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Des membres des Talibans marchent à l'intérieur de la citadelle d'Herat, en Afghanistan, le 23 novembre 2021.
Des membres des Talibans marchent à l'intérieur de la citadelle d'Herat, en Afghanistan, le 23 novembre 2021.
©HECTOR RETAMAL / AFP

Afghanistan

Les Talibans disent vouloir se rapprocher des États-Unis et de leurs autres ennemis : faut-il les croire ?

Selon le ministre afghan des Affaires étrangères, Amir Khan Muttaqi, les Talibans cherchent à établir des liens avec les Etats-Unis et tentent d'obtenir le déblocage des fonds qui ont été gelés par les Américains lors de leur arrivée au pouvoir à Kaboul. Les Etats-Unis vont-ils s’ouvrir au dialogue ?

Emmanuel Dupuy

Emmanuel Dupuy

Emmanuel Dupuy est enseignant en géopolitique à l'Université Catholique de Lille, à l'Institut Supérieur de gestion de Paris, à l'école des Hautes Études Internationales et Politiques. Il est également président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE). 

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Atlantico : Le ministre afghan des Affaires étrangères, Amir Khan Muttaqi, déclare que les Talibans cherchent à établir des liens avec les États-Unis, avant de leur demander de débloquer les quelques 10 milliards de dollars de fonds qui ont été gelés lorsqu’ils ont pris le pouvoir le 15 août dernier. Peut-on y voir une déclaration de bonne volonté ou serait-ce plutôt par pure stratégie ?

Emmanuel Dupuy : Cette demande des Talibans est en fait ancienne. 9,5 à 10 milliards de dollars d’actifs ont été gelés par les autorités américaines quand les Talibans ont renversé le gouvernement démocratiquement élu de Ashraf Ghani. Dès le début, les Talibans ont demandé au Trésor américain de rendre ces actifs qui appartenaient à la banque centrale afghane et qui ont été déposés aux États-Unis. Amir Khan Muttaqi avait justement écrit une lettre aux membres du congrès américain à ce propos mais les autorités américaines ne veulent pas rendre cet argent tant que les Talibans ne montrent pas leur capacité à souscrire à leurs engagements internationaux. Ils ont pourtant tout intérêt à le faire, car la situation est actuellement dramatique en Afghanistan. La monnaie a plongé 130 afghanis pour 1 dollars, atteignant un nouveau record, et la récession économique est considérable. Surtout, la situation humanitaire est dramatique. 60% de la population, soit 24 millions d'Afghans sont menacés par la famine. Il y a également eu 700 000 déplacés depuis août 2021. La question de ces actifs est donc contingente à la reconnaissance du gouvernement Taliban, qui ne risque pas d’arriver de si tôt. Tant qu’il ne sera pas officiellement reconnu, cet argent ne leur appartiendra pas. 

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Les États-Unis refusaient d’établir tout dialogue si les Talibans ne changeaient pas de position vis-à-vis du droit des femmes et des enfants. Les nouveaux dirigeants Talibans se sont par lui suite engagés à revenir sur ce principe. Peut-on croire à ces déclarations de bonne volonté ? 

Que ce soit sur la question des femmes ou des minorités, les Talibans n’ont montré aucun signe de bonne volonté. D’ailleurs, on se demande comment ils pourraient le faire puisque l’unité de leur gouvernement n’est pas actée. Il existe plusieurs lignes de pensée et les leaders talibans n’arrivent pas à s’entendre sur de nombreux points. Les divergences sont si profondes que je ne pense pas qu’ils aient la capacité d’agir. Ils sont donc sous une pression médiatique de notre part, mais aussi sous une pression des pays voisins comme la Chine qui exigent que les Talibans contrôlent véritablement le pays, ce qui n’est pas le cas actuellement.

Les États-Unis vont-ils maintenant s’ouvrir au dialogue ? Quelle serait la nature de ces liens ? 

Les États-Unis ont toujours accepté le dialogue. Depuis leur départ, ils ont entamé des négociations au Pakistan, mais aussi à Doha. Les Britanniques ont rencontré les Talibans en Afghanistan. Même l’Union Européenne à dialogué avec eux. La question est de savoir ce que l’on met derrière le dialogue ! Les Talibans veulent absolument que la communauté internationale reconnaisse son régime. Ils demandent également que leur ambassadeur siège à l’Assemblée Générale des Nations Unies. La comité de l’ONU a refusé de statuer et ils n’ont donc toujours pas de représentant, alors que l’ancien ambassadeur représentant la République Islamique d’Afghanistan est toujours en place. Nous sommes donc toujours face à un dialogue de sourd. Les 5 membres du Conseil de Sécurité sont unanimes, même s’ils ont pourtant accepté de débloquer 1 milliards d’euros pour faire face à l’urgence climatique et humanitaire. 

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« Rendre l'Afghanistan instable ou avoir un gouvernement afghan faible n'est dans l'intérêt de personne », a déclaré M. Muttaqi. Peut-on y voir une sorte de chantage ? A minima, peut-on penser que les Talibans essayent de forcer la main aux États-Unis ?

C’est une menace qu’ils ont toujours brandie. La tonalité de la lettre envoyée par Amir Khan Muttaqi aux parlementaires américains était d’ailleurs comminatoire. Encore une fois, rien n’a évolué dans le sens espéré par la communauté internationale. Elle a donc raison de dire que pour le moment, il n’y a aucun changement à attendre, si ce n’est de tout faire pour que les humanitaires encore présents dans le pays puissent continuer à travailler en bravant les interdits et les brimades imposés par les Talibans. Il faut ajouter que si ils donnent à Kaboul l’impression d’avoir une politique lissé, les choses sont toutes autres dans les provinces. Les mariages forcés des jeunes filles sont une réalité. 

Même leurs principaux partenaires comme la Chine, la Turquie où le Qatar sont de plus en plus enclins à penser que le dialogue avec les Talibans est perturbé et qu’ils ne peuvent pas répondre au défi de la gestion d’un État avec la faiblesse intellectuelle qui les caractérise. Certains pensent même que plus vite ils seront affaiblis, mieux ce sera pour la communauté internationale. 

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