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Un membre du personnel soignant dans un hôpital auprès d'un patient dans une unité dédiée au Covid-19.
Un membre du personnel soignant dans un hôpital auprès d'un patient dans une unité dédiée au Covid-19.
©Anne-Christine POUJOULAT / AFP

Réalité du système de soins

Mais pourquoi une telle surmortalité en Europe et plus encore en France cet hiver ?

Depuis trois ans, la France est confrontée à des crises particulièrement aiguës sur le plan sanitaire et climatique. La pandémie de Covid-19 et les pics de chaleur ont provoqué des vagues de décès tout au long de l'année 2022 en France.

Laurent Chalard

Laurent Chalard

Laurent Chalard est géographe-consultant, membre du think tank European Centre for International Affairs.

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Antoine Flahault

Antoine Flahault

 Antoine Flahault, est médecin, épidémiologiste, professeur de santé publique, directeur de l’Institut de Santé Globale, à la Faculté de Médecine de l’Université de Genève. Il a fondé et dirigé l’Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique (Rennes, France), a été co-directeur du Centre Virchow-Villermé à la Faculté de Médecine de l’Université de Paris, à l’Hôtel-Dieu. Il est membre correspondant de l’Académie Nationale de Médecine. 

 

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Atlantico :  En Europe en 2022, le taux de mortalité était supérieur d'environ 10 % à celui d'une année normale. En France ou en Allemagne, ce taux de totalité était supérieur d’environ 25% en décembre. Et les chiffres de l’INSEE témoignent d’une mortalité équivalente à 2020. Comment expliquer ce constat ?

Laurent Chalard : De nombreux facteurs expliquent ce phénomène. Premièrement, la population vieillit très fortement dans les pays d’Europe occidentale. Cela est dû à l’arrivée des personnes nées pendant le baby-boom à des âges avancés. Par exemple, en 1939, juste avant la Seconde Guerre mondiale, il y a eu 615 000 naissances en France. En 1946, ce chiffre est passé à 843 000. Les personnes nées en 1947 vont donc bientôt décéder, puisque l’espérance de vie est de 79 ans pour un homme. Ainsi, plus on avance dans le temps, plus le nombre de décès augmente.

La Covid-19 et la dégradation de notre système de santé expliquent aussi un certain nombre de décès, car on constate une mortalité indirecte liée à la pandémie. De nombreuses personnes sont tombées malades, ont été placées sous assistance respiratoire, ont été hospitalisées … Certaines sont décédées après l’infection, en 2021 ou en 2022. À cause de la fragilité du système hospitalier, qui est adapté à une faible mortalité au sein de la population et qui est victime d’un manque de personnel, certaines pathologies ont été détectées trop tardivement et certaines opérations déprogrammées.

Enfin, les fortes températures ont entraîné une augmentation des décès. On estime que les canicules et les sécheresses ont tué entre 6000 et 9000 personnes en France pendant l’été 2022.

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En somme, plus les individus sont âgés, plus ils sont impactés par les infections ou les mouvements climatiques extrêmes. Ce plus grand nombre d'individus fragiles contribue à mettre à mal notre système de soin. 

Antoine Flahault : En France, on enregistrait, avant la pandémie, environ 600’000 décès par an. Ainsi, lorsqu’en 2020, 65’000 décès ont été rapportés au Covid, c’était un peu plus de 10% de la mortalité supplémentaire qui est survenue à cause de la pandémie. En 2021, avec 60’000 décès du Covid à nouveau, on est resté dans des proportions très voisines. L’année 2022 aurait dû voir fortement régresser la mortalité Covid avec la forte couverture vaccinale des Français, mais l’Europe et le reste du monde ont été secoués par une série de vagues successives de très grande ampleur dues à des sous-variants d’Omicron. Certes la létalité a considérablement diminué, c’est-à-dire le nombre de décès par infection. Cette létalité est avec Omicron cinq à huit fois moindre qu’avec la souche originelle du coronavirus (dite souche de Wuhan), et cela grâce aux vaccins. Mais Omicron a causé probablement cinq à huit fois plus d’infections que les variants précédents, ainsi on a terminé l’année 2022, en France, encore avec 40’000 décès du Covid-19. C’est certes un peu moins de 10% de la mortalité annuelle mais cela reste un excès de mortalité de l’ordre de 7%. À cela s’ajoutent une épidémie de grippe précoce, une épidémie de VRS également précoce et de grande ampleur. On peut aussi ajouter les conséquences de la canicule dont on sait qu’elle a fauché des vies cet été et au total on explique probablement la totalité des 10% de décès en excès de la population française survenus en 2022. Dans certains pays d’Europe, notamment de l’est, moins bien vaccinés qu’en France, l’excès de mortalité en 2022 a été supérieur à celui observé en France. L’Europe dans son ensemble a rapporté 500’000 décès du Covid-19 durant la seule année 2022.

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De quoi meurt actuellement la population en France ?

Antoine Flahault : Juste avant la pandémie les Français mouraient en premier des cancers et en second des maladies cardiovasculaires (infarctus du myocarde et accidents vasculaires cérébraux). Désormais, et depuis trois années consécutives, il faut ajouter au sommet de ce classement des causes de mortalité des Français, le Covid-19. 

Dans quelle mesure nos systèmes de soin sont-ils également responsables de cette surmortalité ? Faut-il s’attendre à ce que ce phénomène perdure ?

Antoine Flahault : Ce n’est pas tant le système de soin qui est responsable de cette surmortalité que l’on observe en France, que les politiques publiques, qui n’ont pas cherché à réduire les transmissions du coronavirus, de la grippe et du VRS. Ces maladies sont dues à des virus respiratoires qui se transmettent quasiment exclusivement par voie aérosol, en lieux clos, le plus souvent bondés, et toujours mal ventilés. Si, dans ces milieux propices aux contaminations, on ne porte pas de masque, alors on s’y contamine et l’on propage la maladie dans la communauté. Lorsque ces virus atteignent des personnes insuffisamment immunisées, soit parce que leur rappel vaccinal est ancien, ou qu’elles sont immunodéprimées ou immunosénescentes, ils peuvent alors entraîner des formes graves de Covid ou de grippe qui les conduisent à l’hôpital ou parfois au décès. Alors, oui, la situation pourrait perdurer tant qu’on ne décidera pas de mieux ventiler nos espaces clos qui reçoivent du public, afin d’améliorer la qualité de l’air intérieur que nous respirons.

Faut-il s’attendre à une augmentation de ce phénomène dans les décennies à venir, malgré une hausse des dépenses dans le domaine de la santé ? Cette surmortalité va-t-elle devenir la nouvelle norme ?

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Peut-on avoir la grippe et le Covid en même temps ?

Laurent Chalard : Tout à fait. La première génération du baby-boom, née en 1946, précède de nombreuses générations qui vont arriver au fur-et-à-mesure des années à l'âge de 79 ans. Nous ne sommes donc qu’au début du phénomène. Dans les vingt années qui arrivent, il y aura une augmentation de la demande de soins hospitaliers, alors que l’offre ne suit pas. La situation actuelle s’annonce très problématique puisque nous ne sommes pas encore débordés par l’arrivée des baby-boomers à l’âge du décès. Pourtant, le système hospitalier français montre déjà de nombreux signes de fatigue. Dans quelques d’années, cette « surmortalité » risque de devenir la nouvelle norme. On peut même dire que nous bénéficions actuellement d’une sous-mortalité ! 

Que peut-on faire face à ce phénomène ? Est-il possible de tirer des leçons de ces dernières années, marquées par la pandémie de Covid-19 ?

Laurent Chalard : Il y a de nombreuses leçons à tirer. Premièrement, le système hospitalier n’est pas à la hauteur pour prendre en charge une population vieillissante. Tous les gouvernements, depuis plusieurs décennies, ont très mal anticipé ces questions démographiques. Il en est de même en ce qui concerne les retraites : nous avons mal anticipé le vieillissement de la population française. Ces questions sont assez impopulaires car augmenter l’offre de soin dans les hôpitaux revient à augmenter les impôts. C’est pourtant le meilleur moyen pour enrayer la surmortalité constatée cet hiver notamment. Mais si le système hospitalier se dégrade trop fortement, nous pourrions ne plus être en mesure de soigner les individus les plus âgés, ce qui provoquerait une stagnation de l’espérance de vie.

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