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Le modèle allemand est souvent décrié par ses détracteurs à cause de la compression des salaires.
Le modèle allemand est souvent décrié par ses détracteurs à cause de la compression des salaires.
©Reuters

Pile ou face

Les nouveaux obsédés de l'envers du modèle allemand oublient-ils le niveau incompressible de pauvreté d'une société pour mieux justifier l'immobilisme français ?

Les élections législatives allemandes, où la chancelière Angela Merkel fait figure de grande favorite, auront lieu dimanche. L'occasion pour une partie de la presse française, "Libération" en tête, de décrier le modèle allemand.

Laurent Pinsolle et Alain Fabre

Laurent Pinsolle et Alain Fabre

Alain Fabre est à la tête d’une société indépendante de conseil financier aux entreprises. Il a commencé sa carrière comme économiste à la Banque de France avant de rejoindre la Caisse des Dépôts et Consignations, puis la Cie Financière Edmond de Rothschild. Il a publié pour l'Institut de l'Entreprise L'Italie de Monti, la réforme au nom de l'Europe.

 

Laurent Pinsolle tient le blog gaulliste libre depuis 2007. Il est également porte-parole de Debout la République, le parti de Nicolas Dupont-Aignan.

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>>>> Sur le même sujet : Pourquoi quel que soit le résultat de l'élection, l'Allemagne ne changera pas de modèle

Atlantico : Alors que les élections législatives allemandes se tiennent ce dimanche 22 septembre, le modèle allemand est souvent décrié par ses opposants à cause de la compression des salaires ou, plus largement, une dévaluation compétitive intérieure. Quelles est la face cachée du modèle allemand ? Ses travers, ses limites ?

Laurent Pinsolle : La première limite du modèle allemand est qu’il ne fonctionne que si les autres pays ne font pas la même chose. En effet, les excédents allemands sont autant le fruit de la compression des salaires outre-Rhin que de leur non-compression ailleurs en Europe. Si nous avions tous suivi la même politique dans les années 2000, alors l’Allemagne n’aurait pas pu gagner de parts de marché. Mais surtout, la demande européenne se serait effondrée du fait de la compression des salaires. Donc, l’Allemagne aurait été doublement perdante : la taille du gâteau aurait été plus petite et elle aurait eu une plus petite part.

Ensuite, il faut savoir que cette politique est le produit d’une immense régression sociale pour environ un tiers de la population. Comme l’explique ce papier du Monde, la compétitivité allemande repose en partie sur l’emploi de salariés immigrés payés une misère (jusqu’à 2 à 3 euros par heure !), ce qui est permis par l’absence de SMIC dans le pays. La description des conditions de vie de certaines personnes est absolument révoltante pour un pays dit développé. On a l’impression d’être dans le Tiers Monde !

Ensuite, Olivier Berruyer a montré dans son dernier livre que de 2000 à 2010, les revenus réels de 30% de la population ont baissé de 15% ou plus ! Ce faisant, dans ce pays qui se vantait d’être un pays de classes moyennes, les inégalités ont explosé puisque les revenus des 10% les plus riches ont progressé dans le même temps. Une telle politique ne sera pas durable longtemps. 

 

Alain Fabre : Le moins que l’on puisse dire est que le modèle allemand est mal connu en France. Et il faut mettre en garde les Français contre les caricatures destinées à discréditer ses réussites. Elles tendent à accréditer l’idée que ou bien elles sont factices ou bien elles ont été payées par une régression sociale qui mérite la réprobation. Tout cela n’est pas exact. L’Allemagne d’aujourd’hui est un pays transformé par des réformes qui ont concerné de nombreux domaines, par une forme de consensus au sein de la classe politique et entre partenaires sociaux. Pour autant les solutions n’ont pas été simples et ont résulté de compromis difficiles et délicats.

 

On peut prendre comme point de départ que les Allemands – la différence des Etats-Unis ou du Royaume-Uni – n’ont jamais répudié l’Etat social. L’Allemagne est une économie de marché sociale qui place au centre de son fonctionnement une concurrence très étendue mais qui a conscience des effets indésirables parfois de l’économie de marché. La dignité humaine est le premier principe de la Loi fondamentale. On ne laisse donc pas tomber les gens en Allemagne. Simplement avec le temps, l’Etat social a gagné en embonpoint et a dérivé vers l’assistanat. Qu’est-ce à dire ? Que l’incitation au travail était devenue négative par accumulation d’avantages sociaux. Avec l’arrivée de 17 millions de nouveaux citoyens à qui on conférait les mêmes droits que les citoyens de l’Ouest sans avoir cotisé, a accéléré la prise de conscience que le système était à la dérive et qu’il devenait infinançable. Et que la charge qu’il représentait était en train d’asphyxier l’économie, les entreprises. C’est pourquoi à partir du début des années 2000, les partenaires sociaux se sont mis d’accord pour modérer les progressions de salaires, mettre en place des accords de garantie des emplois contre une baisse du temps de travail non compensées. Et puis il y a eu en 2003-2005 les fameuses lois Hartz qui symbolisent tout ce qu’il y a derrière la dénonciation de « la face cachée du modèle allemand », une sorte de pacte avec le diable au pays de Faust. En réalité, la face cachée du modèle allemand, c’est la lucidité de voir le réel en face et d’élaborer des compromis qui mobilisent la responsabilité des deux parties.

Avec un taux de chômage à 6,8% en août, l'Allemagne connait l'un des plus faible niveau de chômage d'Europe, et qui laisse rêveurs les autres pays européens. Mais celui-ci reflète-t-il vraiment la "réalité économique" des Allemands ?

Laurent Pinsolle : Ici, il faut rappeler deux choses. Comme le rappelle Olivier Berruyer, 20% des salariés allemands touchent moins de 500 euros par mois. Et 40% touchent moins de 1000 euros par mois. Il est probable que le chômage serait plus bas si on supprimait le SMIC, mais dans un monde où le salaire minimum dépasse à peine 100 euros par mois en Bulgarie ou en Roumanie et encore moins en Asie, cela serait une course sans fin vers le moins disant social et une source d’effondrement économique.

Ensuite, il faut rappeler qu’il y a des débats sur le taux de chômage véritable en Allemagne. Beaucoup d’économistes soutiennent qu’il est largement sous-évalué, comme chez nous. Le site Paris-Berlin estime qu’il est en réalité de 12% en décortiquant les statistiques du pays, et 16% en France… En outre, il ne faut pas oublier que le pays a une démographie qui le favorise sur ce critère puisqu’avec une économie 30% plus importante que la nôtre, il doit intégrer 20% de moins de jeunes chaque année sur le marché du travail.

Alain Fabre : Depuis 2005, le chômage en Allemagne est revenu de 5 à 2,3 millions, soir de 11,3% à 5,4%. Le chômage de longue durée a disparu. La population active occupée a augmenté de 2 millions (+6,5%) pour atteindre le niveau record de 41,7 millions. Toute la population en a profité, les femmes, les jeunes. La première chose à souligner, c’est que la baisse de la démographie n’est donc pas la cause de la baisse du chômage ; elle résulte de l’expansion de l’activité et de la progression de la productivité.

Par ailleurs, la baisse du chômage n’a pas eu comme contrepartie la paupérisation salariale, la précarité de l’emploi. C’est une idée fausse que les données ne confirment pas. Les phénomènes de pauvreté, de creusement des inégalités ont eu lieu avant les réformes du marché du travail ; elles ont connu une stabilisation après. Je rappelle que la productivité allemande a augmenté et que les salaires progressent aujourd’hui au rythme de 3% environ par an. Le pouvoir d’achat augmente. Par ailleurs, de la même manière que l’industrie a trouvé sa tâche facilitée par un travail plus flexible et au coût mieux maîtrisé, les services qui se sont beaucoup développé devaient aussi bénéficier d’un cadre plus adapté. Il existe un besoin de revenus d’appoint auquel les minijobs ont bien répondu. Il en va de même des travailleurs faiblement qualifiés qui pouvaient avant 2005 être contraints à l’assistanat ou au travail au noir.

Dans une société vieillissante aux besoins sociaux importants – rappelons qu’il existe une branche dépendance qui n’existe pas en France – l’analyse de la situation allemande des dernières années fait ressortir deux choses. La première c’est que ces problèmes se résolvent par l’incitation à l’accroissement du travail. La seconde, c’est qu’un système social évolué – 26% du PIB – repose sur une solidarité collective équilibrée par la responsabilité individuelle. C’est elle qui a été le bras de levier des réformes dans de nombreux domaines – emploi, retraites, maladie.

Le modèle allemand est souvent vanté pour ses exportations. Mais ce modèle est-il soutenable au niveau européen ?

Laurent Pinsolle : Une partie du modèle allemand (spécialisation dans des niches et sur le haut de gamme) est soutenable au niveau européen mais ce n’est pas une stratégie qui peut se mettre en place en quelques années. Elle prendra des décennies. Et d’ici là, il faudra résoudre le problème du chômage de masse.

Ensuite, le pays s’appuie sur le recours massif aux pays d’Europe de l’Est pour abaisser ses coûts de production. Soit il fait directement venir des immigrés en Allemagne en les payant une misère pour gagner en compétitivité. C’est ce qui explique qu’il nous ait dépassé en matière de production agricole car nous ne pouvons pas lutter sur le coût du travail. Soit, il sous-traite une partie de la production ou des composants pour diminuer leur coût de production.

Mais, encore une fois, ce succès repose sur le fait que les autres pays européens ne l’imitent pas. En effet, si nous suivons tous la même politique (ce qui est en œuvre depuis 2010-2011), alors, la demande s’effondre sous l’effet des baisses de salaires et de coupes dans les dépenses publiques, et cela plonge l’économie dans la récession.

L’Allemagne mène une politique non collaborative et dont le succès dépend du fait que les autres pays européens ne l’imitent pas. Il n’est pas compliqué de comprendre que tout le monde ne peut pas avoir un fort excédent commercial en même temps, comme l’explique Jacques Sapir depuis longtemps !

 

Alain Fabre : L’Allemagne représente plus de 1000 Md€ d’exportations et 200 Md€ d’excédent extérieur en 2013. Elle donne l’image d’un pays « obsédé » par l’export et négligeant la demande intérieure. Non seulement ce modèle est viable mais il est la clé des sorties de crise en Europe : compression de la demande intérieure par le biais de la réduction des dépenses publiques. Et dans un second temps, la demande intérieure prend le relais par l’investissement et la consommation. C’est que se passe en Allemagne où la consommation est en 2013 le moteur le plus actif de la croissance. Ce qui singularise l’Allemagne par rapport à la France, c’est que l’on y consomme ce que l’on a produit ; on ne consomme pas via les déficits et les dépenses publiques, ce que l’on n’a pas produit.

Le modèle allemand s'exerce-t-il à l'encontre d'un Etat social ou providentiel ?

Laurent Pinsolle : Bien sûr, à partir du moment où un grand pays veut construire son modèle économique sur les exportations et un fort excédent commercial, il s’expose à la concurrence internationale, à moins de recourir à des formes de protectionnisme plus ou moins subtil pour protéger son marché. Et quand son niveau de protection est largement supérieur à la moyenne, il est contraint de la réduire pour rester compétitif, ou d’utiliser d’autres moyens, comme le recours à une main d’œuvre payée une misère ou à de la sous-traitance en Europe de l’Est.   

Alain Fabre : Avec les réformes des années 2000, l’Allemagne a entendu non rompre avec l’Etat social mais le pérenniser ou même le sauver d’une implosion qui apparaissait inéluctable il y a dix ou quinze ans. Précisément l’Allemagne a montré combien une protection sociale digne de notre conception européenne était compatible avec la performance économique. Mais il y a deux conditions pour cela : une stratégie économique fondée sur le travail qualifié et un Etat social dont le poids soit supportable à moyen terme. Tous les Etats ont entrepris des réformes de cette nature : Italie, Espagne. Et même la France d’ailleurs, avec la réforme des retraites de 2010 et l’accord compétitivité emploi de janvier 2013. Ce qui conduit à la paupérisation, ce ne sont pas les réformes mais au contraire l’exclusion du marché du travail et la bascule dans l’assistanat. Ce sont des tendances qui étaient manifestes avant les réformes ; elles ont au contraire connu une phase d’atténuation depuis.

 

Malgré les critiques émises à l'égard du modèle allemand, le modèle français, par exemple, ne semble pas produire les effets pour lequel il est tant vanté. En effet, selon les derniers chiffres publiés par l'Insee, le taux de pauvreté serait de 14,3% dans l'hexagone. Autrement dit, n'y a t-il pas un niveau de pauvreté incompressible dans chaque économie et pour lequel on ne peut pas blâmer le modèle allemand ?

Laurent Pinsolle : Non justement, ce qui est intéressant, c’est qu’alors qu’officiellement, le taux de chômage de l’Allemagne est moitié moins important que chez nous, le taux de pauvreté officiel y est supérieur : 16% ! Bien sûr, le modèle français actuel (monnaie trop chère pour notre économie, absence de protections commerciales et coût du travail très important du fait du mode de financement de la protection sociale) a de fortes limites, mais il est tout de même stupéfiant que nous comptions moins de pauvres que l’Allemagne malgré les immenses réussites économiques de notre voisin. Tout ceci montre que cette réussite ne profite qu’à une toute petite minorité et, au contraire de ruisseler dans la population, est construite sur l’appauvrissement d’une partie de la population. En un sens, le modèle allemand, c’est aussi un retour au 19ème siècle, les travailleurs pauvres, le détricotage de la protection sociale.

Alain Fabre : Quand on parle de pauvreté en Allemagne et en France, il faut être précis. Les économistes retiennent souvent la pauvreté monétaire définie comme un revenu inférieur à 60% du revenu médian. Mais la pauvreté avec 11.000 ou 12.000 € en Allemagne ou en France, ça ne signifie pas la même chose que 60% du revenu médian en Roumanie. Il y a probablement des phénomènes de pauvreté incompressibles que nos systèmes sociaux parviennent mal à juguler. Ça suppose parfois des interventions humanitaires ou religieuses mieux adaptées. Ce qu’on appelait le quart monde. Ce qui a intrigué ces dernières années avec les crises de l’emploi ou les craintes à l’égard de la mondialisation, c’est le risque de déclassement des classes moyennes. D’une certaine manière l’Allemagne apporte une réponse à ces questions. On est capable au XXIème siècle face à la montée de la Chine ou d’autres géants économiques d’être compétitifs et de répondre aux besoins sociaux. Mais il faut faire des réformes pour s’adapter. Il y a d’ailleurs dans les pays émergents des demandes très fortes de protection sociale, d’éducation. Comme il y en eu en Europe après la crise des années 30 et surtout au lendemain de la seconde guerre mondiale. Il y a quelque chose de très européen dans la réussite allemande, et pas seulement allemand. Une conception de la personne humaine qui nous est propre. L’Allemagne montre qu’aujourd’hui elle demeure vivante.

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