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Exportations vers les pays autoritaires : 
stop aux naïfs et aux hypocrites
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Business libyen

Exportations vers les pays autoritaires : stop aux naïfs et aux hypocrites

La société française Amesys a installé pour le compte de la Libye, en 2008, un logiciel de surveillance de l'Internet. Le gouvernement français doit-il interdire un tel commerce avec des régimes autoritaires ?

Jean-Bernard Pinatel

Jean-Bernard Pinatel

Général (2S) et dirigeant d'entreprise, Jean-Bernard Pinatel est un expert reconnu des questions géopolitiques et d'intelligence économique.

Il est l'auteur de Carnet de Guerres et de crises, paru aux éditions Lavauzelle en 2014. En mai 2017, il a publié le livre Histoire de l'Islam radical et de ceux qui s'en servent, (éditions Lavauzelle). 

Il anime aussi le blog : www.geopolitique-géostratégie.fr

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Selon le Wall Street Journal, la société Amesys, devenue en 2010 une filiale du groupe Bull, aurait installé en 2009 en Libye un système de surveillance Internet. Se basant sur cette information, le député socialiste de la Nièvre, Christian Paul, interpelle le gouvernement pour connaître le rôle exact « de l’État français dans la vente et l’emploi d’armes technologiques destinées à la surveillance de l’Internet en Lybie » et lui demande : « si ces technologies avaient été commercialisées sans l’aval officiel de l’État, quelles mesures le gouvernement entend-il prendre pour qu’à l’avenir, elles soient soumises à cette procédure, et ainsi, ne puissent être vendues à des régimes autoritaires ? »

La première réponse à faire à Monsieur Christian Paul,  qui le sait sûrement, est que ce type de logiciel ne figure pas sur la liste des matériels de guerre et matériels assimilés soumis à une procédure spéciale d'exportation, définie par l’arrêté du 17 juin 2009[1]. La société Amesys avait donc le droit d’exporter et d’installer ce matériel en Libye sans en référer à l’État. Si Monsieur Christian Paul s’était donné la peine de prendre contact avec cette société, ce que j’ai fait, il aurait appris que ce contrat avait été signé en 2007 dans un contexte de dégel international avec la Libye et sa participation à la lutte contre Al-Qaïda. Ce filtrage était ciblé sur quelques milliers d’adresses et ne concernait ni les sites web ni les connexions satellitaires des particuliers.

Devait-elle le faire ? Évidemment non pour les donneurs de leçons d’éthique qui se recrutent principalement dans les rangs de ceux n’ont jamais gagné leur vie comme salarié dans le privé et dont la rémunération est financée par l’impôt et par la richesse que nos entreprises créent notamment en exportant. Rappelons que sur les 193 pays représentés à l’ONU, les pays reconnus comme des démocraties par la Maison Blanche n’étaient que 89 en 2009 et la Chine n’en faisait pas partie. Va-t-on demander à nos entreprises de ne plus exporter, dans les 100 autres pays, tout produit qui pourrait être considéré, a posteriori et au gré des humeurs d’un fonctionnaire-député, comme pouvant faciliter le contrôle ou la répression d’une population ? Je lui conseille de mettre sur pied au plus vite une commission de plus car la liste à établir va être longue : doit-on, par exemple, interdire dans ces 100 pays l’exportation de bulldozers, de battes de base-ball et de clubs de golf qui peuvent-être facilement transformées en dangereux outils de répression ?

Plus sérieusement, sur un plan technique - et Monsieur Christian Paul qui se présente comme un spécialiste d’Internet devrait le savoir -, tous les moteurs de recherche peuvent être détournés pour surveiller le web. Internet et les applications qui y sont développées sont toujours « duales ». Elles peuvent servir soit à relier les hommes pour les libérer et faciliter le développement économique soit à les surveiller pour les enfermer. Il serait donc très difficile de définir les fonctionnalités des logiciels à interdire, de fixer une limite entre ceux qui seraient exportables et les autres, d’autant plus que l’on peut imaginer une gamme infinie de combinaisons de solutions allant du tout logiciel à une l’association plus ou moins grande de logiciels et d’analystes surveillants.

Enfin, comme on  l’a vu en Libye, quel que soit les moyens de contrôle et de répression déployés quand un peuple refuse la tyrannie, il se donnera heureusement toujours les moyens de se libérer.

Monsieur Christian Paul devrait utiliser son temps à servir les Français qui l’ont élu plutôt que d’essayer de ternir le rôle exemplaire de la France dans la révolution libyenne par des polémiques politiciennes stériles.


[1] Cette liste très détaillée est consultable ici.

NB : Jean-Bernard Pinatel a été délégué général de Bull de 1990 a 1994, avant de quitter l'entreprise pour créer Datops Consulting.

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