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Des salariés au coeur d'une entreprise. L'OCDE vient de publier un nouveau rapport sur les perspectives de l'emploi et sur l'évolution du temps de travail.
Des salariés au coeur d'une entreprise. L'OCDE vient de publier un nouveau rapport sur les perspectives de l'emploi et sur l'évolution du temps de travail.
©PHILIPPE DESMAZES / AFP

Spécificités françaises

Mais à quoi passons-nous notre temps ? L’OCDE a examiné les données de 14 pays et les Français se distinguent

L'OCDE a publié un nouveau rapport sur les perspectives de l'emploi et sur l'évolution du temps de travail. La pandémie a aggravé les clivages sociaux et économiques. Les Français parviennent néanmoins à se distinguer sur certains domaines.

Chloé Touzet

Chloé Touzet

Chloé Touzet est chercheure dans la Direction pour l’Emploi, le Travail et les Affaires Sociales de l’OCDE, spécialisées sur les questions de politiques sociales et de qualité du travail. Chloé Touzet est notamment l’auteure de rapport sur la négociation collective et le temps de travail dans les pays de l’OCDE.

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Atlantico : Dans les Perspectives de l’Emploi 2021de l’OCDE, vous avez étudié l’évolution du temps de travail des différents pays de l’OCDE. Quelles sont les grandes tendances qui se dégagent ?

Chloé Touzet : Il y a plusieurs tendances intéressantes et notamment parce quelles peuvent être contre-intuitives. Sur les 150 dernières, le temps de travail a baissé de manière très claire, mais sur les 25 dernières années, cette baisse décélère nettement : les heures effectivement travaillées diminuaient de 0.8% par an en moyenne dans les années 1970, contre seulement 0.3% entre 2000 et 2019. Le temps de travail baisse de moins en moins et certainement pas au rythme auquel on pouvait sattendre en suivant les projections liées à laugmentation de la productivité. Keynes estimait que dici 2030, nous travaillerions 15h par semaine. Nous ny sommes clairement pas.

Si lon regarde le nombre dheures usuelles par semaine (le nombre d’heures travaillées en moyenne lors d’une semaine « typique », sans évènements particuliers de type vacances, congés maladies, ou grève), la métrique est en stagnation dans la plupart des pays de lOCDE: on passe de 40,6 à 40,3, entre 1995 et 2019.Cest évidemment une moyenne. Il y a par exemple une petite augmentation dans les années 2010 dans certains pays comme la Belgique, la Finlande, l’Italie, la Grèce et le Portugal. Le nombre d’heures effectivement travaillées par an, lui, diminue – de moins en moins vite, mais il diminue néanmoins légèrement. Puisque le nombre dheures usuelles stagne, on peut faire l’hypothèse que cette baisse est due à une augmentation des périodes de vacances.

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Une autre tendance notable concerne les heures supplémentaires : s’il est en baisse relative depuis le milieu des années 2000, le nombre moyen d’heures supplémentaires (payées ou non) pour les travailleurs concernés dans les pays de l’OCDE est très élevé. L’équivalent dun jour de travail supplémentaire par semaine en moyenne en 2019. L’incidence des heures supplémentaires, en revanche (le nombre de travailleurs concernés par les heures supplémentaires) est resté relativement stable.

Crédit : OCDE / DR

Parallèlement, y-a-t-il un jeu de vases communicants avec le temps de loisirs et non travaillé ?

Étrangement, le temps de loisirs diminue lui aussi. Entre les décennies 90 et 2010, il a diminué de 1,5 heures par semaine. Et puisque les temps consacrés au travail rémunéré et au travail domestique ont également baissé, on peut légitimement se poser la question de : mais que fait-on ? On voit dans les données que la diminution du temps de loisir et de travail est compensée par l’augmentation du temps consacré au « personal care », les activités régénératives comme manger, dormir, prendre soin de soi et s’occuper de sa santé. Le temps passé à ces activités a augmenté de 2,5 heures par semaine entre les décennies 90 et 2010. L’autre catégorie en augmentation est celle, plus résiduelle, des temps qui ne rentrent pas dans les autres catégories, notamment les temps de transport (+1,5 heure/semaine). Le problème c’est que les explications à ce phénomène sont susceptibles de varier par pays.

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Crédit : OCDE / DR

Vous constatez aussi une augmentation des individus pauvres en temps de loisirs et activités régénératives…

Comme pour la pauvreté monétaire relative qui se situe à 60% du revenu médian, nous considérons que ceux qui disposent de moins de 60% du médian consacré aux loisirs et aux soins personnels sont en situation de « time poverty ». On constate en effet une légère hausse de ces « time poor ». C’est important car ce sont des gens qui n’ont, par exemple, pas assez de temps pour dormir. Dans les années 2000, cela concernait en majorité les individus à haut niveau d’éducation, mais lors de la dernière décennie, la hausse la plus importante a été constatée chez les individus peu qualifiés. C’est une double pénalité : ils sont peu payés et ils ont peu de temps.

Y a-t-il eu une évolution dans la manière dont nous travaillons ?

On sait deux choses. Il y a une évolution des pratiques flexibles de travail, notamment le télétravail. La chose intéressante est qu’il y a eu une évolution du télétravail avec le Covid alors qu’avant la pandémie, c’était une pratique très stable et réservée à certains privilégiés (éduqués, bien payés, majoritairement des hommes). Donc c’est un changement récent.

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On voit aussi que les changements se font principalement par groupes. Les pratiques flexibles du travail continuent de concerner des professions privilégiées. Le « variable scheduling », à l’inverse touche plutôt les métiers avec un niveau d’éducation plus faible. Il y a des différences importantes en termes de salaire, d’éducation, de genre, etc. Les évolutions positives ne bénéficient pas à tout le monde.

Y a-t-il sur certains points, des spécificités françaises ?

En France, il s’est passé quelque chose d’assez impressionnant concernant les heures supplémentaires entre 2006 et 2019. Nous sommes passé de 4,3% des salariés qui étaient concernés par les heures supplémentaires à 19,1 %, c’est une hausse importante et la France sort vraiment du lot. On peut facilement faire l’hypothèse que c’est en lien avec les évolutions de régulations sur les heures supplémentaires.

Sur les heures usuelles, on observe une stagnation totale. Les Français travaillaient en moyenne 39,1 heures par semaine 1995, et ce chiffre n’avait pas bougé en 2019. En quinze ans, aucune évolution. Par ailleurs, ce que je mentionnais sur le temps de loisirs, qui diminue en moyenne dans l’OCDE, n’est pas vérifié en France. Les Français ont gagné 1 heure de loisirs entre 1985 et 2009. Le temps dédié au « personal care » a également augmenté, d’un peu plus d’une heure et demie.  

Dispose-t-on d’indices sur la manière dont ces tendances constatées vont évoluer après la pandémie ?

Nous n’avons pas d’éléments concrets pour déterminer ce qui va perdurer, mais il est possible de faire certaines hypothèses. La pandémie a probablement eu des effets, et notamment en matière de préférence concernant le temps de travail. En 2015, 27% des employés âgés de 15 à 64 ans dans les pays de l’Union Européenne souhaitaient travailler moins qu’ils ne le faisaient (contre 16% qui voulaient travailler plus). Les données post-COVID ne sont pas encore disponibles, mais l’expérience de la pandémie est susceptible d’avoir renforcer cette tendance.

Je travaille par ailleurs sur la négociation collective et déjà avant la pandémie les arbitrages entre augmentation de salaires et baisse du temps de travail étaient de plus en plus fréquents. On peut, à nouveau, faire l’hypothèse que la pandémie aura accéléré cette tendance. De plus en plus nombreux, des chefs d’entreprises mais également des chefs d’état envisagent désormais la semaine de 4 jours comme une possibilité réelle. Cela pourrait entrainer une reprise de la tendance séculaire à la baisse du temps de travail, dont j’ai dit plus haut qu’elle avait marqué une pause.

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