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Lutte contre le séparatisme MAIS droit au burkini : la défense (nécessaire) des droits des minorités peut-elle se faire en sacrifiant le droit légitime de la majorité ?
©JUSTIN TALLIS / AFP

Schizophrénie française

Lutte contre le séparatisme MAIS droit au burkini : la défense (nécessaire) des droits des minorités peut-elle se faire en sacrifiant le droit légitime de la majorité ?

Saisie par le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), dissous par le gouvernement, la Défenseure des droits estime que l'interdiction du burkini dans une base de loisirs en Ile-de-France est discriminante. N’y a-t-il pas un profond paradoxe dans ces positions ? Comment espérer sortir de ce paradoxe et défendre en même temps les droits des minorités et de la majorité quand les priorités du gouvernement peuvent être contestées par d’autres autorités de la République comme la Défenseure des droits ?

Drieu Godefridi

Drieu Godefridi

Drieu Godefridi est docteur en philosophie (Sorbonne), juriste, et dirigeant d'entreprise. Il est notamment l'auteur de Le GIEC est mort, vive la science ! (Texquis, 2010), La réalité augmentée (Texquis, 2011) et De la violence de genre à la négation du droit (Texquis, 2013).

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Guylain Chevrier

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier est docteur en histoire, enseignant, formateur et consultant. Ancien membre du groupe de réflexion sur la laïcité auprès du Haut conseil à l’intégration. Dernier ouvrage : Laïcité, émancipation et travail social, L’Harmattan, sous la direction de Guylain Chevrier, juillet 2017, 270 pages.  

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Atlantico.fr : La Défenseure des droits s’est prononcée en faveur du Burkini après une saisine du CCIF, alors que le gouvernement s’est engagé dans un projet de loi contre le séparatisme. N’y a-t-il pas un profond paradoxe dans ces positions ?

Guylain Chevrier : Ce n’est pas d’aujourd’hui que la mouvance islamiste teste la résistance des lois de la République en utilisant les faiblesses de notre démocratie. On sait comment on peut jouer avec les libertés et droits individuels, sacrés à nos yeux, pour les renverser dans une lutte acharnée pour imposer un totalitarisme religieux. Ce qui passe par un communautarisme que valide le burkini. La base de loisirs de Jablines-Annet, en Seine-et-Marne, propriété de la région Île-de-France, est l’enjeu d’un nouvel épisode du genre. Le 22 décembre, les services du Défenseur des droits (DDD) ont envoyé un courrier au président de la base de loisirs, pour dire : « Il m’apparaît que l’interdiction du burkini au sein de la base de loisirs est susceptible de constituer une discrimination ». Soutenant ainsi une saisine fondée sur une plainte du CCIF, récemment dissous, après avoir été mis en cause par le gouvernement pour propager « avec constance une action de propagande islamiste ».

La région fait valoir que depuis l’adoption de la charte des valeurs de la République et de la laïcité, en 2017 (1), « les usagers des services publics régionaux doivent s’abstenir de tout comportement de nature à risquer de porter atteinte aux règles d’hygiène, de sécurité ou à troubler l’ordre public ». Mais pour la Défenseure des droits, le burkini « ayant été justement conçu pour la baignadeni la sécurité, ni l’hygiène des baigneuses n’apparaissent a priori menacées ». Quant aux troubles à l’ordre public, « ils paraissent davantage imputables aux réactions violentes de personnes incitant à la haine face au port du burkini et aux convictions religieuses qu’il peut exprimer ». Mais ce maillot de bain à caractère sans ambiguïté d’assignation religieuse et faisant propagande de l’idée de pureté opposée à l’indécence des autres femmes se baignant dans un maillot ordinaire, impures, comment ne constitue-t-il pas à ses yeux un problème discriminatoire ? Laisser se propager partout ce genre de représentation par l’affichage de sa religion, encourageant à une pudeur qui assigne à une situation de soumission les femmes, les hommes n’étant nullement concernés par la moindre restriction en la matière, puisque le péché qui les fait fauter vient d’elles, de ce corps féminin que l’on doit cacher, n’est-ce pas un recul de société et des libertés ? Dans sa lettre, l’adjointe à la Défenseure des droits George Pau-Langevin affirme que «la personne qui s’estime victime d’une discrimination peut bénéficier légalement d’un aménagement de la charge de la preuve », et donne « un mois » au « mis en cause » pour présenter des « éléments nouveaux ». Pourquoi donc épouser le point de vue de celle ou celui qui se pose en victime parce que devant respecter des principes communs qui imposent des limites, qui sont celles propres au principe même de liberté, selon lequel la liberté de chacun s’arrête là où commence celle des autres ? C’est-à-dire, la même liberté, et pas chacun sa liberté selon sa différence pour faire ce que l’on veut.

Pour justifier cette demande, le CCIF invoque une série de références juridiques, telles que la Cour européenne des droits de l’homme, la déclaration universelle des droits de l’homme, la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et certains articles du Code pénal. « Le fait de subordonner l’accès aux baignades au retrait de la tenue de bain dénommée burkini repose sur des considérations illégales », estime le collectif contre « l’islamophobie ». Et oui, c’est que nos principes, valeurs et lois, n’avaient pas prévu de rencontrer l’opposition de groupes entendant utiliser un droit pensé pour l’égalité des individus culturellement formés à en épouser le sens, pour en faire un instrument contraire, et prendre en otage l’individu de droit afin d’affirmer une logique de repli et d’enfermement communautaire qui lui est totalement contraire. De nourrir une contre société où règne un ordre religieux absolu, cherchant à fragmenter notre société, et demain si on laisse les choses aller, jusqu’à l’affrontement. C’est effectivement d’un début de prise de conscience de cela, suite à l’effroyable attentat contre l’enseignant Samuel Paty, dont découle les mesures prises de dissolution de l’association BarakaCity et du CCIF, ainsi que le projet de loi de lutte contre le séparatisme rebaptisé "projet de loi "confortant les principes républicains"".

Il y a là un paradoxe et même dirais-je une contradiction antagonique. Cela tient à une conception des droits que depuis la création de cette instance on nourrit, qui ne peut que s’éloigner des principes républicains, en ne s’intéressant qu’à une partie de ce qui constitue le citoyen, ses droits, détachés, désarticulés des devoirs sans lesquels il n’y a plus d’unité du corps social, plus d’appartenance à la nation. C’est le jeu de la mise en concurrence des droits qui conduit à toutes les fractures, dont les islamistes se frottent les mains. Quel incroyable relai inconscient et aveugle ils trouvent ici. Nos sociétés démocratiques deviennent ainsi des ventres mous face au projet de l’islam politique.

Drieu Godefridi : Tout d’abord le fait qu’une saisine du CCIF, ce nid avéré d’islamistes catalogué comme tel par le gouvernement français, puisse avoir d’autre effet que de ridiculiser ses auteurs, en dit long sur le degré de contradiction de l’Etat français. Sur le fond, ce débat est un vilain débat qui met tout le monde mal à l’aise et vos questions en témoignent. En tant que libéral — au sens classique — j’éprouve une sorte d’aversion pour l’idée que l’Etat vous dicte quels vêtements porter, ou non. Mais, par ailleurs, on n’aurait pas l’idée de laisser déambuler dans les rues de France des gens qui arboreraient la swastika nazie. Donc ce débat est une question de degré et d’opportunité, locale et temporelle, et non une question qui se tranche sur le plan des principes. 

Comment espérer sortir de ce paradoxe et défendre en même temps les droits des minorités et de la majorité quand les priorités du gouvernement peuvent être de facto contestées au quotidien par d’autres autorités de la République comme la Défenseure des droits ?

Guylain Chevrier : Finalement, la Défenseure des droits Claire Hédon, est dans la cohérence, puisqu’elle critique le projet de loi contre le séparatisme en cours d’examen, en estimant qu’il comporterait des “risques d’atteinte aux libertés”, et pourrait par conséquence “affaiblir les principes républicains eux-mêmes”. Pour elle, soumettre toute demande de subvention d’association à la signature d’un contrat de respect des principes et valeurs de la République, comme le souhaite le texte, et donc (...) sur des principes qui sont ceux de la puissance publique », n’est pas entendable. Ainsi, cette mesure qui précisément entend lutter contre l’entrisme islamiste, puisqu’imposant le respect des principes républicains comme la laïcité dans les associations, entrerait dans la catégorie d’ « un risque d’atteinte aux libertés » ? Elle critique même la disposition visant à lutter contre la pratique archaïque des certificats de virginité exigés avant un mariage religieux, mariage fréquemment arrangé sous la pression familiale et communautaire, et donc forcé, en avançant que la pénalisation des médecins qui les délivrent nuirait à leur rôle d’information et d’éducation, comme si nous en étions encore là. Il y a un énorme problème de compréhension de ce qu’est la République et de savoir dans quelle société nous voulons vivre, à quoi on s’affronte là.

On sait que l’ONG dont vient Claire Hédon, ATD Quart Monde dont elle a été la présidente, ne cache pas défendre le droit à la spiritualité religieuse des pauvres, dans le prolongement de l’engagement de son fondateur, le Père Joseph Wresinski (2). Très bien, à condition de ne pas tout confondre. On peut craindre que ce choix de la nommer du président de la République ne s’inscrive dans ce fameux « en même temps » qui atteint là ses limites. Mettre des personnalités de la société civile aussi éloignées de la République, à des responsabilités de cet ordre sous prétexte de disposer d’autorité indépendante, n’est-ce pas nourrir des contre-pouvoirs au sein même de l’Etat en les confondants avec ceux réguliers de la société, comme partis, syndicats, associations, dont le statut les situe précisément à cette place légitime ?

À la région, c’est un choc. Sa présidente, Valérie Pécresse, entend résister. Patrick Karam, vice-président chargé de la jeunesse et des sports explique au Figaro (idem 1) : « Au moment où l’on examine le projet de loi contre le séparatisme à l’Assemblée, ce courrier hallucinant révèle un parti pris inadmissible pour une minorité de provocateurs islamistes téléguidés par le CCIF. Ça veut dire qu’ils nous demandent de faire une discrimination, en continuant d’interdire les vêtements couvrants, mais avec une dérogation pour le burkini ? Inversion de la charge de la preuve, violation du traitement d’égalité, le Défenseur des droits se trompe de combat ». A moins que ce ne soit le statut de Défenseur des droits lui-même qui devienne le problème.

Drieu Godefridi : Cela, c’est le principe de la séparation des pouvoirs et je n’y vois rien de choquant. Quand l’Etat français institue autant d’autorités et de “hautes" ceci cela qu’il y a de mois dans l’année, en les investissant de pouvoirs réels, il ne faut pas s'étonner qu’ils les exercent. C’est aussi, notons-le, une façon pour l’Etat, volontiers lâche et pusillanime sur ses questions, de se défausser sur ces autorités de questions qui l’embarrassent.

Je ne crois pas qu’il faut poser le débat en termes de majorité et de minorité. On n’a pas raison parce qu’on est majoritaire; c’est le principe des libertés publiques. La question est de savoir si l’idéologie politique dont ces vêtements sont le signe — l’islamisme, en tant qu’idéologie politique — est tolérable dans l’espace public. Je ne le crois pas, je pense même que cette idéologie devrait être neutralisée dans l’espace public, à l’instar du nazisme et du stalinisme, car elle est en effet porteuse de violence, de haine et de mort. Alors l’interdiction de ces vêtements, comme signes politiques, devient en effet concevable et légitime.

Quelles sont les influences intellectuelles qui expliquent que l’on puisse être tenté de sacrifier les droits de la majorité et les conditions du vivre ensemble dans la défense, pourtant nécessaire, du droit des minorités ? Est-ce dû à une mauvaise conception de ce que doit être une démocratie libérale ?

Guylain Chevrier : Nous voyons bien comment le retour de la « race » dans le débat public, le mouvement Indigéniste, les décoloniaux et autres promoteurs des réunions non-blanches, Comité Adama, qui revendiquent le retour des tribus contre la République, constituent un courant multiforme qui vise à détricoter ce qui nous fait tenir ensemble, avec l’alibi de la victimisation et d’un procès en discrimination, en racisme permanent de la France, totalement injustifié. On a vu comment Jacques Toubon, le Défenseur des droits précédent, avait fini son mandat en justifiant l’idée d’un racisme systémique dans notre pays, théorie qui est au cœur de cette idéologie mortifère, par nombre de raccourcis (3), en tombant dans ce piège de l’obsession des droits pour les droits. Comment encourager à penser que nous serions dans un pays de ségrégation généralisée alors que l’égalité favorise comme nulle part ailleurs le mélange des populations, des individus quelles que soient leurs différences. Il y a une dérive d’une partie de nos élites au cœur de la République vers un modèle s’inspirant du multiculturalisme. Un système pourtant dénoncé par leurs tenants comme M. Cameron, lorsqu’il était Premier ministre de Grande-Bretagne ou Mme Merkel, Chancelière de l’Allemagne, pour dire qu’il avait failli, car produisant une société qui n’est plus celle de citoyens, de l’intégration, mais de communautés juxtaposées, sans compter encore avec en embuscade l’islamisme et le risque terroriste.

La démocratie implique pour être efficiente, un peuple souverain et donc, des citoyens qui ne portent pas leur foi au-dessus du droit, mais qui se voient d’abord appartenir à une communauté nationale. Rappelons ici que la liberté, au sens contemporain du terme, c’est lorsque le peuple s’érige en corps politique souverain. Faut-il encore pour cela que l’Etat soit dégagé de la tutelle religieuse. C’est un chemin qui n’a jusqu’alors été fait nulle part dans les sociétés arabo-musulmanes, et c’est un apprentissage historique qui ne se décrète pas. Il semble que parfois on perde de vue une complexité qu’hypothèque la course des droits pour les droits et avec, certains principes essentiels au fondement de toute société démocratique véritable. 

Pour ce qu’il en est de la défense des minorités, il n’y a rien de mieux qu’une société de citoyens qui n’a rien à voir avec une majorité religieuse ou ethnique risquant d’opprimer les autres, comme dans tant de sociétés. A porter la loi commune au-dessus des différences elle les protège toutes, car aucune d’entre elles ne peut prendre ainsi le pouvoir sur les autres. Voilà ce qui devrait être défendu, le droit qui est celui de la République, ce droit commun qui nous unit, si difficile à conquérir et à maintenir, si fragile, et non chacun ses droits.

On s’interrogera qu’une présidente d’ONG luttant contre la pauvreté puisse ainsi concourir à la division des forces sociales sous prétexte de lutte contre les discriminations, en encourageant les assignations identitaires. C’est casser ainsi la capacité à faire peuple, à se rassembler pour peser contre les inégalités, si on regarde les choses du point de vue historique de la question sociale. Affligeant.

Drieu Godefridi : Il est vain, je crois, de chercher de grandes inspirations intellectuelles dans ce qui n’est jamais qu’une manifestation parmi d’autres de la lâcheté ordinaire de l’Etat français. L’islamo-gauchisme est une réalité idéologique, certes, mais il ne faudrait pas trois mois à un gouvernement  déterminé à faire respecter l’empire de la loi française sur le territoire français pour régler le problème. Ceux qui veulent à tout prix éviter la confrontation avec les porteurs de cette idéologie, auront le déshonneur et la confrontation. Un vilain débat, vous disais-je. 

(1)-Quand le Défenseur des droits s’engage pour le burkini

(2)- LES RELIGIONS : LEVIERS OU LINCEULS POUR LE COMBAT DES PAUVRES ?

(3)-Toutes ces erreurs que le Défenseur des droits commet dans son rapport sur la discrimination en France

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