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En l'espace de quelques années, l'Allemagne est devenue l'une des principales terres d'accueil d'immigrés dans le monde
En l'espace de quelques années, l'Allemagne est devenue l'une des principales terres d'accueil d'immigrés dans le monde
©REUTERS/Enrique De La Osa

Nouvel eldorado

Les secrets de la stratégie allemande de l’immigration (très, très, très) choisie

En l'espace de quelques années, l'Allemagne est devenue l'une des principales terres d'accueil d'immigrés dans le monde. Mais pas n'importe lesquels. En favorisant l'arrivée d'immigrés qualifiés, le pays cherche à combler un important déficit de main d’œuvre, principalement dans les métiers de l'informatique et des technologies.

Dominik  Grillmayer

Dominik Grillmayer

Dominik Grillmayer est un politologue allemand, il travaille à la DFI (un institut franco-allemand).

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Atlantico : L'Allemagne est le 2e pays d'accueil, après les États-Unis, des immigrés. Quelle attraction exerce l'Allemagne sur les candidats à l'immigration ? Que viennent-ils y chercher, sachant qu'ils font l'objet d'une sélection par les autorités ?

Dominik Grillmayer : C'est sans doute dû à sa force économique et aux opportunités offertes par le marché du travail allemand. Comme vous le savez, l'Allemagne a traversé la crise sans perdre beaucoup d'emplois, notamment dans l'industrie, grâce à un marché du travail rendu plus flexible par des réformes, et grâce aussi à un dialogue social qui fonctionne bien, ainsi qu' à des dispositifs comme le chômage partiel. Étant donné les taux de chômage élevés dans certains pays européens, c'est évidemment un environnement économique qui peut inciter à l'immigration, pas forcément définitive, mais temporaire, le temps de surmonter les effets de la crise dans le pays d'origine.

Que peut vraiment leur offrir l'Allemagne en termes de qualité de vie et d'emploi, notamment en comparaison avec certains pays européens, dont la France ?

Cela dépend clairement du secteur et du niveau d'éducation du candidat. Les emplois dans l'industrie allemande sont souvent bien rémunérés, la couverture conventionnelle est élevée. Ce n'est plus le cas pour les services, où les bas salaires sont aujourd'hui très répandus. Par conséquent, sans les qualifications nécessaires, la décision de s'installer en Allemagne peut entraîner la déception.

Procédures facilitées, financement de cours de langue, ouverture de centres d'accueil, etc. l'Allemagne multiplie depuis quelques années les initiatives visant à favoriser l'immigration. Qu'est-ce qui motive une telle politique de la part de l'Allemagne ? Que recherche-t-elle ?

Sa motivation, c'est avant tout le développement démographique. Tandis que le vieillissement de la population est un phénomène que connaissent tous les pays développés – heureusement, l'espérance de vie y a fortement augmenté grâce au progrès médical – l'Allemagne fait face à un très faible taux de fécondité. La pénurie de la main d’œuvre qui en résulte, se fait déjà sentir dans quelques branches aujourd'hui, mais elle va encore beaucoup s'aggraver quand les baby-boomers partiront à la retraite à partir de 2020. Ce sont surtout les métiers MINT (mathématiques, informatique, sciences naturelles et technologie) et les métiers de soins (pour personnes âgées) où ce manque de salariés se manifeste déjà maintenant. Donc, encore une fois, ce sont avant tout les personnes bien formées dont l'Allemagne a fortement besoin. Et c'est pourquoi la politique cherche à faciliter l'accueil des immigrés qualifiés.

Y a-t-il des parties du territoire allemand plus propices et accueillantes que d'autres ? Pour quelles raisons ?

Bien évidemment, ce sont d'abord les plus grandes villes allemandes qui semblent les plus propices et les plus accueillantes, avec avant tout la capitale, Berlin et sa population très internationale. Mais qu'on ne se trompe pas : ce n'est pas un territoire où on trouve facilement un emploi ! En fait, ce sont plutôt les centres économiques et industriels du Sud de l'Allemagne, comme le Bade-Wurtemberg, la Bavière, etc. où il y a un fort besoin de salariés qualifiés, et qui semblent donc plus prometteurs pour l'immigration. Bien sûr, il peut aussi être intéressant de rejoindre un des grands groupes comme par exemple Siemens à Munich, mais il ne faut pas oublier que l'Allemagne est un État fédéral et décentralisé. Les fameux leaders mondiaux inconnus, dont on parle parfois pour expliquer les excellents chiffres du commerce extérieur allemand, ce sont souvent des PME installées hors des grandes villes. Ces entreprises ont parfois beaucoup du mal à pourvoir leurs postes. Et on peut s'imaginer qu'un immigré ne rêve pas forcément de s'installer dans une petite ville allemande excentrée, où il sera éventuellement plus difficile de s'intégrer.

Les agressions à caractère xénophobe auraient augmenté de 20% entre 2012 et 2013 selon les données officielles. Dans quelle mesure cette immigration favorise-t-elle le sentiment xénophobe en Allemagne ?

Je ne constate pas un renforcement de la xénophobie par l'immigration des travailleurs. Mais évidemment, il faut faire attention à ce que la société offre des chances à chacun, afin de limiter les risques que la xénophobie ne prenne de l'ampleur. De toute façon, quand on parle de la pénurie de la main d’œuvre, l'immigration ne peut pas être la seule solution. Parallèlement, il s'agit d'augmenter le taux d'emploi des femmes (entre autres en renforçant les offres de prise en charge des enfants en bas âge) et d'investir dans l'éducation, afin d'offrir la meilleure formation possible aux jeunes. Dans ce contexte, il est surtout important de lutter contre l'échec scolaire. Si on voit que beaucoup de jeunes ne trouvent pas de place d'apprentissage, alors que plus de 100 000 postes ne sont pas pourvus dans le système de formation en alternance, il faut donc se rendre compte que le "matching" ne fonctionne pas assez bien.

En ce qui concerne l'immigration économique, surtout en provenance de l'Europe du sud-est, et l'éventuel "abus social", il ne faut pas nier que ce phénomène provoque parfois des polémiques, notamment dans les municipalités qui ont accueilli un certain nombre d'immigrés. Mais les chiffres montrent que, par rapport au chiffre total, l'importance de cette sorte d'immigration est relativement faible, et que les problèmes peuvent être maîtrisés.

Quels sont les différents problèmes que peuvent poser cette immigration d'une manière générale ?

Je pense qu'il convient de souligner que l'immigration n'est pas seulement un défi pour le pays d'accueil. Elle peut aussi poser problème aux pays d'origine des immigrés, notamment si ceux-ci sont bien formés. Le "brain drain" (la fuite des cerveaux) peut éventuellement freiner le développement économique dans les autres pays.

Et encore un autre aspect : l'Allemagne ne peut pas se limiter à accueillir seulement des immigrés qualifiés. Les multiples conflits aux confins du continent européen et le grand nombre de réfugiés qui risquent leur vie pour arriver en Europe, nécessitent une forte réaction de l'Union européenne, et l'Allemagne doit assumer sa responsabilité en tant que puissance économique.

L'intégration de la communauté turque à la société allemande a été considérée par plusieurs personnalités politiques allemandes comme un "problème national". Cela n'illustre-t-il pas les limites de cette politique d'immigration allemande, dont l'intégration constitue un volet important ?

Il est vrai que cette intégration n'a pas toujours été réussie. Ce qui distingue la première vague d'immigration dans les années 1960 et 1970 (jusqu'à l'arrêt du recrutement des salariés étrangers en 1973) de l'immigration actuelle, c'est le niveau d'éducation des immigrés. A l'époque, l'Allemagne a eu recours aux travailleurs turques peu ou pas qualifiés, qui ont occupé des postes dans l'industrie manufacturière. Qui plus est, on a parlé de "travailleurs invités", ce qui implique qu'ils rentrent dans leurs pays d'origine quand on n'a plus besoin d'eux. C'était hypocrite, et la réalité a montré que beaucoup d'immigrés sont restés en Allemagne. Mais leur faible niveau d'éducation, lié avec l'absence de toute culture d'accueil, n'a certainement pas facilité l'intégration, qui passe avant tout par l'acquisition de la langue.

Aujourd'hui, nous nous trouvons dans une situation différente. La grande majorité des immigrés sont bien formés, et l'attitude des responsables du pays d'accueil a beaucoup changé.

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