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Le remplacement de produits importés par des produits fabriqués en France pourrait être très coûteux.
Le remplacement de produits importés par des produits fabriqués en France pourrait être très coûteux.
©Reuters

A double tranchant

Made in France : quels peuvent être les effets pervers ?

Arnaud Montebourg va-t-il être obligé de revoir sa copie ? Selon une étude du Cepii (Centre d'études prospectives et d'informations internationales), le remplacement systématique de produits de consommation importés par du "made in France" coûterait entre 100 et 300 euros par mois et par ménage.

Atlantico : Une étude du Centre d'études prospectives et d'informations internationales (Cepii) révèle que le remplacement de produits importés par des produits fabriqués en France pourrait se révéler très onéreux. Le surcout pour les ménages français pourrait se chiffrer de 100 à 300 euros par mois. Dans ces conditions, le "made in France est-il véritablement efficace économiquement ? Quelles seraient tous les autres effets pervers d'une telle politique ?

Claude Rochet : Dans ces conditions le "made in France" n'est pas véritablement efficace économiquement, mais ce sont justement ces conditions qu'il faut modifier. La mondialisation repose sur le postulat posé au début du XIXe siècle par David Ricardo selon lequel toutes les activités économiques se valent et, au nom de l'avantage comparatif, les pays doivent se spécialiser dans ce qu'ils savent faire. Une pays qui produit des biens à basse valeur ajoutée va donc se spécialiser dans ce type de bien dont il va inonder le marché des pays développés, ce que fait la Chine, mais pour financer par son excédent commercial son développement industriel, en se moquant pas mal des théories de l'avantage comparatif. L'Angleterre du XIXe siècle et les Etats-Unis au XXe siècle ont entendu dominer le monde en se spécialisant eux dans l'industrie et le haut de gamme et les autres dans les produits primaires et à faible valeur. Il n'est tout simplement pas possible de faire du "made in France" en restant dans un régime de libre-échange comme aujourd'hui. De ce point de vue, les auteurs du rapport ont raison.

Eric Verhaeghe : Cette idée est évidemment irréaliste, parce qu'elle repose sur la croyance naïve d'une substitution parfaite des produits français aux produits étrangers en cas de réindustrialisation. Malheureusement, les Chinois continueraient à produire leurs marchandises si la France réindustrialisait sa production. Si cette réindustrialisation intervenait, elle nous contraindrait donc à revenir sur le principe de la libre circulation des marchandises. Nous devrions rétablir des barrières douanières pour compenser le différentiel de prix.

Pour aller jusqu'au bout de la logique, ces barrières douanières, nous devrions les rétablir aussi vis-à-vis de l'Allemagne, qui nous concurrence déjà non pas sur les prix, mais sur la qualité. Prenez l'exemple des voitures, si vous avez le choix entre une voiture française et une voiture allemande (situation fréquente, donc...), vous ne vous déterminez pas seulement par rapport au prix. Vous achetez une voiture allemande, même si elle est plus chère que la voiture française, parce que vous prêtez à cette voiture des vertus qui vous conviennent. Si on vous explique demain que votre Peugeot ou votre Renault augmente de 20% parce qu'elle est produite intégralement en France, vous trouverez encore moins de bonnes raisons d'acheter français.

Pour protéger la production nationale, il faudra donc évoluer assez rapidement vers une albanisation de l'économie : entourer la France de barbelés et empêcher les produits étrangers d'entrer en France, sauf après une traversée très coûteuse de nos frontières. Cette albanisation se produirait au sens propre : le principe de libre circulation des marchandises, qui a forgé l'identité de l'Union européenne, serait battu en brèche. Autrement dit, la logique ultime du "made in France", c'est la fin du projet européen. Il faut en être bien conscient.

Les auteurs de l'étude ajoutent que si "la paire de chaussures de sport françaises est deux fois plus chère, les ménages la remplaceront moins souvent". Au-delà de l'impact sur le pouvoir d'achat, les relocalisations pourraient-elles également avoir un impact sur la consommation ? Avec quelles conséquences en termes d'emplois ?

Claude Rochet : Il faut réintégrer deux types de coûts qui ne sont pas pris en compte par l'étude :

1) Le coût de non-qualité des produits qui va se traduire par une obsolescence accélérée qui amènera une surconsommation du produit dans le meilleur de cas. Dans le pire, l’usage de ce produit peut générer des risques sanitaires (par exemple les cuirs imprégnés de produits toxiques) ou techniques (non fiabilité des produits qui générera des dommages sur d’autres produits).

2) Le coût des emplois perdus par délocalisation se répercute par pression à la baisse sur les salaires et à la hausse sur les coûts sociaux (chômage) et, plus loin, par la dégradation du capital social liée au sous-emploi (délinquance, drogue,  perte de foi dans l’avenir...)

Délocalisation, désindustrialisation et baisse du niveau de vie : c'est une spirale infernale et mortelle, car dans une compétition par les coûts, il n'y a qu'un seul vainqueur, celui qui pratique les coûts les plus bas. S'il a une politique industrielle comme la Chine et l'Asie du Sud-Est, il pourra jouer sur les deux registres, celui des bas salaires et celui de la montée en gamme : il n'en tuera que plus vite les pays délocalisateurs.

Eric Verhaeghe : Je ne poserais pas le problème de cette façon. Si les ménages français remplacent leurs chaussures de sport deux fois moins souvent parce qu'ils achètent des produits de qualité qui durent plus longtemps que les produits chinois, au fond cela me va bien. Je suis à titre personnel un peu agacé par l'idéologie de la consommation qui laisse croire que changer de téléphone portable tous les trois mois est une grande conquête de l'humanité.

Le drame serait que les Français doivent se contenter de chaussures de mauvaise qualité tellement chères qu'ils ne puissent plus les changer quand ils en ont besoin, mais seulement quand ils en ont les moyens. Nous pourrions appeler cela le syndrome soviétique : des produits bas de gamme mais chers et rares. Souvenons-nous de l'époque, avant la chute du Mur, où les Soviétiques attendaient plusieurs années avant de recevoir la Lada qu'ils avaient commandée. Est-ce ce monde-là que nous voudrions retrouver ? Le problème des relocalisations ne se pose pas en termes d'emplois, mais d'envie.

De toute façon, soyons clairs : les relocalisations n'interviennent pas sur commande, mais lorsqu'elles correspondent à une logique de rentabilité économique. A moins de vouloir concurrencer la Chine sur son terrain : un droit du travail embryonnaire et une société autoritaire. Je ne vois pas quel Français favorable au "made in France" intégral pourrait raisonnablement prôner une adoption du Code du Travail chinois en France. Un choix de ce genre serait créateur de tant de troubles sociaux qu'il serait mort avant d'avoir existé.

En réalité, nous sommes un pays à main-d’œuvre qualifiée, en défaut d'innovation certes, mais capable de produire des produits de haute qualité. Notre enjeu n'est pas d'évincer les produits bas de gamme, mais de monter en qualité pour pouvoir concurrencer les meilleurs : les Allemands, les Japonais et, dans une certaine mesure, les Américains.

Selon les auteurs de l'étude du Cepii, le Made in France pourrait notamment avoir un impact sur la consommation de services. Le gain en emplois dans le secteur industriel, qui pourrait être modéré étant donné l'ampleur de la robotisation, peut-il vraiment compenser les pertes en emplois de service ?

Claude Rochet : Oui ce gain en emplois dans le secteur industriel peut vraiment compenser les pertes en emplois de service, car les activités créatrices de richesse reposent généralement sur des interactions entre activités. Par exemple, on peut marier une activité à basse intensité technologique comme le textile avec de l’électronique pour faire des chaussettes pour diabétique et des chemises pour cardiaques. Ce mariage demande des compétences de conception de systèmes complexes et de développement de la R&D concurremment dans le domaine textile, dans le domaine électronique et dans le médical.

Eric Verhaeghe : Le problème est un peu plus compliqué à mon avis. Tout le monde se focalise aujourd'hui sur la délocalisation industrielle, mais on étudie peu la délocalisation des services. Pourtant, elle existe, et elle est puissante. La question des call-center est un peu connue : chacun a eu, dans sa vie quotidienne, à faire avec un correspondant téléphonique qui se présente sous le nom d'Emile Dupont, mais qui a un accent asiatique ou africain. On parle moins des délocalisations dans le domaine de l'Internet. Pourtant, beaucoup d'entreprises du secteur confient à des prestataires tunisiens, mauriciens ou malgaches des tâches répétitives pour dégager des marges de profit.

En cas de "made in France", ces activités seraient rapatriées. En revanche ayons là encore conscience du caractère illusoire du "made in France" : les emplois créés seraient de basse qualité et les entreprises auraient du mal à les pourvoir. Quel jeune diplômé français accepteraient de faire du codage informatique répétitif à longueur de journées pour un SMIC ?

Le problème se pose pourtant en ces termes. Il faut choisir entre une France qui cherche à atteindre les frontières technologiques les plus évoluées, et qui forment donc des jeunes à des métiers complexes, ou bien une France dont l'ambition est d'être un assembleur de produits inventés ailleurs, auquel cas il faut complètement revoir notre politique éducative et professionnaliser les jeunes beaucoup plus tôt, sur des tâches beaucoup moins riches.

La hausse des prix devrait en principe provoquer une déflation. Dans ces circonstances, la baisse du pouvoir d'achat serait-elle réellement pérenne ? La perte d'emplois de services ne pourrait-elle pas être seulement de courte durée ?

Claude Rochet : Friedrich List, le père du protectionnisme éducateur, expliquait en 1841, face à la propagande anglaise qui poussait les pays d’Europe à exporter leurs produits primaires pour importer des produits industriels anglais, que le surcoût induit par la taxation des produits importés était le prix de l’éducation industrielle d’un pays. Les consommateurs consommeront moins, mais de mieux en mieux avec l’amélioration de la qualité des produits et les effets induits sur la réindustrialisation du pays. Des emplois seront perdus dans des activités à rendements décroissants au profit d’activités à rendements croissants. Cela s’inscrira dans le temps et demandera des politiques publiques actives de qualification de la main-d’œuvre.

Eric Verhaeghe : En fait, j'imagine mal que le "made in France" intervienne sans une explosion de l'Union européenne ou, en tout cas, sans une explosion de l'euro. Vous imaginez l'Allemagne accepter d'endosser les conséquences d'une politique qui est à rebours de ses intérêts ? La prospérité allemande tient largement au volume de ses exportations. Elle ne peut évidemment cautionner chez son principal partenaire commercial une politique qui mettrait en péril son propre équilibre économique.

Nous devrions donc rapidement revenir à une monnaie nationale qui serait sans doute victime d'une spéculation à la baisse. Ce bouleversement aurait deux conséquences majeures : la première serait un renchérissement considérable des énergies fossiles qui dégraderait fortement le niveau de vie des Français. L'essence passerait rapidement à l'équivalent de deux euros, et dépasserait tout aussi rapidement ce niveau. Parallèlement, nous retrouverions la maîtrise de notre monnaie et pourrions dévaluer allègrement pour mieux vendre nos produits à l'étranger. Les produits français retrouveraient donc une sorte de ligne de flottaison bien plus attractive que les produits étrangers qui seraient, eux, hors de prix.

Le déficit commercial français se chiffre à 4,4 milliards d'euros tandis que l'Allemagne enregistre des excédents. Cette situation est-elle tenable à long terme et quel serait le moyen d'inverser la tendance si ce n'est le Made in France ?

Claude Rochet : Le "made in France" est impossible sans réindustrialisation qui suppose la protection, ce qui a été la voie suivie par tous les pays industrialisés. A court terme il faut arrêter l’hémorragie en instaurant, par exemple, la taxe Lauré (l’inventeur de la TVA) sur les importations des pays à bas salaires. Le produit de cette taxe sera affecté à ces pays soit pour financer les exportations des pays industrialisés soit pour améliorer leurs standards sociaux afin de neutraliser l’avantage indu que leur procure le dumping social. Les tarifs douaniers peuvent, produits par produits et pays par pays, contribuer à cette politique.

Puis, il est possible de développer des partenariats de développement avec des pays émergents dynamiques sur de projets spécifiques. Par exemple, le développement urbain avec le Maroc peut permettre de développer des compétences sur l’immense marché très concurrentiel de l’urbanisation et du développement durable sur les marchés émergents en associant les compétences des entreprises françaises et le dynamisme de l’économie marocaine, pays francophone qui joue un rôle stratégique sur le continent africain, dont les Américains et les Chinois rêvent de nous expulser. Recherche, innovation, nouveaux marchés, le "made in France" ne peut être qu’une politique industrielle d’ensemble.

Eric Verhaeghe : En fait, personne n'est en capacité de démontrer qu'un déséquilibre commercial plombe l'avenir. L'idée naïve selon laquelle la balance commerciale, c'est comme les comptes d'un ménage : s'il y a déséquilibre, il y a faillite, est une idée fausse. Regardez les États-Unis : ils ont vécu pendant des années avec des déficits commerciaux records et ils n'en ont pas forcément souffert. L'enjeu est de préserver une situation globalement saine. Si le déséquilibre commercial est dû à une consommation tonique, tout va bien. S'il est dû à une perte de compétitivité, il est un symptôme d'une situation ingérable en zone monétaire ouverte.

Dans notre cas, c'est bien ce qui se produit : les entreprises françaises perdent peu à peu leurs marchés étrangers, et les consommateurs français préfèrent des produits étrangers, souvent parce qu'ils sont moins chers ou de meilleure qualité. Là, il n'y a pas de solution, il faut retrouver de la compétitivité.

Une position répandue consiste à croire que la perte de compétitivité est entièrement due à des coûts externes aux entreprises. Je nuancerais volontiers ce point de vue. Les entreprises françaises ont perdu de la compétitivité aussi parce qu'elles n'ont pas suffisamment entamé leur transformation numérique. Croire qu'une baisse des cotisations sociales suffira à rétablir la compétitivité française est donc un leurre.

 Propos recueillis par Julie Mangematin

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