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Livre "assassin" contre le roi du Maroc : quand le rapport de police en vient à se demander si les faits de chantage sont une pratique courante du journalisme d'investigation…
©Reuters

Eric Laurent et Catherine Graciet devant la Cour d'appel

Livre "assassin" contre le roi du Maroc : quand le rapport de police en vient à se demander si les faits de chantage sont une pratique courante du journalisme d'investigation…

Eric Laurent et Catherine Graciet, qui ont accepté de l’argent en échange de la non-publication d’un livre assassin sur le roi du Maroc, se sont-­ils comportés en maîtres­ chanteurs ? Les juges d’instruction chargés de cet épineux dossier le pensent. A l’inverse, les avocats des deux journalistes estiment que leurs clients n’ont fait que négocier cette remise d’argent avec l’émissaire de Mohamed VI. Pour l’heure, les deux avocats vont plaider ce 26 janvier, devant la chambre de l’instruction de Paris, l’annulation d’une partie de la procédure.

Gilles Gaetner

Gilles Gaetner

Journaliste à l’Express pendant 25 ans, après être passé par Les Echos et Le Point, Gilles Gaetner est un spécialiste des affaires politico-financières. Il a consacré un ouvrage remarqué au président de la République, Les 100 jours de Macron (Fauves –Editions). Il est également l’auteur d’une quinzaine de livres parmi lesquels L’Argent facile, dictionnaire de la corruption en France (Stock), Le roman d’un séducteur, les secrets de Roland Dumas (Jean-Claude Lattès), La République des imposteurs (L’Archipel), Pilleurs d’Afrique (Editions du Cerf).

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  • ­Deux journalistes ont demandé une coquette rétribution contre l’abandon de publication d’un livre assassin sur le roi du Maroc et son entourage

  • Enregistrés, à leur insu, par l’avocat Hicham Naciri, émissaire de Mohamed VI, les deux confrères ont été mis en examen pour chantage et tentative d’extorsion de fonds

  • S’ils se sont bien assis sur la déontologie, les deux auteurs d’un livre fantôme nient totalement avoir commis une faute pénale

  • Estimant illégaux les enregistrements des deux journalistes, base des investigations policières, les avocats des deux journalistes plaident ce 26 janvier l’annulation de la procédure

Ce 26 janvier est un jour capital pour les journalistes Catherine Graciet et Eric Laurent, mis en examen fin août 2015 par les juges Isabelle Rich-­Flament et Cyril Paquaux. Motif : tentative d’extorsion de fonds et chantage à l’égard de Mohamed VI, le roi du Maroc. Tous deux sont soupçonnés d’avoir réclamé, avec insistance, 2 millions d’euros pour renoncer à publier un livre à charge contre ce dernier. Ce 26 janvier donc, les avocats des deux journalistes, Me Eric Moutet (pour Graciet)­ et Me William Bourdon­ (pour Laurent)­ vont plaider devant la chambre de l’Instruction de la Cour d’appel de Paris, l’annulation d’une partie de la procédure. Notamment, celle des enregistrements effectués le 21 août 2015, au cours d’une rencontre entre l’émissaire du Roi du Maroc, Me Hicham Naciri et Eric Laurent d’une part, et ceux réalisés le 27 août suivant lors d’une deuxième entrevue, entre Naciri, Laurent et Graciet, d’autre part. Pour Mes Bourdon et Moutet, ces écoutes, qui n’ont pas été diligentées par un juge, n’ont aucune valeur. Elles doivent donc être annulées. Ce qui aurait pour effet de plomber une procédure que bon nombre de juristes considèrent bancale. D’autant que la mise en examen pour extorsion de fonds suppose une violence exercée par l’initiateur et l’impossibilité pour la victime de résister à cette demande... Ce qui, en l’espèce, peut prêter à discussion.

Retour sur une ahurissante histoire. Eric Laurent et Catherine Graciet devaient se prendre pour Bob Woodward et Carl Bernstein, les enquêteurs­ vedettes du Washington Post, à l’origine du Watergate en 1972 qui contraindra le président Richard Nixon à la démission. A l’arrivée, ce ne sont que des pieds-­nickelés, qui ont plus que flirté avec la déontologie. Des naïfs qui ont cru que l’on pouvait s’amuser avec le roi du Maroc en lui réclamant, en échange de la non­-publication d’un livre, quelques espèces sonnantes et trébuchantes, sans recevoir un coup de bâton. Et quel coup de bâton ! Il a frappé si fort que nos deux journalistes, qui étaient loin d’être tenus pour des "bleus", peuvent faire une croix sur leur carrière. Pour Eric Laurent, âgé de 68 ans, c’est une évidence. Pour Catherine Graciet, âgée de 41 ans, journaliste pleine d’allant, habituée du grand frisson, fascinée par les services de renseignement, elle ferait mieux de se reconvertir. Et laisser de côté le journalisme d’investigation... Peut-­être en se lançant dans l’écriture, moins dangereuse, de romans de gare ou de la Bibliothèque rose... A moins qu’elle ne se consacre à l’écriture de livres historiques. N’a-­t-­elle pas révélé, au cours de sa garde à vue, qu’elle souhaitait écrire un livre sur Aloïs Brunner, le criminel de guerre nazi réfugié – et mort­ il y a quelques années en Syrie ? Oui, le coup de bâton a été si fort qu’Eric Laurent et Catherine Graciet ont été mis en examen, par deux juges, pour chantage et tentative d’extorsion de fonds...

23 juillet 2015. Ce jour-­là, Eric Laurent passe un coup de fil au bureau de Mounir Majidi, secrétaire particulier, depuis 2000, du roi du Maroc, Mohamed VI. Il souhaite obtenir un rendez-­vous avec M. Majidi car il a, dit-­il, des informations importantes à lui communiquer. Informations, insiste-­t-­il, qu’il ne souhaite pas divulguer au téléphone. Au Maroc, faut-­il le préciser, Eric Laurent est loin d’être un inconnu. Au Palais, on n’a pas oublié le livre à charge qu’il a publié sur le Roi. Galopent les jours. Finalement, ce n’est pas M. Majidi que Laurent rencontrera, mais un émissaire du Roi, Me Hicham Naciri, un ancien du célèbre cabinet parisien Gide-­Loyrette. Le lieu de rendez­-vous est fixé pour le 11 août au Royal­-Monceau. 19 heures 40 : les deux hommes se retrouvent au bar de l’hôtel. Après les salutations d’usage, on en vient à l’essentiel. D’emblée, Me Naciri demande la nature des informations confidentielles dont l’écrivain serait détenteur. Ce dernier en cite trois :

  • ­Les problèmes de succession de la famille royale

  • L’Office chérifien des phosphates (OCP) qui servirait de caisse noire à la famille royale et à l’Etat du Maroc

  • ­Le patrimoine du Roi avec des flux suspects...

L’émissaire du Roi écoute. Puis, Eric Laurent enchaîne : "Ni le Roi ni le Maroc ne peuvent se permettre de telles révélations". Certains verraient dans ses propos une menace à peine voilée, d’autres, une sorte de conseil d’ami. Réaction Me Naciri : "Que cherchez-­vous ?". Laurent évoque alors un accord. "De quel type ?". Un accord contractuel, persiste le Français. C’est alors, c’est du moins la version de l’avocat marocain, qu’Eric Laurent aurait lancé : "En procédant à un accord, nous pourrions nous débarrasser définitivement d’une opposante au Maroc, à savoir ma consoeur Catherine Graciet" [Le journaliste jouerait-­il tout seul ? Il semblerait, en réalité qu’il tente de balader l’émissaire du Roi].

Encore quelques minutes d’entretien. Le temps pour Eric Laurent d’évoquer le montant de la fameuse contrepartie. Me Naciri pense à une somme de 3 000 euros... quand le journaliste avance 3 millions d’euros ! Comme prix à payer pour la non-­parution de l’ouvrage qu’il s’apprête à écrire avec Catherine Graciet ! C’est à ce moment que Me Naciri, interloqué par l’exigence d’une telle somme, décide d’enregistrer sa conversation avec Eric Laurent...

Dix jours plus tard, l’avocat marocain et le journaliste se retrouvent au Royal­-Monceau. Il est 15 heures, ce 21 août. Pendant de longues minutes, l’avocat qui revient du Japon raconte à son interlocuteur qu’il a beaucoup de travail avec les Japonais. "Des gens fascinants", dit-­il. Tout en précisant que la population étrangère est très minoritaire, 3 à 4%... Au cours de ce début de conversation, Eric Laurent évoque François Hollande qui entretient de meilleures relations avec l’Algérie qu’avec le Maroc. Ces considérations géopolitiques, Me Naciri, ne s’en soucie guère. Car ce qui l’intéresse avant tout, c’est le contenu du livre que souhaitent publier nos deux intrépides. Aussi veut-­il pouvoir apprécier sur pièces la dangerosité des informations qui y seront révélées. Tout comme il souhaite savoir qui est vraiment Catherine Graciet...Passent les minutes. Me Naciri insiste. Il veut jeter un œil sur la documentation dont disposent les auteurs. C’est la mission qu’on lui a confié, répète-­t-­il. Et il ne cèdera pas. D’accord, répond Eric Laurent. Rendez­-vous est pris le jeudi 27 août au Peninsula, superbe palace situé à deux pas de l' Arc de triomphe. Cette fois, Catherine Graciet est présente. [Elle dira plus tard aux enquêteurs avoir beaucoup hésité avant de se rendre au rendez-­vous, comme si elle flairait un piège]. Dès son arrivée, la jeune femme évoque le livre qu’elle prépare avec Eric Laurent. Elle évoque le trafic de cocaïne effectué par l’entourage du Roi. Elle cite même un chiffre : 50 kilos. "Tout cela, c’est dans le bouquin ?" questionne Me Naciri. "Totalement. Noir sur blanc", répond Catherine Graciet. Le temps passe. L’avocat n’a toujours pas vu les documents compromettants pour le royaume chérifien... La journaliste affirme être en possession de documents extrêmement sensibles, notamment de la DGSE.

Visiblement, les deux Français sont pressés d’en finir. Avec le même leitmotiv en tête : pas de publication du livre et, en échange, 3 millions d’euros, une somme qui, après plusieurs conciliabules, sera ramenée à 2 millions.. Problème : comment recevoir une telle somme ? Catherine Graciet propose la création d’un trust à Hong­Kong sur lequel serait versé le pactole. Mais elle désire une avance. On évoque 700.... Ce qui veut dire 700 000 euros ! Réponse de Me Naciri : "Je vais voir ce que j’ai dans le coffre de ma chambre d’hôtel". "Vous avez un grand coffre !", lance Eric Laurent. Demeure toujours une question. Capitale. Comment justifier un paiement si conséquent ? Catherine Graciet propose un contrat de consulting avec le Maroc. Idée envisageable, soutient-­elle. Et pour cause, fait-­elle savoir, elle a déjà exercé une activité de conseil en communication, notamment entre le Vatican et la Libye.

L’heure tourne. Depuis près de 5 heures, le trio discute. Toujours de la même chose. Toujours de cet arrangement. Finalement, le chiffre de 3 millions d’euros est retenu. Avec une avance de 80 000 euros pour les deux journalistes. Pour que tout soit fait dans les règles de l’art, si l’on peut dire, un protocole d’accord est signé. Aussi bien par Me Naciri que par Eric Laurent et Catherine Graciet. Laquelle a rédigé, à la main, le­dit protocole. Vers 17 heures, les deux journalistes, avec chacun une enveloppe contenant 40 000 euros en espèces, à peine sortis de l’hôtel, se font cueillir comme des "bleus" par des policiers en civil. Leurs conversations ont été enregistrées. Le Parquet de Paris avait ouvert une enquête... tout en jugeant licite l’enregistrement effectué par Me Naciri. Fin du premier acte. Et début du second avec la mise en garde à vue d’Eric Laurent et Catherine Graciet dans les locaux de la BRDP (Brigade de répression de la délinquance contre la personne).

D’emblée, ces derniers balaient toute tentative de chantage. Pour la journaliste, il s’agissait de "se protéger de toute poursuite pénale. Aussi, nous devions recueillir la réaction des autorités marocaines sur les éléments que nous avions". Même son de cloche du côté de son confrère : "Ces faits [de chantage] n’ont strictement rien à voir avec la vérité. Il s’agit d’une pure construction destinée à discréditer Mme Graciet et moi­-même". Pourtant, au fil de leur interrogatoire, les deux confrères vont évoluer dans leur défense. Tout en refusant d’être catalogués comme des maîtres chanteurs ou extorqueurs de fonds, ils admettront avoir dérapé et franchi la ligne rouge qui sépare les pratiques normales du journalisme, de la déontologie. Ainsi, Catherine Graciet avouera : "Je reconnais que ma démarche est inappropriée et ne correspond pas à la déontologie journalistique", non sans avoir déclaré quelques secondes plus tôt : « Hier [27 août lors de la rencontre avec Me Naciri], je vois une proposition d’argent sur la table. J’aimerais bien avoir l’argent. Je reconnais avoir négocié". Pourtant, la journaliste affirmera, toujours au policier qui l’interrogeait, "ne pas croire au sérieux de la proposition et notamment à cette somme de 3 millions d’euros". Quant à Eric Laurent, en retrait par rapport à sa collègue, il déclarera, au sujet de son attitude : "C’est d’autant plus inexplicable de ma part que je suis bien placé pour savoir que les Marocains sont de remarquables spécialistes des coups tordus. Mais comme je voyais que la dimension de négociation était dénuée de menace, je ne m’imaginais pas tout cela". Ces deux points de vue, le commandant de police qui rédigera le rapport de synthèse de ces trois rencontres d’août peu banales ne les partage pas. Voici ce qu’il écrit : "Dans le monde policé et cordial de ce type de rencontres, il apparaît clairement que le journaliste Eric Laurent semble impliqué dans des faits de chantage au préjudice du Royaume du Maroc. Il prétendait faire cause commune avec Catherine Graciet". Suit cette question, écrite noir sur blanc : "Est-­ce une pratique courante du journalisme d’investigation ?"  Poser la question, c’est déjà avoir des doutes sur la réponse. Voilà qui est bien triste pour la profession...

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