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Un livre-enquête de Victor Castanet, Les Fossoyeurs, vient de paraître. Il dénonce des traitements inhumains dans les Ehpad Orpea.
Un livre-enquête de Victor Castanet, Les Fossoyeurs, vient de paraître. Il dénonce des traitements inhumains dans les Ehpad Orpea.
©STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Cachez-moi cette vieillesse que je ne saurais voir

Mais pourquoi ce déni collectif sur notre manière de traiter les personnes âgées ?

L’indignation suscitée par la publication du livre de Victor Castanet sur le groupe de maisons de retraite Orpea n’est que le énième épisode de révélations sur les mauvais traitements réservés aux vieux en France. Les familles n’ont du reste cessé de dénoncer les confinements quasi non-stop auxquels ont été confrontés les résidents d’Ehpad depuis les débuts de la pandémie.

Serge Guérin

Serge Guérin

Serge Guérin est professeur au Groupe INSEEC, où il dirige le MSc Directeur des établissements de santé. Il est l’auteur d'une vingtaine d'ouvrages dont La nouvelle société des seniors (Michalon 2011), La solidarité ça existe... et en plus ça rapporte ! (Michalon, 2013) et Silver Génération. 10 idées fausses à combattre sur les seniors (Michalon, 2015). Il vient de publier La guerre des générations aura-t-elle lieu? (Calmann-Levy, 2017).

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Elise Richard

Elise Richard

Elise Richard est journaliste. Elle réalise depuis douze ans des reportages et des documentaires pour la plupart des grands magazines d'information comme « Zone Interdite » sur M6, « Envoyé Spécial » sur France 2 ou « Le Doc du Dimanche » sur France 5.

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Atlantico : Un livre de Victor Castanet intitulé Les Fossoyeurs vient de paraître, il dénonce des traitements inhumains dans les Ehpad Orpea. Vous avez-vous-même mené une enquête dans les Ehpad et à domicile, parue sous le titre Cessons de maltraiter nos vieux ! A quel point ces récits sont-ils semblables à ce que vous avez mis au jour ?

Elise Richard : Je n’ai pas encore lu cet ouvrage, mais j’ai comme beaucoup vu ce qui sortait dans la presse. On retrouve des éléments similaires à ce que je dénonçais : le manque de personnel, la rentabilité poussée à tout prix, les économies sur les repas, etc. Des pratiques que j’avais constatées chez Orpea et dans d’autres groupes privés lucratifs.

Ce qui est principalement ressorti de mon enquête, c’est le manque de moyens humains, tout type d’Ehpad confondus (associatif, public, ou privé à but lucratif)  En moyenne, il y a 63 équivalents temps plein pour 100 résidents. Le dernier rapport du défenseur des droits en préconise au minimum 80. Il y a un déficit structurel. C’est particulièrement vrai pour le personnel soignant (aide soignants et infirmiers). Il y a en moyenne 30 soignants pour 100 résidents, là où il en faudrait 60, selon un rapport réalisé par deux députés en 2018. Le personnel soignant est financé par l’Etat et les départements qui donnent un budget, en fonction du nombre de résidents et de leur degré de dépendance. Le reste du personnel est financé par le prix payé par les résidents. C’est là où les Ehpad privés à but lucratif en profitent car, dans les grands groupes comme Orpea, ils sont largement bénéficiaires et pourraient mettre du personnel supplémentaire, mais ils ne le font pas. Les directeurs d’établissement rencontrés me racontaient que, dans ces grands groupes, tout était quantifié par quotas, ce qui les empêchait de recruter davantage de personnel. On leur demandait aussi de ne pas remplacer les absences ou les congés, au détriment des résidents. Cela aggrave le déficit structurel. Paradoxalement, le nombre de personnel disponible dans les Ehpad privés lucratifs est plus faible que dans les Ehpad hospitaliers. Donc l’accompagnement humain est moins bon. De plus, il y a un plus grand turn-over dans les Ehpad privés lucratifs et de nombreuses vacances ce qui crée un cercle vicieux. Il y a aussi de l’appel à des gens sans formation pour exercer les fonctions d’aide-soignantes.

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A quel point ces constats sont-ils symptomatiques d’une manière de considérer la vieillesse en France ? 

Sergue Guérin : Il est toujours surprenant qu’il faille un scandale, réel ou non, pour qu’on parle des questions autour du grand âge. C’est symptomatique d’une société et de nombreux décideurs qui ne regardent le problème que quand quelque chose fait l’actualité. Ensuite, il faut se souvenir qu’il n’y a environ 600.000 personnes qui vivent en maisons de retraite sur plus de 14 millions de plus de 65 ans. Donc la majorité des personnes qui prennent de l’âge habitent à domicile. Enfin, on dit beaucoup que l’Etat ne s’engage pas assez. Mais nous avons aussi une responsabilité : la société française est-elle prête à regarder les choses en face, à prendre conscience que l’avenir démographique de la France c’est plus de vieux, qu’il faut engager des investissements ?

Elise Richard : Je dirais que c’est la manifestation d’un âgisme, une discrimination des personnes selon l’âge. C’est à mon sens lié à notre peur inconsciente de vieillir et de mourir. C’est quelque chose que l’on a tendance à mettre de côté et à ne pas vouloir voir. Ainsi, les politiques repoussent cette question alors qu’on sait qu’elle est prioritaire et très importante car le nombre de personnes âgées dépendantes va doubler d’ici 2050. Depuis des années, les rapports s’empilent pour dénoncer le manque de moyens et la maltraitance institutionnelle. Des décisions sont prises de manière disparate mais il n’y a pas de grande loi. La loi grand âge et autonomie promise pendant ce quinquennat a été abandonnée. C’est une question qui est perçue comme non-prioritaire et que l’on reporte aux calendes grecques à chaque quinquennat. La question est : quel accompagnement voulons-nous pour nos parents et grands-parents ainsi que pour nous-même plus tard ? 

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De nombreuses personnes âgées ne sont pas en Ehpad mais reçoivent des soins à domicile, la problématique est-elle la même ?

Elise Richard : La maltraitance institutionnelle causée par le manque de moyens vaut à domicile aussi bien qu’en Ehpad. Les aides à domicile et les auxiliaires de vie manquent cruellement de temps. Ce sont les départements qui fixent les plans d’aide et le nombre d’heures attribuées à chaque personne âgée pour l’aide à domicile, là encore, en fonction de son degré d’autonomie. En moyenne, cela revient souvent à deux heures par jour. C’est une durée bien trop courte par rapport au temps nécessaire d’accompagnement. Les aides à domicile ont l’impression de devoir tout faire à la va-vite, elles courent d’un domicile à l’autre et ont le sentiment d’être maltraitantes car elles n’ont pas le temps d’effectuer leur travail correctement. Cela crée une frustration pour elles et pour les personnes âgées. Et seules les personnes les plus fortunées peuvent payer des heures supplémentaires. Souvent les personnes vivant à domicile souffrent de solitude, car les aides à domicile sont parfois les seules personnes qu’elles voient.

Comment le Covid a aggravé la situation des personnes âgées ?

Serge Guérin : On a tendance à tirer un portrait très noir mais comme souvent il faut nuancer. Il est cependant certain que la Covid a renforcé l'isolement et la fragilité pour de nombreux aînés. On a tenu auprès des seniors un discours parfois très infantilisant. Il y a eu des erreurs, de vrais problèmes, surtout au début de la catastrophe, mais l’Etat a été présent même si la bureaucratie a été un frein. La solidarité intergénérationnelle a fonctionné. Les collectivités territoriales se sont fortement mobilisées. Il y a une infinie de manifestations concrètes de solidarité intergénérationnelle, portées par des enfants et des jeunes vers les plus âgés. Soutenir les aînés c’est une forme d’égoïsme solidaire : on aide quelqu’un qui nous rappelle un parent ou un grand-parent et on aide aussi notre nous futur.

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Elise Richard : Ce qui est sûr c’est qu’il a aggravé l’isolement. Les aides à domicile n’ont pas forcément pu effectuer leur travail au début de la pandémie et dans les Ehpad, les personnes étaient confinées et ne recevaient pas de visites, certaines le sont  d’ailleurs toujours. Dans les deux cas, cela a entraîné de la solitude et des syndromes de glissement, une envie de se laisser mourir, faute de contacts. Certaines familles continuent de dénoncer les fermetures d’Ehpad alors même qu’il n’y a plus de confinement en vigueur à l’échelle nationale. Cela révèle la différence de traitement dont sont victimes les personnes âgées. Elles ne sont pas traitées comme des citoyens à part entière.

Ce n’est pas la première fois que des scandales éclatent, notamment depuis la pandémie. Comment expliquer ce déni ou cet aveuglement collectif qui fait que l’on redécouvre à chaque fois les problèmes ?

Serge Guérin : C’est vrai, certains médias et décideurs « redécouvrent » les problèmes à chaque fois. Pourtant, il y a de plus en plus de gens concernés. Aujourd’hui, 21% de la population en France à plus de 65 ans (contre 16% en 2000). La société de la longévité est une réalité dans le faits pas toujours dans les esprits. Ni dans les cœurs. Cette réalité construit de plus en plus la réalité française mais on ne la regarde pas beaucoup. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas vendeur. Pour le politique, il est plus valorisant de s’occuper des jeunesses que des vieillesses. L’âge, c’est ringard, c’est conservateur, perçue comme une charge plutôt que comme un levier de changement et d’innovation. Nous vivons collectivement pratiquement 40 ans de plus que les Français de 1900, c’est sacrément positif ! Mais le regard sur l’âge reste négatif. Dans les entreprises, l’âge n’est pas synonyme d’expérience, mais comme un problème. Dans un contexte de chômage en forte diminution, la situation des plus de 50 ans reste mauvaise, alors même que les entreprises ont du mal à recruter.

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Elise Richard : C’est effectivement très étonnant. Tout le monde réagit une nouvelle fois à la sortie de ce livre mais cela fait plusieurs années que certaines pratiques sont dénoncées, y compris par le personnel lui-même (il y a eu des grèves en 2018). Donc les politiques sont au courant, mais on a l’impression qu’ils découvrent le problème. C’est en partie dû à l’âgisme que j’évoquais. Il y a aussi sans doute la question du coût que cela implique. Plusieurs milliards d’euros seraient nécessaires pour réformer le secteur. Le problème financier ne va aller qu’en s’aggravant donc il y a une forme de politique de l’autruche. Je pense que c’est aussi  à l’opinion publique de s’indigner de cette situation et de se révolter face à cette maltraitance envers nos aînés, à domicile ou dans les Ehpad.

A-t-on un problème en France avec la vieillesse, la maladie ou la peur de la mort ? 

Serge Guérin : C’est valable dans la plupart des pays occidentaux, même si les pays nordiques ont moins ce problème et sont moins focalisés sur les normes esthétiques. Dans l’imaginaire la modernité, le progrès, la technologie, sont des vecteurs de nouveauté qui riment avec jeunesse. La vieillesse est synonyme de déclin. On a ce sentiment que les technologies vont sauver le monde et doivent effacer les fragilités, effacer le tragique. Or le vieux représente aussi le tragique. On compte sur les technologies, sur le transhumanisme, mais quand le Covid arrive on se retrouve à se confiner comme au Moyen-Age. L’âge à une dimension tragique car il nous confronte à la mort, à la fin. A cette aune,  la vieillesse et la mort apparaissent comme des échecs. 

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On parle souvent des Ehpad mais à quel point les personnes âgées sont-elles confrontées à la solitude au sens large dans la société ?

Serge Guérin : Très souvent. On voit d’ailleurs que certains seniors recherchent des solutions (pas forcément médicalisées) pour lutter contre l’isolement et la solitude. Pour une partie d’entre eux, la santé va, ils ont des interactions sociales, mais toute une autre partie est privée de liens sociaux, possède des faibles revenus et à des problèmes de santé. Ce sont des personnes de grande fragilité. Le problème c’est que vivre à domicile demande aussi un suivi et un soutien. Dans l’état actuel des choses, il faut plus de moyens, financiers mais surtout humains. On peut faire toutes les lois que l’on voudra, s’il n’y a pas suffisamment de gens pour venir travailler en maison de retraite ou dans les services à la personne, ce sera peine perdue. Il faut inciter des jeunes à choisir ces carrières d’accompagnement mais sont mal valorisées. La racine du problème ce sont les représentations. Il y a un regard négatif sur l’âge qui entraîne tout le reste. Si on dépeint l’âge négativement, on ne donne pas envie de venir travailler dans ce secteur et il est difficile de porter des politiques volontaristes. J’ai sorti récemment un livre, Au service de la vie, c’est la manière dont il faudrait voir ces métiers. Ce sont des métiers de cœurs et de compétences hyper nécessaires pour accompagner des personnes fragiles. Quoi de plus valorisant que de de dire, « j’aide des personnes à mieux à vivre » ? Récemment, l’Etat a mis un coup de pouce pour améliorer la rémunération des personnels de service à la personne, mais il faudra aller plus loin. Il a un sujet de rétribution, mais aussi de valorisation, de déroulement de carrière, d’accompagnement des professionnels du care dans leur ensemble, qu’ils interviennent à domicile ou dans des établissements d’accueil. 

Est-on dans un pays qui ne sait pas ou ne veut pas faire face au défi du vieillissement de sa population ? 

Serge Guérin : Je pense qu’il y a une logique similaire à celle du réchauffement climatique. Tant qu’on ne vit pas personnellement le problème, on a du mal collectivement à prendre les mesures nécessaires pour y répondre. Tant qu’on ne se prend pas le mur de l’âge, on ne fait rien. Mais le mur de l’âge arrive : les premières générations du baby-boom, vont atteindre 80 ans à partir de 2026. Avant la fin du prochain quinquennat ! Ensuite on va avoir trente ans de croissance forte des plus de 80 ans. Le premier grand rapport sur le sujet (rapport Laroque) date de 1962. Depuis, on a fait des choses, et récemment la création d’une cinquième brande se solidarité sociale, mais on a du mal à prendre la mesure de l’ampleur de la problématique et à agir, y compris en amont. Face à une population qui vieillit, il faut faire de la prévention dès l’école, inciter à faire de l’activité physique, à avoir une alimentation saine, à mobiliser des médecines complémentaires éprouvées etc. Le problème c’est que la prévention est un objectif de long terme qui ne colle pas avec l’agenda politique et médiatique. La prévention c’est un investissement rentable sur le plan social, humain, économique, de création d’emplois, de gain de qualité de vie... Les mutuelles ont un rôle majeur et historique à jouer sur le développement de la prévention.

La création de la cinquième branche de la Sécurité sociale, la branche dépendance, est un serpent de mer de la vie politique française promis par tous les candidats et tous les présidents. Rien n’avance jamais vraiment. Comment expliquer cela ? 

Serge Guérin : C’est effectivement un sujet récurrent mais le principe d’une cinquième branche a finalement été voté par l’Assemblée nationale en 2020. C’est une avancée gérée par la CNSA. Les sommes récupérées seront-elles suffisantes, c’est une autre question. Mais ce sera un levier majeur pour réussir la société de la longévité.

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