allemagne ou au Royaume-Uni le sentiment d'appartenance à la communauté nationale est plus faible qu'en France, et que prévalent inversement, dans ces deux pays les appartenances géographiques, ce qui est parfaitement logique. On relèvera aussi que c'est en France que l'appartenance à une « communauté de valeurs » et la plus faible (8 %) alors qu'elle est presque le double (15 %) en Allemagne, là encore poids de l’histoire.

Mais tout cela ne nous donne que 52 % des Français. Et les autres ? 45 % d’entre eux n'ont « pas le sentiment d'appartenir à une communauté ». Que déduire de cette réponse ? C’est délicat, car la question résonne là encore avec notre histoire, y compris récente. Luc Rouban, dans son étude sur La république désintégrée, y voit la preuve d’une anomie, c’est-à-dire l’absence de conscience de groupe, au détriment notamment d’une appartenance nationale. Mais ce n’est qu’un élément, et il faut sans doute se garder d’être ici systématique, car il importe de tenir compte de notre histoire politique républicaine – et plus encore des lutes idéologiques de ces dernières années -, stigmatisant toute appartenance communautaire, tandis que, parallèlement, l’appartenance nationale ne fait pas partie du vocabulaire d’une certaine gauche. Il n’est donc pas impossible que ceux qui se défient de tout enfermement communautaire aient choisi cette réponse par rapport aux autres, y compris à celle qui aurait pu les attirer le plus, la « communauté de valeurs », à cause de la spécification qui suivait  (« religieuse ou autres »). Il y a donc sans doute un risque d’anomie, mais à relativiser au regard des éléments fournis.

Joseph Macé-Scaron : Ce n’est pas la première fois de sa courte histoire que la République est menacée de désintégration. Je ne fais pas cette remarque pour minimiser la crise actuelle que nous traversons évoquée par Luc Rouban mais parce qu’il est bon de savoir comment elle a su et pu surmonter ce défi dans le passé. Tout au long du XIXe siècle, son existence a été contestée. Après tout, comme le disait Thiers, n’est-ce pas le comte de Chambord qui, par son renoncement, a fondé la République ? Durant les années 30, la République est pour une fraction des Français, « la Gueuse » et c’est un militaire perçu par les politiques de gauche comme républicain qui met (provisoirement) fin à ses jours. C’est pourquoi Luc Rouban a raison quand il dit que la France comme « archipel » a toujours existé mais il ajoute -,et cela est plus nouveau – que les communautés ne tirent pas avantage de cet éclatement. En effet, dans son étude, ni les communautés, ni la République, ne suscitent un engouement. Près de la moitié des Français enquêtés (45%) ne se sentent pas appartenir à la communauté nationale, ni à aucune autre communauté de langue, de religion, de valeurs... On savait que les années 1980-1990 ont été marquées par un désintérêt croissant des individus pour la chose publique mais on croyait ou on voulait croire à un renouvellement des formes d'engagement ces dernières années, caractérisées par un affranchissement de « l’arrangement en rang serré », des appartenances et des affiliations partisanes ou sociales ainsi que par une tendance à prendre la parole en son nom propre. Ce n’était peut-être qu’un moyen de se rassurer nous-mêmes, un leurre comme ces générations spontanées nées dans le cerveau de publicitaires avant d’être gratifiées d’une lettre de l’alphabet (X, Y, Z...etc.).

Cette absence d’appartenance peut-elle expliquer le phénomène de bande, dont il est beaucoup sujet dans l’actualité ? Est-ce là le signe de la recherche d’une sociabilité communautaire et d’un encadrement structuré ?

Christophe Boutin : Rappelons d'abord que le phénomène de « bandes » a toujours existé, et que cela a même pu apparaître à certains chercheurs comme étant un « rite de passage » obligé pour les jeunes hommes, génération après génération. L’histoire nous montre donc des bandes diverses – certains n’hésitent pas à faire le parallèle entre les bandes actuelles et les « blousons noirs » ou avec ces malandrins qui erraient autrefois dans les « fortifs » parisiennes –, des bandes plus ou moins violentes, plus ou moins structurées et plus ou moins encadrées. Et l’on retrouve effectivement des points communs comme l’usage d’un langage spécifique ou la lutte entre bandes pour le contrôle d’un territoire.

Pour autant, comparaison n’est pas raison, pas plus ici qu’ailleurs. Si les bandes d’autrefois pouvaient avoir des activités criminelles, elles ne pouvaient pas affronter les forces de l’ordre en combat rangé, et moins encore compter sur la mansuétude des juges et celle des médias,  quand ce n’est pas sur leur financement sur fonds publics. Les bandes anciennes luttaient entre elles pour « contrôler » un territoire, mais ce contrôle n’excluait pas celui de l’État ; les bandes modernes luttent elles contre l’État pour soustraire leur territoire à son intervention. Enfin, l’appartenance à la bande d’autrefois traduisait bien une marginalité sociale, mais aucunement une sécession d’avec la nation, quand les bandes modernes sont majoritairement formées d’individus dont le seul lien avec la nation française est « la haine » qu’ils ressentent pour elle.

En fait, les bandes modernes sont sans doute plus l’origine de  la fameuse « anomie » qu’elles ne sont ses conséquences. Elles contribuent en effet à la dislocation du sentiment d’appartenance nationale par la perte de confiance qu’elles induisent chez une grande part de la population envers les services de l’État, quand ces derniers mettent en place leur « deux poids, deux mesures », cette « anarcho-tyrannie » qui est leur marque de fabrique actuelle, laissant se développer l’anarchie des bandes mais tyrannisant « en même temps » les citoyens lambda, et ce du ministre de l’Intérieur au maire et du juge pénal au proviseur du lycée.

Joseph Macé-Scaron : Oui car la bande ne nécessite ni appartenance, ni engagement. Il suffit d’être là, sur un territoire qui peut aussi bien être un quartier qu’un hall d’immeuble ou le porche d’un café. On se demande parfois ce qu’attendent des jeunes ou des moins jeunes qui ne font rien d’autre que d’être regroupés dans un espace ou un lieu donné. Le plus souvent, ils ne parlent pas, n’échangent pas, ne trafiquent pas, ne surveillent pas. Ils attendent. Quoi ? Un événement, un bruit, un regard de travers qui mettra en mouvement le banc comme dans une série sur les Zombies. Car je préfère employer le terme de banc plutôt que celui de bande. À la différence d'autres structures sociales, comme la meute, le groupe, la horde, ou la société, il n'existe aucune hiérarchie dans un banc : le poisson qui nage en premier ne conduit pas les autres : il est tout simplement devant. Le banc se forme, se disperse puis se reforme un peu plus loin. Il n’y aucune sociabilité dans le banc ou l’arrière banc. Ceux qui la composent ne communiquent que par ce langage avant le langage qu’est la violence et ne communient que dans le dégoût des autres.

Au-delà du constat, quelles sont les causes profondes de ce manque de sentiment d’appartenance ? Est-ce l’absence d’un État fort ou un échec de ses acteurs et dirigeants ? À moins que ce soit le dénigrement de la notion de patriotisme, abandonnée aux partis d'extrême-droite ?

Christophe Boutin : Le sentiment d'appartenance identitaire ne s’impose pas par la force – même les pays totalitaires n’y parviennent que difficilement – et suppose un choix individuel lié à une volonté de mimétisme, et donc une image positive du groupe dont on entend revendiquer l’appartenance. Or qui, aujourd'hui, peut avoir envie de se sentir Français, à part pour en retirer quelques bénéfices pratiques ? Pourquoi se sentir fier d’appartenir à une nation dont on nous dit, d’abord, qu'elle n'existe pas, que sa culture n'existe pas, que sa population a toujours été un fatras composite et divers, et, ensuite, que cette nation - qui n’existe pas - mais on n’est pas à une contradiction près – s’est caractérisée dans l’histoire par des actions sinistres, mêlant massacres, sectarisme, et jusqu’au crime contre l'humanité pour prendre la formule d’Emmanuel Macron ? La France intellectuelle, politique et médiatique est très largement engagée dans la dénonciation de son « roman national » et dans un processus de déconstruction identitaire permanent. Une nouvelle « identité » est bien proposée, mais elle est à rebours de toute identité nationale : c’est celle d’une structure que l’on n’ose qu’à peine appeler un pays et qui n’est plus qu’un agrégat de monades isolées, flottant au gré du mondialisme dans un monde sans frontières.

À partir de là, deux groupes se sont créés. D’une part les tenants de cette mondialisation heureuse, les citoyens des « métropoles » de Christophe Guilluy, les « anywhere » de David Goodhart, le « bloc élitaire » de Jérôme Sainte-Marie. Ce sont eux qui, dans le sondage du Cevipof, estiment que la France est toujours une nation unie, parce que, pour eux, ce fatras dont la seule identité est de n’en point avoir peut être qualifié de nation. D’autre part, les perdants de la mondialisation, la « France périphérique » de Guilluy, les « somewhere » de Goodhart, le « bloc populaire de Sainte-Marie. Ils ne veulent pas, eux, de cette pseudo-identité nouvelle qui les prive de ce qui était pour certains leur seul bien, ce sentiment d’appartenance à une communauté glorieuse et célèbre. Il est donc faux de dire que la nation n’est plus une référence pour ces gens qui se réfugieraient dans l’anomie : elle est toujours une référence, mais c’est l’ancienne nation, c’est la communauté née de l’histoire et du temps qui le reste – celle dont il est aujourd’hui quasiment interdit de parler. D’où le paradoxe, mais qui n’est on le comprend qu’apparent, de constater que le sentiment d’appartenance nationale est faible dans les partis nationalistes (LR et RN).

Or sans sentiment d’appartenance partagé, c’est  toute la structure sociale qui s’écroule. Alberto Alesina et Edward Glaeser ont étudié par exemple la manière dont les politiques de redistribution étaient liées à l’idée de communauté de destin, d’identité commune - autant d’éléments dont Ernest Renan rappelle qu’ils sont au coeur de l’idée nationale -, et combien donc ces politiques se trouvent fragilisées par une diversité imposée. Sans fraternité réellement ressentie, plus de partage. Plus de « sentiment de sécurité » non plus, quand « le voisin » - auquel les Français font confiance à 72 % selon le Baromètre du Cevipof - est avant tout perçu comme un « autre ». Et plus question de mourir pour la patrie quand elle n’est plus « la terre des pères ».

Ce qui ne naît plus naturellement, cette solidarité qui n’apparaît plus comme une évidence, parce que la situation ne semble plus « normale », devra alors être imposé par la force, comme l’est de nos jours le fameux « vivre ensemble ». De ce double sentiment de perdre un patrimoine immatériel de solidarités d'une part, et d'être jeté de force dans un monde nouveau d’autre part, naît la révolte populiste, dirigée contre cette oligarchie au pouvoir qui entend mener à bien son projet « quoi qu’il en coûte ». Un populisme qui ne naît donc pas de « l’anomie », mais de l’interdiction qui est faite aux membres du corps social de perdurer dans leur être. Rassurons donc en conclusion ceux qui s’inquiètent de l’anomie. D’une part, elle n’est qu’apparente, et n’existe en grande partie qu’en raison de la pression qui interdit certaines expressions. D’autre part, dans une situation de crise, il est rare que l’on doute très longtemps de la communauté à laquelle on appartient…

Joseph Macé-Scaron : Lorsqu’une crise parvient à son point d’incandescence, il devient impossible de relever une seule cause. Elles sont nombreuses et aussi emmêlées que le nœud gordien. Mais il est sûr que ce désintérêt pour le général, pour les valeurs, l’engagement s'explique en premier par le fait qu’il n’existe plus aucun discours magnifiant l’intérêt commun et qui ne soit pas fondé sur le dénigrement. On commence seulement aujourd’hui à comprendre qu’il y a un bon usage du populisme pour les démocraties : il nous rappelle que ce sont les élites qui nous délitent ! Ont-ils tous répété depuis deux décennies la fameuse phrase de Renan soulignant que la nation est un plébiscite de tous les jours ! L’ont-ils seulement compris ? Ont-ils bien mesuré l’engagement que cela supposait ? Au passage puisque vous posez la question, je vois du nationalisme dans l’extrême-droite. Le patriotisme, je le cherche dans ces partis avec une lanterne.

S’il fallait trouver des responsables, qui seraient-ils ?

Christophe Boutin : Qui ne les connaît pas ? La liste en est trop longue des intellectuels, des médias et des politiques qui, entre haine de soi et plan de carrière, mènent depuis cinquante ans une politique de déconstruction de la nation qui a conduit à la situation actuelle.

Joseph Macé-Scaron : Nos politiques. Car cette question est politique et non pas « sociétale » ou relevant de la psychologie. Les politiques ont un double devoir, aujourd’hui. Le premier est de rétablir l’autorité au sens propre du terme, c’est-à-dire arendtien, que l’on retrouve dans l’expression « c’est une autorité dans son domaine » . C’est de cette autorité que découle la légitimité des normes et des règles qui régissent la vie sociale. La grande majorité de nos politiques devraient donner l’exemple en cessant de fonctionner en bandes et prébendes.

Le second est de reformer un langage commun. Il est devenu clair que nous ne parlons plus la même langue. Les mots n’ont plus le même sens. Or, on habite une langue. C’est même la première des appartenances. A cet égard, je ne prends pas du tout à la légère l’offensive menée par les sectateurs de l’écriture inclusive qui, sous couvert, d’égalité ou de parité accélèrent la prise de distance par rapport à la langue.   

Joseph Macé-Scaron est consultant, essayiste et écrivain. Dernier ouvrage paru : Eloge du libéralisme (Editions de l’Observatoire).

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